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MÉMOIRES
"* SECRETS ET INÉDITS
SUR LES COURS DE FRANCE
AUX XV« XVIV XVIP ET XVIIP SIÈCLES.
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PARIS, lUPRIMEBIE DE DECOCRCIUM.
Riip d'Erfurtli ,n* i, prci deCAbhajt.
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MÉMOIRES
DU
CARDmAL DUBOIS
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'iome iiuatrim^.
PARIS,
MAMB ET BBLAUir AT-VAI.I.EE , MBRAiaBS,
RUE GUÉnÉGAUD, N'' 25.
1829
De
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V.4
ri
MÉMOIRES
DU
CARDINAL DUBOIS.
CHAPITRE PBEHIEB.
La bienvenue du négociateur. — Les rideaux fermés. -^
Dubois et le Régent vont seuls à Saint-Cloud. — Démêlés
du Parlement avec le duc d'Orléans. — Complots du duc
du Maine. — Lettre de M, Fitz-Moritz et la réponse. —
Prédestination. — La soubrette de la duchesse de Berri.
— Lit de justice du a6 août. — Confidences de M"* d'Or-
léans. — Les homars. — Travaux du lit de justice, -—i
Le président de Blamont et deux conseillers arrêtés. —
Le parlement dompté. — Fureurs de M"« du Maine et de
M"»* de Maintenon. — Le duc et la duchesse de Lorraine
à Paris. — Le marquis et la marquise de Craon. — In-
cendie de Lunéville. — ^ Progrès de la banque. — Compa*
gnie d'Occident. — Le Mississipi. — Lettre de M. de
Crozat. — Fontenelle et Lamothe , faiseurs de parades.
— Suppression des conseils de régence. — Secrétaires
d'Etat et chefs des finances. — Dubois secrétaire d'Ëtat
des affaires étrangères. — Lettre de milord Craggs. —
Soupçon ridicule.
Je n'eus rien de plus pressé, en arrivant à
Paris, que de courir au Palais-Royal, sans pren-
IV. I
a MÉMOUŒS
dre le temps de quitter mon habit de route ; j'é-
tais impatient de savoir Taccueil que j'y recevrais.
Mon apparition fit pousser un cri général qui
retentit des antichambres jusqu'aux apparte-
mens ; la première personne que je trouvai sur
mon passage fut Madame , se rendant à l'abbaye
de Montmartre^ qu'elle afiectiqnnait^ pour faire
ses dévotions.
« C'est donc toi, l'abbé! me dit-elle ^ je suis
contente de toi pour la première fois de ma vie ;
s'il y avait une ambassade en Chine ou en Perse ^
je te la ferais avoir.
— Pourquoi pas dans le soleil ou la lune? re-
partis- je hardiment, le retour serait plus difficile
encore, et c'est là ce qu'il vous faut; mais je suis
las des négociations qu'il faut aller chercher hors
de chez soi; maintenant il s'agirait d'aller jus-
qu'à Pontoise pour affaire d'£tat, que je n'irais
point.
— Ce coquin -là croit toujours parler aux
marchandes de poissons de la halle.»
Je me dérobai brusquement à ces gentillesses
allemandes, et j'arrivai tout d'une haleine dans
les bras du Régent, qui me pressa à me suffoquer.
DU CARDINAL DUBOIS. 3
a Dubois^ me diMl d'une voix ëmue, tu êa
mon meilleur comme mon plus fidèle ami ; là
quadruple alliance vaut mieux que cent victoires;
je n ai pas de serviteur qui te vaille.
— Ah! Monseigneur, vous oubliez vôtre con-
cierge Dibagnet.
— -Que veux-tu dire, Tàbbé?
— Noce ne vous a donc pas remis mon mé-
moire?
■
— Vingt mille livres en fromage de Clamayel
et truffes du Périgord, pour la bouche de Sa
Majesté britannique?
— Fi donc! un mémoire écrit comme un plai-
doyer d'avocat de la grand' chambre ?
— Qu'est-ce donc que cette écriture?
— Un conseil qui vous apprendrait à vous
passer de tous vos conseils de régence. »
Son Altesse royale me comprit à demi mot^
mais un signe qu'elle tàe fît donna un autre cours
à rentretiem En eflFet, ce n'était ni le lieu ni le
temps de parler de ces sortes de choses ; je m'a-
perçus que les rideaux du lit étaient tirés ^ et il
avait fallu un motif aussi puissant que mon arri-
vée pcy»r contraindre le Prince à quitter ce qu'il
r
•i--
*''-.
* ■ »
4 MÉMOIIŒS
quittait. Alors je le regardai en souriant comme
le Dubois de sa jeunesse y et je remarquai qu'une
absence de quelques mois Tavait vieilli singu-
lièrement; son visage était soulevé de rougeurs^
ses dents n'étaient plus au complet^ ses cheveux
grisonnaient^ et sa démarche avait quelque chose
d'égaré comme sa physionomie* Enfin un de ses
yeux y mi-fermé i rouge et, pleurant^ avait l'air
malade*
(( Monseigneur^ lui dis- je, d'où vient que vous
me voyez aujourd'hui de mauvais œil?
— Ce n'est rien qu'un coup de raquette que
ye me suis donné en jouant au mail avec Ri-
chelieu.
— Il faut soïis guérir. Monseigneur^ à force
de régime et de tisanes.
— Chirac ne me dit pas autre chose; mais le
moyen de suivre cette ordonnance ! j'aime mieux ^
comme l'ivrogne de la cbinson^ perdre une fe-
nêtre et conserviBr la maison. A cela près, ne te
semUé^jêpa^ plus beau qu'à top départ?
-JrrÇ'est à JUTà^ Para bèpe à vous dire ce qu'elle
en ipensé, ou« toute autre, » continuai-je en m'a-
dressant au lit fermé. Le Régent me congédia
DU CARDINAL DUBOIS. 5
SOUS prétexte d'affaires pressantes, et me donna
rendez - vous à midi pour passer la journée a
Saiat-CIoud en tête à tête; «à moins que ^^
ajouta-t-il en parlant au lit. Je me retirai tout
doucement par respect pour les dames.
En sortant de cette audience privilégiée^ je
tombai sur les épaules de Nocé^ qui ne me savait
pas à Paris.
■
tf Parbleu 1 lui dis-je. M* de !Nocé, vous êtes
bien cbangé depuis un an*
— Ne t'en étonne pas, l'abbé^ nous faisons un
rude service au palais du Luxembourg 1
— - Grand bien vous fasse 1 mais on s'en aper-
çoit| rien qu^à la pianière dont vous servez vos
amis.
— Tu me veux parler de ton mémoire de
diable ; en le remettant à son adresse^ je me serais
fait pendre pour toi.
•: — C'est pourquoi je vous le redemande pour
en faire l'usage qui me semblera bon.
— Boni je te le rendrai^ quoique j'aie été
tenté de le détourner de 9a.yéi:itable destination* »
J'insistai pour qu'il me fut rendu sans retard.
Nocé^ qui prit ma mauvaise humeur pour Un
6 MÉMOIRES
faux air de. gravité, me conseilla de faire une
quadruple alliance avec les conseils de régence^
plutôt que de leur déclarer la guerre. J'aurais
bien souhaité envoyer au diable Noce avec ses
conseils , mais la prudence me donna celui
d'attendre Foccasion favorable pour ma ven-
geance éclatante. Tout vient à point pour qui
peut attendre, dit le proverbe.
. J'allai à mon hôtel ^ me laver, me parfumer et
redevenir abbé par l'habit comme devant. Mon
mémoire en poche, je revin$ au Palais-Royal, où
m'attendait le Prince. Nous montâmes seuls dans
sa voiture, et pendant la route, au château, à la
promenade et à souper, nous nous entretînmes
du plus important ; les gentilshommes ordinaires
ayant été exemptés de service auprès de Son
Altesse royale. Mon mémoire produisit l'effet
que j'en espérais; le duc d'Orléans accepta de
grand cœur l'espèce de royauté que je lui offrais
au lieu d'une sujétion continuelle ; car des secré-
taires d'Etat, que l'on peut remercier, senties
très-humbles serviteurs du régent; et les Conseils
au comtraire se regardent comme partie insépa-
rable de la régence.
DU CABDIN AL DUBOIS. 7
fc Hé bien soit, me dit le Prince, je te charge,
l'abbé, de dresser les lettres de reiuercitnens, et
pour te récompenser je te fais secrétaire d'Etat:
— Ce ne sera pas la première fois que vous
userez de mon ministère, Monseignefur. »
Le Régent me raconta alors ses griefs contre
le Parlement, griefs que mon petit Dubois ne
m'avait pas laissé ignorer dans sa correspon-
dance. Je fis semblant d'écouter afin de placer
mon mot comme d'inspiration.
Le chancelier avait été chàngdau mois, de jan-
vier; d'Aguesseau, s'étant avisé de vouloir régen-
ter le Régent, fut exilé à sa terre de Fresne, et le
métne jour les sceaux fureut donnés à mon ami
le lieutenant de police Voyer d'Argenson, dit
la Voirie par le menu peuple. Ce choix n'eut pas
l'aveu du Parlement,. qui jura par ^^^ privilèges
de manifester soa mécontentement en temps et
lieu. Il n'attendit pas long-temps, et le duc dû
Maine dépensa beaucoup d'argent et d'intrigue
pour s'en faire un allié puissant. Le boiteux va
vite en perfidie. Au mois de juin, un édit pour la
refonte et l'augmentation des monnaies ne fut
enregistré qu'à la cour des monnaies. Le Parle-
8 MJÈMOIRES
ment vil une atteinte k ses droits dans cette omis*
sion volontaire. Cette compagnie^ qui avait cru
que la régence lui appartiendrait en seconde
main , décida qu'il serait fait au Roi de très-hum-
bles remontrances ; et de grand matin ^ le prési-
dent de Mesme^ le président d'Aligre^ et huit
conseillers allèrent au Palais-Royal débiter au
Régent un beau discours auquel il fut répondu
ou à peu près : «Je veux !» Messieurs du Parle-
ment eurent mal au cœur de ce mépris pour leurs
remontrances^ et^ s'étant assemblés le lendemain^
ils rendirent un arrêt contre l'édit du Roi. Son
Altesse royale^ indignée de la conduite des robes
rouges, en fit part au conseil de régence, et Par-
rét fut cassé d'une voix unanime. « Messieurs,
avait dit le Régent, le parlement n'a pointa se
mêler de la monnaie; je suis déterminé à main-
tenir l'autorité royale, et je la livrerai au Roi,
quand il sera majeur, telle que je l'ai trouvée. »
L'édit fut publié et affiché dans Paris, et deux
compagnies degardéis françaises postées, à Thôtel
de Ja monnaie, tinrent en respect le peuple et le
Parlement. Les du Maine empêchèrent celte que-
relle de s'assoupir comme elle devait; le Parle-
DU CARDINAL DUBOIS. 9
ment^ au lieu de s'avouer battu ^ s'exposa à faire
de nouvelles ^remontrances ; la députation^ com-
posée du premier président, de sept présidens
à mortier, et de trente- deux conseillers, fut
conduite en grande cérémonie à l'audience du
Roi ; le tout se passa en paroles de rhétorique.
Le chancelier, qui répondit le mois suivant à ces
petits ligueurs, n'eut pas le talent de les con-*
vaincre. Les remontrances de recommencer de
plus belle, et d'Argenson de répondre : wLe Roi
vous a déjà expliqué ses intentions, -et vous les
expliquera encore. » Le Parlement né se tiût pas
pour battu; il mit dans son parti la cour des
comptes, la cour des aides, et peu s'en fallut
toutes les cours dû royaume. C'était un coup
mortel porté en apparence à la banque de Law;
mais sous ce prétexté se cachait un complot con-
tre la régence en faveur du duc du Maine. Son
Altesse royale en eut'avis,etpoury met Ire ordre
n'imagina rien de mieux qu'un lit de justice pour
le 26 d'août. Voilà où en étaient les choses à mon
retour à Paris j le Régent arriva aux détails que
j'ignorais.
(c Ce n'est pas assez de me poursuivre par
10 MÉMOIRES
des remontrances, des chansons, des libelles el
des gravures, me dit le Régent, ils conspirent
sourdement pour arranger un lit de justice
qui déclare le Roi majeur et me prive de la ré-
gence.
— Je ne le voulais pas croire, répondis-je.
M. du Maine se défend même d'avoir fait agir le
Parlement. M"' du Maine a dit tout haut dans
un grand dîner : « On m'accuse de révolter le
Parlement contre M. le duc d'Orléans; mais}e le
méprise trop pour prendre une si noble ven-
geance; jelepunirai d'une toute autre manière. )x
Ces paroles m'avaient été rapportées par l'abbé
Brigaut, traître à deux faces, recevant, écrivant
des deux mains. Le Régent ayant fait imprimer
à Amsterdam un panégyrique de son gouverne-
ment sous le titre de : Lettres de M. Fitz^Mo-
ritz sur les affaires du temps; M"' du Maine,
pour répondre à cet écrit en style de satire, avait
fait choix deBrigaut, qui s'était aidé des conseils
et de l'esprit de Malezieux et du cardinal de Po-
lignac. Je nommais Brigaut Vabbé Brigand ^ et
c'est un nom qu'il n'avait pas volé. Cependant la
duchesse du Maine redoublait de noirceurs. La
DU CARDINAL DUBOIS. ' ii
veille j elle était allée au Paiais-Royal demander
un éclaircissement au Régent : elle avait fait des
phrases magnifiques et joué la comédie.
« Monsieur^ avait-elle dit, il m'est revenu que
vous croyez que là réponse au livre de Filz-Mo-
ritz est de moi. Pensez-vous qu'une princesse du
sang s'abaisse à faire des libelles ?
— : Madame, avait répondu Son Altesse, qui
vous parle d'une princesse du sang?
— Le même pamphlet a été attribué à M. de
Malezieux et à M. dePolignacj mais le cardinal
a des affaires trop importantes pour s'occuper de
pareilles bagatelles ; l'autre n'a de temps que pour
les sciences etla philosophie.Pour moi, je ne songe
qu'à bien élever mes enfans afin d'être toujours
princesse du sang; quoique l'on m'ait enlevé cet
honneur, dont je suis plus digne que bien des
gens.
— J'ai raison de croire que ces méchancetés
ont été forgées chez vous, par vous et par les vô-^
ires; ce fait. m'a été attesté par des personnes de
votre maison qui les ont vu composer: on ne me
fait rien croire ni décroire. >»
Après cette explication, le Régent lui a tourné
12 MEMOIRES
le dos, car il n'a de fermeté qu'avec les du
Maine.
J'approuvai le lit de justice des Tuileries, et
je fis tant que j'achevai l'œuvre du duc de Bour-
bon et du prince de Conû, qui demandaient que
le jeune Roi fût ôté entièrement des mains du
boiteux. J'ajoutai encore, s'il est possible^ à la
haine que le Régent portait aux du Maine. J'é-
tais averti sous main des conférences de la Main-
tenon, du président de Mesmes, et des bâtards,
avec l'ambassadeur d'Espagne et les espions d' At-
béroni. Jp voulais exiler tous ces turbulens pour
évitéir de les punir de haute trahison : car, en vé-
rite, je craignais que le Régent ne fût assassiné;
ce que je pus lui dire là-dessus n'aboutit qu'à
le faire rire; il persista à continuer de sortir la
nuit avec ses roués, allant souper chez l'un et
chez l'aut|re, mal accompagné et sans armes :
w Que veux-tu, l'abbé? me dit-il, je ne suis pas
immortel, et tout ce que je ferai ne me donnera
pas un jour d'existence de plus qu'il n'est pré-
destiné.
— Ainsi, Monseigneur, repris- je en colère,
vous verriez tiile épée nue devant votre chemin,
DU CARDINAL DUBOIS. i3
que vous ne feriez point un pas en arrière pour
vous en garantir?
-^ Certes non; bien persuadé que je suis que
tous mes efforts ne réussiraient pas à me sauver^
s'il çsl écrit que je dois mourir là.
-^ Diable ! vous croyez à la prédestination
comme un calviniste I néanmoins permettez-moi
de vous rappeler qu'il est écrit : Aide-toi , le Ciel
t'aidera!
— Tu parles comme un prédicateur; n'im-
porte^ je ne cl^angerai pas ma manière de vivre^
parce que Chirac me répète .tous les jours que je
périrai d'une attaque d'apoplexie; ce qui ai>
rive devait lû'arriver, telle est ma religion, n
. Je ne m'obstinai pas contre son obstinaticm,
«tles affaires politiques étant épuisées^ celles du
plaisir nous occupèrent fort tard , et je me dé«-
barrasserai ailleurs de la besace des péchés^ ini*-
qoités et gentillesses que me confessa Son Altess^
royale. J'appris alors pourquoi son œil était ma-
lade au point de faire craindre qu'il ne le perdit
tottt^à-fait.
(( La dame du lit^ me dit-ril^ n'étant plus là
pour m'entendre, je t'avouerai, Dubois^ que l'a-
ri MÉMOIRES
mour est la seule cause de l'état où tu vois
mon œil.
— L'amour^ Monseigneur^ est un grand per-
fide.
— Non, Fabbé, ce n'est pas cela, Paventure
est plus honnête. Ma fille Berry avait une femme
de chambre si fraîche , si blanche et si appétis-
sante, que je ne pus souffrir qu'un lourdaud
comme Jolis, mon piqueur, l'ëpousât sans que je
l'eusse devancé. La maudite soubrette se mit en
tête de me résister pour me faire payer plus cher
ses faveurs; enfin, ]e Fenfermai, comptant bien
qu'un téte-à-téte me ferait justice de ses refus;
mais, au lieu d'un mouton que j*espérais, je trou-
vai un dragon avec griffes et dents. La bataille
ne fut ensanglantée que de mon côté; car elle
me poussa le doigt dans l'œil avec tant de force
que le sang en sortit. Elle eut peur de m'avoir
blessé plus qu'elle ne voulait, et se jeta à mes ge*
DOUX pour avoir un pardon que je lui accordai
après qu'elle m'eut accordé autre chose. Cette
fille n'est pas encore mariée à Jolis, qui la pren*
dra lorsque j'en serai las. En attendant, je l'ai
retirée de chez Berry pour lui faire apprendre à
DU CARDINAL DUBOIS. i5
chanter^ car elle a nne fort belle voix. Ua capu-
r
cin s'est ingéré de me guérir ; mais comme il m'é-
tait présenté par ma femme de chambre, j'ai ap-
préhendé qu'il ne se payât de ses ordonnances
sur cette musicienne. Je l'ai renvoyé à son cou-
vent, et Chirac ne peut venir à bout de me faire
voir clair des deux yeux.
— Monseigneur, moi qui ne suis pas docteur,
je me fais fort d'opérer cette cure difficile.
— Donne-moi donc ton remède?
— Il suffit de^ous condamner au régime.
— Tu peux garder pour toi ce triste remède.
Yoilà comme ils sont tous; il faudrait, à les en-
tendre, faire pénitence chaque jour de l'année, ce
serait mourir trois cent soixante-cinq fois. »
Nous revînmes coucher au Palais-Royal.
Le lendemain j'avais composé mes lettres de
remercîmens pour les conseils de régence; mais
Son Altesse royale me fit appeler et m'annonça
qu'il en retardait la signature pour assoupir tout
£>oupçon. Il paraît que Noce avait déjà répandu
les conclusions de mon mémoire; car le cardinal
de Noailles, chef du conseil de conscience, sans
doute prévenu qu'on l'ai lait remercier, envoya sa
•«■
i6 MÉMOIRES
démission le matin même. Je me rendis aux rai-
sons du Prince > et comme on n'entendit point
parler de lai dissolution des conseils^ cela fit taire
les hruits qui en couraient. Je continuai pour-
tant^ de concert avec le Régent^ les préparatifs
nécessaires à cette grande mesure. Quand je me
vis désigné pour être secrétaire d'État ^ je laissai
à Son Altesse la liberté de faire choix des autres^
mais ayant soin que l'on ne nommât pas un seul
de mes ennemis. Je mis à l'écart d'Huxeiles^ de
Torcy^ et généralement les membres des conseils
que Ton allait supprimer.
Le 26 août^ dès la pointe du jour, la maison
du Roi était sous les armes; les circulaires d'in-
vitation furent envoyées aux princes du sang ^ à
tous les pairs et maréchaux de France, aux cor-
dons bleus ^ aux lieutenans-généraux> aux secré-
taires et conseillers d'État. Le parlement fut in-
vité par une lettre de cachet à se rendre en corps,
à pied et en robes rouges, à onze heures, aux
Tuileries, où le Roi voulait tenir son lit de justice.
M. de Mesmes, comme s'il eût prévu ce qui de-
vait arriver, essaya de dissuader le Parlement
d'obéir; mais les «plus sages comprirent qu'on les
DU CARDINAL DUBOIS. 17
avait d^jà entraînés plus loin qu'ils ne devaient;
chacun se résigna,
Tallai le matin prendre les ordres du Régent,
que je trouvai fort aiTectë des confidences que lui
avait faites la duchesse d'Orléans, ensorcelée par
la cahale des du Maine; Son Altesse royale eut
la faiblesse de lui confier ce qui se passerait £(U
lit de justice ; elle se désespéra , et dans l'effusioit
de la douleur, elle laissa échapper les complots
de son frère.
tt Quel crime a commis M. du Maine ? disâitr-
elle, il m'a dit seulement que la vie déréglée que
vou^ menez vous ferait mourir ou pepdfe là vue,
et qu'alors je serais Régente , lui m^sistant de
ses conseils.
-^Madame, avait répondu débonnairamentle
duc d'Orléans, cela serait fort bon> si j'étais piort;
mais je ne le suis pas, Dieu merci! malgré l'envie
qn'en a M"^ du Maine.
-^ Voyez quel malheur résultera de l'abaisse-
ment de mon frère : je me flattais de faire épouser
à son fils une de mes filles.
— ^BonDieu! Madamel Mieux vaudraijtla laissc^r
fille toute sa vie que de l'immoler à ce beau ip^-
IV.
I ^ MÉMOIRES
riage. C'est pour le coup que les du Maine se-
raient plus forts que toute ma régence. »
Je détruisis de fond en comble les mauvais
avis de M"* d'Orléans^ et Madame, qu i arriva bien
a propos, me seconda en disant : « Monsieur mon
fils, si la vie de toute cette bâtard erie des du
Maine tenait à un fil^ je vous prierais de lé couper
bien vite^ afin qu'il n'en fût plus parlé, n
Le président de Novion^ à la téte^Ie soixante-
cinq conseillers en grand costume, se rendit aux
. Tuileries^ à l'heure marquée, dan s la salle qui
avait été disposée pendant la nuit. La canaille s'a-
musa, beatueoup de ces robes rouges balayant les
tuisseau3C^«t Ton criait partout où elles passaient:
Voici les homards ! ou bien : A six deniers les écre-
visses cuites! Le lit de justice fut solennel, et le
petit bonhomme de Roi y joua son personnage
avec une dignité très- plaisante. On enregistra
d'abord les lettres- patentes qui avaient pourvu
. d' Argenson de l'office de garde-des-sceaux ; en-
i^itele nouveau chancelier adressa au Parlement
une remontrance pour avoir attenté à l'autorité
du Roi en affichant des arréls contre ses ordures,
. et il lui ordonna de ne se mêler du gouverne*
DU CARDINAL DUBOIS. 19
ment qu'en ce qui lui appartiendrait. Les robes
rouges firent une piteuse figure. Vint le tour des
bâtards. M. du Maine^ atteint et convaincu d'a^
voir suscité par ses menées le Parlement x^ontre le
Roi, fut dispensé de l'éducation de Sa Majesté ;
dégradé lui et ses enfans du rang de prince dii
sang, et réduit à la simple qualité de pair. Pour
ajouter à sa mortification, le comte de Toulouse,
dont le duc d'Orléans n'avait qu'à se louer, fut
maintenu dans ses honneurs; « honneurs, était-
il dit, justement mérités, et qui seraient sans
bornes, si le courage, les services rendus à l'État,
les vertus du cœur et les talcns de l'esprit étaient
des titres suffisans pour en perpétuer la jouis-
sance, i» C'était une façon adroite de refiiser ces
éloges au duc du Maine. Ce lit de justice finit
à la copfusion du boiteux; la surintendance de
l'éducation de Sa Majesté fut déférée à M. le
Duc. Il fit beau voir le Parlement humilié avec
les du Maine. Ce n'est pas tout; Saint-Simon. qui
ne désemparait pas quand il s'agissait de généa«*
logie, prit fait et cause contre le Parlement, qui,
au nom de la noblesse, avait examiné l'origine
des ducS'ct pairs et prouvé que leurs familles
2.
SK> MÉMOIRES
étaient plus nouvelles que leurs noms : ainsi le
duc de Liiynes descendait d'un mercier; le duc
deNoailtesy d'un intendant de la vraie maison de
Moaiiles; les ducs de Gèvreset deVilleroy avaient
eu des notaires pour ancêtres j ainsi des autres.
Saint* Simon y furienx qu'on se souvint de son
cousin Fécuyer de M"* de Schomberg , se re-
mua si activement, que le Parlement eut défense
de s'occuper de la requête de la noblesse contre
les pairs.
Les suites du lit de justice furent telles que je
le£| avais prévues. M. de Mesmes resta un jour
^tier immobile, comme pétrifié par l'aspect de la
tête de Méduse. Le lendemain le Parlement se
rassembla et fit coucher solennellement sur ses
registres, qu'il n'avait pu, ni dû, ni entendu avoir
aucune part à ce qui s'était passé au lit de justice.
Quelques*uns se permirent d'outrageuses paroles
sur le Régent, toujours au sujet de la conserva-
tion du Roi. C'était un texte rebattu sans cesse
depuis la mort des Princes. Le président Bla-
mont alla jusqu'à dire tout haut que le duc d'Or-
léans .avait commandé la cérémonie de son sacre.
MM. Feydeau de Galande et de Sain t-*Mar tin,
DU GÂ&DINAL DUBOIS. %i
çoûseîUers, agens eojanus de la maison du Maine
né fvLvçnt paa plus retenus dans leurs propos.
M.deMachaultjlieutenant de police^ m'en donna
avis sur-'le-champ, et j'insistai si fortement au-
prés du Prince, qui ne voulait pas qu'on iiïquiétât
personne, que l'on arrêta ces trois drôles. Ils fu-
rent enlevés^ avec tous leurs papiers^ sous bonne
escot'te de ii3ousquetàires. Le Parlement fit des
démarches auprès du Roi, auprès du Rëgent^pour
qu'on relâchât ses trois membres. Je dictai la
réponse de Son Altesse royale ^ qui leur dit :
u Messieurs, ne doutez pas ique je conseille tou-
jours la cifémence au Roi; Sa Majesté ne sera pas
seul^Bient gracieuse pour vous tous en général
lorsque vous le mériterez., mais aussi pom* cha-
cun de vous en particulier. Quant aux prison*
^iers^ on lès rel&chëra quand il en sei^a temps. >^
Le Parlement tourna ses espératxces du côté des
Tuileries f !Didis il reçut cette foudroyante allo-
cution du chancelier. « Les affîiii^es qui attirent au
Roi votre députation jont affaires d'État , et de-
mandent le silence et le secret. Lq Roi est obligé
de faire respecter son autorité. La conduite que
tiendra son Parlement déterminera .les sentimens
aa MÉMOIRES
et les dispositions de Sa Majesté à son égard. »
Le Parlement n'eut pas de peine à s'apercevoir
que c'était patti pris de le mettre à la chaîne. Il
eut beau envoyer son greiOTier en chef aux famiJlcs
des exilés et suspendre sc& fonctions ^ rien rie fît*
Le marquis d'Effial vint de par le Roi lui ordonner
de continuer ses audiences : le Parlement sentit
que toute résistance serait désormais inutile et
imprudente. Le duc du Maine se tenait coi; le
Régent avait pour lui Tautorité, que les ministres
faisaient respecter. Tout se caima peu à peu. Les
exilés, au bout de trois mois, furent rendus au Par-
lement > et la bonne intelligence se rétablit pour
un temps entre la magistrature et la régence, La
conspiration Gellamare acheva de perdre la cause
du duc du Maine.
Le lit de justice produisit un vrai tumulte à
Sceaux. La petite Duchesse en faillit mourir de
suffocation; elle s'évanouit quand on lui annonça
qûè la surintendance de l'éducation royale était
enlevée à son mari : on dit même qu'elle le battit
et i'égratigna jusqu'à lui ensanglanter le visage;
de sorte^ lui dit-elle^ qu'il pouvait encore passer
pour un prince du sang. Puis elle porta le reste
DU CARDINAL DUBOIS. u3
de sa colère sur les meubles et les glaces. Ses dé-
gâts montèrent à plus de cinquante mille livres.
Le boiteux ne souffla mot^ supporta tout et s'alla
coucher sans souper. M"** du Maine criait qu'elle
donnerait au Rëgent une croquignole (]ont il ne
se relèverait pas. Gellamare la visita le jour même
.en particulier^ et ils se quittèrent les AeilleiAs
amis dumonde.Quoiqu'il ait fallu l'absoudre, elle
et son boiteux dans l'affaire de la conspiration ^
je persiste à croire qu'elle était plus coupable
que tous les autres à la fois. La nouvelle du lit de
justice avait si fort contrarié la Maintenons qu'elle
eut un accès de fièvre en l'apprenant; il n'y eut
que la conspiration qui lui put rendre la santé.
J'ai toujours dit qu'elle vivait du mal des autres.
On m'a cité une lettre extravagante de M"** du
Maine à la vieille sorcière de Saint-Cyr, dans
laquelle on lisait : uMoi, femme et presque naine;
j'ai autant et plus décourage que mon fils ^ mon
frère, beau-frère, et surtout plus que mon mari.
S'il en est besoin, comme un autre Jahel, je tue-
rai le duc d'Orléans de ma propre main, et lui
logerai un clou dans le cerveau. » Le Régenta q ut
l'on rapporta cette exécrable menace,se mita rire.
94 V IGÊMOIRES
K Mourir comine cela ou autrement ^ n'est-ce
pas toujours mourir? dit-il avec insouciance.
— *-Fi donc! interrompit Madame; je vous con-
seille de lui envoyer le clou qu'elle demande^ et
d^ lui donner votre heure pour plus de commo-
dités
.0. — PlseneK garde ^ repris- je, M*^ du Maine ^
qomme Judith^ serait femme à coucher avec vous
|IQUr vous couper la tête pendant votre som^
, Le duc d'Orléans se serait endormi avec plus
de sécurité qu'Holopherne ; mais des amis fidèles
veilWent heureusement sur sa personne.
Pendant mon séjour en Angleterre^ le duc et
la duchesse de Lorraine vinrent à Paris > et ils y
restèrent du 8 janvier au a4 avril. J'ai su par
d'Argenson et par Madame les détails de leur
passage ici^ qui leur a coûté cent mille écus. M. de
Lorraine voyageait incognito sous le nom du
comte de Blamont. Il sollicitait un arrondisse-
ment enChampagne^ c'est-à-dire un grand nom-
bre de villages et le titre d'altesse royale. Le
RégeAt accorda tout et aurait accordé davantage,
car il aimait trop sa sœur pour lui dire non,
DU CARDINAJL DUBOIS. ^5
rût*-ce aVec mille carcsses.La ducËesise déLorrainfe,
enlaidie par les enfans qu'elle avait eruâ/ne fut
pas moins hien accueillie par son frère, qui la
promena au spectacle et au bal ^ a Saint-<-Cloud'
et au Luxembourg. M"* de Lorraine n'eut pa^ lé
loisir de s'occuper de sa jalousie ^ ou plutôt elle
paya son mari en même monnaie. Celui-ci , qui
long-temps n'avait aime que la chasse^ était devenu
amoureux du marquis et de la marquise deCraon*
Cette dame^ que j'ai vue dans plusieurs voyages
qu'elle £t à Paris^ est plus séduisante quebelle^
sa bouche et ses dents sont merveilleuses , voilà
tout; son sourire a plus d'esprit qu'elle : une
grande taille , une peau blanche et un teint rosé^
ce sont de ces agrémens que l'on rencontre par-
tout^ même chez; lesi grisettes. Elle se nommait
M"' de Ligneville , et était chez M"' dé Lorraine
en qualité de fille d'honneur. Le duc de Lorraine
s'accommoda de son honneur; mais, pour sauver
les apparences I il lui fît faire ses couches sous les
auspices conjugaux de Craon, qui par cet acte de
complaisance s'acquit l%JpAtection et l'amitié
du duc son maître. CeCradll jËt un hardi coquin^
ave.c cent mains^ comdle firiarée. Il volerait, je
s*
■•^^
m6 : MÉMOIR£S
pense^ au jeu du Roi.Law m'a assuré qu'il lui avait
escroqué deux ou trois actions. Il a fait pis; c'est un
homme à pendre, et pourtant le duc de Lorraine
ne peut pas plus se passer de Inique de sa femme.
Enfin la Graon est devenue dame d'atours, et Dieu
sait ce qu'elle deviendrait si la du chesse de Lor-
raine venait à mourir en mal d'enfant. Craontire
d'assez gros intérêts du cocuage pour en avoir
acheté une terre de onze cent raille livres. M. de
Lorraine ne saurait faire un pas sans ses deux
Graon. Il traite le mari comme son seigneur; la
femme, comme son dieu. Si elle n'est pas là, il
faut le voir s'inquiéter, soupirer, frapper du pied
et regarder la porte. Elle arrive, il est indifférent
a tout ce qui l'entoure; elle sourit, il sourit ; il
l'admire en silence pendant des heures ; il est heu-
reux ; c'est de la béatitude. Voilà en quels termes
m'en parlait Madame. Gependant le duc de Lor-
raine, quoiqu'il décelât à chaque instant sa pas-
sion, ne voulait pas qu'on s'en aperçût : il per-
sistait à cachera sa femme ce que tout le monde
savait, elle la prei]^p(I7n jour il s'étonna gran*
dément que le d«VOrIeans lui dit à décou-
vert : u Savez-voui^ Holisieur, que M"" de Graon
DU CAADIHAL DUBOIS. 17
me &it souhaiter d'être duc de Lorraine? » 11
bégaya, ne sot que répondre, et s'en alla tout
perplexe. Une autre Sois qu'il passait dans les
antichambre» donnant la main à sa Craon, les va-
lets de s'écrier entre eux : « Tiens, tiens, M. de
Lorraine avec sa maîtresse 1 » Il lança un coup
d'ceil efiri^abie à ces pauvres gens, qui se turent
sans bouger; M~* de Craon pleura d'avoir élé
appelée ttiaîtresse. Le Lorrain ne voulait -il pas
iâire une affaire de cette parole inotTcnsive: « Mon
cher beau-frère, lui rétorqua le Régent, à qui
d'abord il s'alla plaindre^ ignorez-vous que si
Dieu le père habitait le Palais- Royal, il faudrait
qu'il prîttme Diaîtresse,et personne n'auraitgarde
de le trouver tnaavais. » Fendant qne M.- de
Lorrainp résidait à Parb, les Craons se lâchèrent
tout rouge, on ne sait pourquoi, et voulurent se
faire regretter. Ils partirent, et le pauvre amant,
sous prétexte de visiter les places fortes de l'Al-
sace, se mita la pours uite de s fugitifs, qu'il ra-
mena, plus amourei^^^^^^^^s , au bout de
dix jours. M™ de I^^^^^^^^e le cède pas
en indifférence à s^^^^^^^^H;u tourmentée
de son absence : seu^^^^^^^K elle a l'esprit
s8 MÉMOIRES
de sa mère, avec une dose d'âcralë de plus, elle
a dit, qu'elle trouvait plaisantque M.de Ijorraine
voulût làire passer M™ de Cmon par une place
forte. Au reste, elle prenait fort bieo son parti sur.
leur absence, qui eût duré jusqu'àlafia du monde
(ju'elte ne s'en fût pas chagrinée davantage. Son.
père avait pour elle mille atteDtîoos, qui empé-
cliaientqu'ellenfis'eamiyàt. Pendant qu'elle était
ici, son château de Luuévillea brûlé entièrement
avec toutes les richesses qu'il renfermait. On »
dit, et l'on dit encore, que la Craon avait fait ce
beau coup, parce que Lunëville est l'habitation.
et le douaire de M" de Lorraine; néanmoins, il
parait certain que le feu a été mis par malveil-
lance en plusieurs endroits. S'il faut soupçonner
quelqu'un de celte noirceur, je préfère n'accuser
qup la Maintenon , qui aura voulu distraire le
public de ses complots. Elle détestait à coeur joie
toute la famille d'Orléans.
Durant mon a mbassa de , selon l-édit du Roi
qui défeodait^^^^^^^L de parler pour ou
contre la buj^^^^^^^ft on ne s'en occupa
que dans les^^^^^^^^Bes ateliers de théo-
logie : seule n^^^^^^Hr dans le clergé deux
DU CARDINAL DUBOIS. 19
partis bien distincts, qui n'attendaient que \e
moment favorable d'en venir aux prises. Laban-J
que de Law absorbait tous les esprits^ comme
toutes les espèces, et moi, qui de loin n'avais pas
eu le temps de m'ébloùir aux merveilles du Mis-
sissipi y je fus effrayé de Tabîme ou rÉcossais
nous entraînait avec des millions en papier. Je'
fis part de mes craintes an Régent, qui me ras-
sura en disant, que la France était bien riche, et
que la saigner un peu lui ferait grand bièd , ainsi
qu'à nous, ajouta-t-il. D'ailleurs il me répéta
que nous n'en étions pas encore où Law voulait
nous mener. aSera-ce à l'hôpital, Monseigneur? »'
lui répondis-je. Il continua ses éclats de rire ,
et me conseilla paternellement d'acheter des
actions.
Depuis le mois d'avril 1717, la banque avait
été consolidée en apparence par force'arréts du
conseil et édits du Roi. Law fonda toute la fortune
imaginaire qu'il répandit en France sur l'édit qui
faisait de la banque le dépôt de tous les revenus
de Sa Majesté. Le tor^ immese que faisaient ces
billets de banque aux BilIeCI d'Etat.força de créer
douze cent mille livres de, rentes pour retirer ces
3o MÉMOIRES
derniers. Il fallaità Law une occasion pour établir
des actions ; et il en plaça sur les brouillards du
Mississipi. M. Crozat, le père, à qui Louis XIV
avait concédé la Louisiane pour quinze ans^ sous
la condition d'y laisser des colonies^ ne savait que
faire de ce pays dépourvu de ressources commer-
ciales. Il n en retirait que quelques pelleteries,
et n'y songeait pas; car l'expérience lui avait dé-
montré que, quelque riche qu'il fût, il ne Tétait
pas assez pour défricher cette partie du Nouveau-
Monde presque inhabitée. Il en parlait un jour
dans des termes de mépris; Law, qui l'écoutait,
lui dit impétueusement :
tt Vendez-moi votre privilège.
— Qu'en feriez- vous, M. Law?» reprit Fhon-
néte Crozat.
£t il entra tout d'abord dans des détails cir-
constanciés sur la position, l'étendue et les pro-
ductions de la Louisiane, détails qui suffisaient
pour dégoûter tout autre que Law. Il persista
si obstinément que M. Crozat ne put l'empêcher
de se ruiner, et il 1^ remit son droit sur la Loui-
siane aux conditions 1^ plus avantageuses. Cette
cession fut approuvée par le Roi, qui donna à
DU CARDINAL DUBOIS. * 3t
Law des lettres-patentes poar la formation cVone
compagnie de commerce, dite â! Occident ^ dont
l'objet était la culture des colonies françaises de
rAmérique septentrionale.
Law touchait le but qu'il s'était proposé de
concert avec le Régent, qui ne voulait que s'en-
richir, au risque d'appauvrir l'Etat, La compa«*
<;nie d'Occident fit tourner toutes les têtes : on
«
ne rêvait plus que millions. Le fonds de cette
compagnie était de cent millions répartis en
deux cent mille actions, dont chacune avait
vingt livres de dividende. Ce dividende était
hypothé(jué sur la ferme du contrôle des actes,
sar celle du tabac et sur les postes. A mon re-
tour, la compagnie était en pleine activité ; on
sar cachait des actions, et il y avait déjà de gros
seigneurs et des princes du Mississipi, car c'é-
tait à qui" achèterait des provinces entières dans
cette contrée lointaine, moyennant trois mille
livres la lieue carrée. En vérité, c'était pour
rien. Law, qui avait frappé tous les cerveaux
d'une folie de papier, avait fait croire aux imbé-
ciles que la valeur de ce papier était invariable',
puisque la somme payable était écrite sur les bil-
3i MÉMOIRES
lets, au lien que la valeur de Pargeht variail
selon les édits. Pour convaincre les incrédules,
il en donna des exemples.
Quant à moi, dès mon arrivée, je fus assailli
par Law et lé duc d'Orléans, pour que je m'inté-
ressasse au Mississipi; mais Crozat fils m'en avait
parlé avec tant de pitié, que je me tins sur mes
gardes; je n'ajoutai pas foi aux belles descrip-
tions que l'on en criait par les rues et sur les tré-
teaux pour enrôler des colons. Gonime il ne m'é-
tait pas possible d'y aller voir^ je demandai à mon
ami Grozat dés notes sur ce pays de cocagne, lui
promettant d'en faire seul mon profit j et pour
mieux le disposer à une indiscrétion, je lui fis
présent d'un superbe tableau de Rembrant, que
j'avais apporté de Hollande. Grozat me répondit
cette lettre, que je conserve comme Une preuve
que je n'ai pris des actions que pour agioter.
(c Mon cher abbé» si je savais parler à un autre
» qu'à vous, je me tairais par prudence, car je
» crois qu'il vaut mieux, par le temps qui court,
» parler mal de Dieu que du Mississipi. Ce nom
» lui viçnt d'un graiid fleuve qui le traverse et
DU CARDINAL DUBOIS. 33
» OÙ viennent aboutir une foule de petites ri-
» viéres. La Louisiane est grande comme la
» France, et à moitié déserte : son climat est doux^
» humide , et fort ressemblant à celui de PAngle-
» terre. La plantation serait coûteuse et pourtant
» incertaine : lesessaisque nous ayons tentes n'ont
»• pas été heureux. Cependant , je persiste à croire
» que la vigne et le blé y prospéreraient, que les
» bestiaux s'y multiplieraient Mais de quel inté-
» rét seraient ces produits pour notre commerce?
» La pelleterie est la seule chose à exploiterqui
» présente des bénéfices avantageux. Du re3te,
n tout ce que l'on en dit n'est que mensonge;
M mon père ne l'aurait pas rendue à si bon marché
» s'il y avait seulement la plus petite mine d'or
» et d'argent. Pas d'aromates, pas de bois pré-
» cieux, pas de vers à soie. Enfin, le café, le sucre,
» l'indigo n'y réussiraient pas à cause des pluies,
» qui durent des mois entiers. J'aurai le plaisir
N de vous voir à ce sujet pour vous achever de
M bouche ce qui serait très-long à dire la plume
» à la main. Croyez-moi, votre Rembrant, dont
» je vous remercie, me semble préférable à cent
» lieues carrées du Mississipi. Cette rage de ban-
IV.
% MÉMOIRES
») que prendra Gn^ et la compagnie d'Occident
».se ruinera ou ruinera tout le monde.
» Joseph-Antoine Crozat. »
Celte lettre^ que je ne montrai à personne^
m'éclaira sur la vérité; je ne me suis pas repenti
de n'avoir acheté des actions que pour les reven-
dre avec gain. Je puis dire que je connus un des
premiers le songe creux du Missipipi, peut-être
avant Son Altesse royale. Fontenelleet Lamothe ,
auxquels je donnais à dîner une fois par semaine^
et que j'employais à des correspondances^ m'a-
vouèrent qu'ils étaient les auteurs des superbes
récits que des charlatans débitaient sur les places
et dans les carrefours pour étourdir les badauds.
« Law m'est venu trouver, me dit Fontenellej il
m'offrit dix mille livres pour lui faire une pro-
clamation à l'éloge du Mississipi. Je lui demandai
comment parler de ce que je ne connaissais pas.
M'importe, reprit- il, vous avez bien fait les
Entretiens sur la pluralité des mondes y où sans
doute vous n'avez jamais été. » La raison était
péremptoire, etFontenelle prit la plume. Je rap-
porterai ailleurs une de ces plaisantes parades.
DU CARDINAL DUBOIS. 35
Cependant la suppression des conseils de ré-
gence se machinait au Palais-Royal, sans que rien
transpirât^ enfin, lorsque tout fut prêt, Fçxplo-
sion se fit, le ^4 septembre. Les petits tj^rans des
conseils furent dispensés de la. régence,. et de-^
meurcrent si confus qu'ils osaient à peine se
plaindre. J'avais eu soin que mes ennemis se vis-
sent tout d'un coup sans emploi dans la régence,
qu'ils pensaient régir à leur gré et d'un fronce-
ment de sourcil. Ce fut contre moi un redouble-
ment de haine, dont je ne fis que rire. «Monsieur,
dis-je à d'Huxelles que je rencontrai courtisan*
nant au Palais-Royal , si M. le Régent avait eu
égard à mes avis, on aurait fait de vous quel-
que chose : mais lorsqu'il y aura guerre quelque
part, je vous enverrai vous faire tuer, et cela du
meilleur de mon cœur. » Le rétablissement des
secrétaires d'État fit d'autant moins crier que
j'avais choisi des personnes capables de tout,
même d'ordonner un bon repas, comme le gros
d' Armenonville, qui eut la marine j Maurepas fut
nommé secrétaire d'Etat de la maison du Roi^
Leblanc, delà guerre^ La Vrillière, du dedans
du royaume j et moi, des affaires étrangères.
3.
36 MÉMOIRES
J'avais choisi moi-même ce qui me convenait le
mieux ^ et j'avais sous la main tous les autres se-
crétaires d'État y qui tenaient plus à la place qu'à
la manière de la remplir. C'étaient d'assez pau-
vres têtes ^ excepté Maurcpas^ qui a trop d'esprit
pour un ministre, ou du moins qui en fait trop.
Quant aux finances , d' Argenson , qui était con-
trôleur sans en porter le titre, eut la haute admi-
nistration des dix départemens , dont on chargea
MM. Amelot, Pelletier des Forts, Pelletier de
la Houssaie^ Fagon, d'Ormesson, Gilbert des
Voisins, Gaumont, Baudri, Dpdun, Fourqueux..
Pavais imaginé ce luxe de noms pour en imposer
au public, qui se serait scandalisé que Son Al-
tesse royale touchât aux finances, dont le ma-
niement n'appartenait qu'à elle seule. Au reste ,
ces conseillers étaient de tristes financiers : ex-
cepté d'Ormesson, qui joue le personnage de
Gincinnatus^ faisant fi de la fortune, et qui n'a pas
voulu prendre d'actions à la banque de Law.
Les antres sont des malotrus , sinon des coquins.
Fourqueux s^est enrichi aux dépens de Bourva-
laisj Baudry est un jésuite, que Linière, confes-
seur de Madame, a poussé dans les finances^
DU CARDINAL DUBOIS. 3?
Gaumont et Dodun sont des créatures du Par-
lement^ des intrigans qu'il fallait se ménager;
Fagon et Pelletier des Forts n'ont pas plus de
cœur que d'àmé ; Amelot et la Houssaie sont des
imbéciles^ qui savent cependant l'intérêt d'unécu
prêté au denier cinq. En somme, il y avait dans
ces métamorphoses de quoi causer des révoltes
parmi les ex-conseils de régence ; mais les mil-
lions de Lav^ faisaient trop de bruit pour que l'on
entendît les murmures de quelques personnes in-
téressées; la conspiration Gellamare acheva de
faire taire les dernières criailleries de la haine
et de l'envie. L'abbé Dubois^ devenu secrétaire
d'État, parut grandi de vingt pieds : de telle sorte
que ceux qui faisaient semblant de ne pas me
distinguer dans la foule venaient saluer mon Ex-
cellence avec des protestations de dévouement qui
m'auraient fait bien rire, si j'en avais eu le temps.
Ma nouvelle dignité fut célébrée et ridiculisée en
prose et en vers; mais flatterie et satire, tout était
si plat, si misérable^ que je n'ai gardé que ce cou-
plet, d'un noël qui fut chanté à la cour dans les
derniers jours de 1718. Le poète me représen-
tait dans l'étable de l'enfant Jésus, et comme
38 MÉMOIRES
dans mon domaine couché sur un fumier. Il di'*
sait ensuite :
Plein cFaadacc et de zèlc^
Prélat contre les lois,
En vrai Polichinelle
Parut Tabbé Dubois !
Ile bœuf s^épouvanta,
L^àne effrayé recule.
Des qn^on eut dit son nom,
Don, don,
Un chacun s^écria,
Là, la:
' Ccst Dubois! qu^on le brûle !
J'écrivis d'un air empressé à mes amis de Lon-
dres, pour leur apprendre mon élévation, et
parmi plusieurs lettres que je reçus en forme de
félicitation, celle de milord Craggs est trop ho-
norable pour que je ne la crie pas à son de trompe,
s'il est possible :
« Monsieur,
))Le roi reçut hier la nouvelle de votre destina-
» tionà la charge de secrétaire d'État pour les af-
» faires étrangères. Il ma donné ordre de vous ep
I) féliciter de sa part, et de vous dire que c'est la
DU CARDITfAL DUBOIS. 3î)
» meilleure nouvelle qu'il ait reçue depuis ceUe
» de la signature de la quadruple alliance. C'est à
» présent qu'il compte qu'il n'y aura personne
» pour interrompra l'amitié et; la cordialité de
» cœur avec lesquelles il souhaite vivre avec Môii-
» seigneur le Régent; c'est à présent que je vois
)) que Son Altesse royale va triompher de tous
-» ses ennemis; c'est pour le coup que je m'attends
» à voir cultiver un même intérêt dans les deux
)) ro^aumes^ et que ce ne sera plus qu'un même
» ministère. Il pourra y avoir bien du bruit, mais
» nous l'écouterons, comme les vaisseaux qui sont
» dans un bon port entendent le bruit des vents
» contre les rochers qui les assurent. Pour ma
» joie particulière, mon cher abbé, je ne vous en
» dirai rien, car il m'est impossible de vous la dé-
» crire comme je la sens. Ma parente , Sara Bis-
» ding, n'est pas la seule qui souhaiterait votre
» venue ici...»
Je n'eus rien de plus intéressant que de pro-
mener ma lettre dans les salons et galeries du
Palais-Royalj je la lisais à haute et intelligible
voixj et je disais à Son Altesse, qui branlait la
4o MÉMOIRES
tête : (c Voas voyez le cas que fait de moi Sa Ma-
jesté britannique! n L'entêté Saint-Simon répé-
tait derrière moi que cette belle lettre équivalait
à une preuve authentique de trahison : on lui
riait au nez, et moi le premier. Mais cette phrase^
ilpourrajf auoir bien du bruit, donna beaucoup
à penser aux gens à soupçons. Lorsque fut décou-
verte la conspiration d'Albéroni, on prétendit
que milord Graggs et moi étions avertis d'à-'
vance de ce qui devait se passer. L'admirable
politique I Dubois complice d'Albéroni !
t)lj CARDINAL DUBOIS. 41
CHAPITRE II.
Sinistres ayis. — Pabois chez la Fillon. — La cloison. -^
Visite à M. d'Argenson. •— Tranquillité du Régent. —
Premières mesures. — Jean Buvat. — Éclaircissemens.
— La mine éventée. — Buvat récompensé. — =• Le duc
d'Orléans au milieu des chats. — Retour de Maroy. — •
Récit de son expédition. — Lettres de M. de Gellamare
au cardinal Alhéroni. — Aveuglement du Régent. —
Nouvelles preuves de la conspir^ion. — L'abbé Brigaut
arrêté. — La Maintenon c^efdes ouvriers. — Indigna-
tion du Régent. — Le prince de Gellamare. — - Son ar-
restation. — Enquête en son hôtel. — • Déclaration de
guerre à l'Espagne.
Le 20 novembre^ . une lettre de Basnage me
jeta dans une étrange perplexité; il m'annon-
çait que le bruit courait à la Haye que le cardi-
nal Albéroni allait mettre en révolution la France
et l'Angleterre. Mes soupçons tombèrent tout
d'abord sur les du Maine ^ mais rien ne vint les
confirmer^ quelque exactes que fussent les perqui-
42 MÉMOIRES
sitionsde d'Argenson^ à qui je confiai mes craintes^
liG aS du même mois, Stanliope, par une lettre
qui avait dû éprouver du retard en route, puis-
qu'elle était datée du i5, m'avertissait de me te-
nir sur mes gardes, et de veiller sur la personne
du Régent, attendu que l'on parlait d^ projets
de l'Espagne contre la France. Mes inquiétudes
redoublèrent , et le duc d'Orléans , à qui je fis
part de mes appréhensions, les tourna en ridi-
cule.
« Mon cher abbé, me dit-il, que penseraii-tu
de l'état de ma raison, si je t'apprenais que le
soleil est au moment de t'écrasor ?
— Monseigneur, réjfbndis-je, je penserais que
vous vous moquez de moi; mais s'il n'était ques-
tion que de la chute de ce palais, je commen-
cerais par en déménager, et je n'y rentrerais
qu'après l'examen des architectes.
— Veux-tu pas que je fasse arrêter toute la
cour, et moi-même par-dessus le marché?
— Nonj mais je vous supplie de ne pas sortir
la nuit, de quelque temps.»
Je laissai ce propos fort tristement; et, dégoûté
de l'ingratitude des princes, j'allai, moi qui
DU CARDINAI. DUBOIS. 43
n'avais peur d'élre assassiné qu'autant que je serais
pris pour un autre, tomber des nues chez la Fil-
lonjUiui m'avait fait des reproches, auxquels j'a-
vais répondu : « Ne t'en prends, ma chère, qu'à
M"** de Tencin ! » C'était la maîtresse de l'abbé
de Louvois , qui s'en allait devenir la mienne à
la mort de ce pauvre goutteux. Elle l'était déjà
de fait, et Dieu sait comme je m'en apercevais.
(( Hé bien ! mon fîls, me dit la Fillon, quel
diable de métier fais-tu, que l'ori ne te voit plus
ni de jour ni de nuit?
— Ma fille, repris-je fort tristement, un se-
crétaire d'Etat appartient au gouvernement des
pieds à la tête.
— Vraiment, il ne manquerait plus qu'il en
fût ainsi pour me ruiner tout-à-fait ^ que de-
viendrais-je, bon Dieu! si tous les gens du Roi,
présidens, conseillers , officiers et grands sei-
gneurs, m'abandonnaient à la grâce de Dieu?
Crois-moi, l'abbé, la Tencin est moins honnête
que nous. »
Fillon a la plus fine langue dorée que je sa-
che. J'étais tellement préoccupé des mauvaises
nouvelles de la Haye et de Londres, que je me
44 MÉMOIRES
laissai enfermer dans une petite chambre , où je
m'assis auprès d'une cloison ^ tout entier à mille
idées qui me transportaient bien loin d^l%n-
droit où j'étais. Une voix médiocrement douce ,
qui me frappa l'oreille jusqu'à me réveiller
comme en sursaut^ me rappela pourquoi je me
trouvais en cet endroit; mais une autre voix^plus
faible et moins distincte^ partie de la chambre
voisine, changea tout-à-coup le cours de mes
pensées. Je me levai sans bruit de mon siège, et
m'ap prochant avec un regard sévère de la per-
sonne qui m'avait adressé d'abord la parole: «Mal-
heureuse, lui dis-je, couche-toi, si bon te semble;
mais fais en sorte que je ne m'aperçoive pas de
ta présence ici, ou tu t'en repentiras. » Elle vou-
lut se retirer, mais je la poussai assez rudement
dans un cabinet noir, où d'un geste je lui ordon-
nai le silence. Pour moi, je revins à la place où
le hasard m'avait conduit : en entrant dans cette
bienheureuse chambre, je ne m'attendais pas à y
jouer un rôle politique. La cloison était mince ,
et j'entendais une partie de l'entretien qui se te-
nait de l'autre côté.
« Ivrogne, disait une voix de femme, ne de-
'*.
DU CARDINAL DUBOIS. 45
vrais-lu pas rougir de le mettre en cet état?
— Que veux-tu? répondait une voix avinée,
on est de chair et sujet à la tentation; M. de
Geilamare m'avait donné quatre louis en pur
don.
— C'était une somme, pour un coquin comme
loi, qui ne sait que lire et écrire.
— Pour cela, jer-m'en vante; cet argent était
bien gagné, car j'ai fait de belles lettres en es-
pagnol.
— Tu comprends donc l'espagnol?
r— Pas plus que l'hébreu : sans cette condition
je n'aurais pas été employé à l'ambassade. Ce '
sont des secrets d'Etat que tout le monde doit
•ignorer, au risque d'être pendu.
— Diable ! ces secrets ne sont pas tout profit
à savoir; de quoi s'agit-il?
— Va-t'en le demander à M. Porto-Carrero,
qui partie 3i novembre pour' Madrid.
— Qu'est-ce que c'est que ce Porto-Carrero?
— Rien que le neveu du cardinal, un grand
seigneur qui a du foin dans ses bottes^ k langue
bien pendue, et la bourse comme s'il fallait ache-
ter le royaume et la couronne du roi de France.
•r-
i '•
I.- ■
*■;*
46 MÉMOIRES
— ^ Peste! je serais bien aise de connaître le
neveu (l'on cardinal ! Et toi, auras-tu long-temps
de l'ouvrage chez l'ambassadeur?
— Oh! non^ tout sera fini avant la fin de
Tannée. »
L'explication se termina d'une manière iné-
vitable, par un silence dont les interruptions
m'intéressaient peu. y
Celte conversation, dont jene perdis que quel-
ques mots, fut pour moi un trait de lumière qui
me fit apercevoir la profondeur du précipice au
bord duquel nous marchions. Je ne doutai plus
que la conspiration ne fut tramée dans l'ombre
de l'ambassade d'Espagne. L'abbé de Porto-Car-
rero avait été joint à Paris par M. de Monteléon,^
fils de l'ambassadeur de Philippe V en Angle-
terre. Ce jeune homme, qui revenait de la Haye,
où il avait sans doute préparé les mines , repar-
tait pour Madrid avec Porto-Carréro. Je vis en
un coup-d'œil tous les ressorts de celte trame in-
fernale^ mais je n'avais pas une preuve entre les
mains. Qprtes, je ne pouvais faire arrêter celui à
qui je devais ces premiers indices; mais, outre
que ses déclarations n'auraient guère éclairci
A
DU CARDINAL DUBOIS. 47
Tîelte affaire^ le moindre éclat pouvait faire échap-
per les chefs du complot. J'en savais assez pour
diriger mes contre - mines ^ je préférai me reti-
rer sans esclandre. J allai préalablement délivrer
«la prisonnière, qui s'étonna grandement de Ta-r
cueil que je lui faisais.
<t Ecoute, lui dis- je tout bas, en lui donnant
ma bourse, qu'elle accepta comme si elle l'eût
gagnée, si tu ne te tais pas sur ce qui s'est passé
entre nous...
— • Il ne s'est rien passé, monseigneur.
— Enfin, pas une parole à ce sujet, ou le Fort-
L'Evêque!»
Je sortis précipitamment.
« Fillon , dis-je en passant, conseille de ma
part à mon voisin de ne pas chanter si haut?
— Chanter! reprit-elle, c'est bien le moment!
Au reste, je lui fermerai ma porte dorénavant^ un
malotru de petit secrétaire, un véritable écri-
vain public!... Je lui ai quelques obligations de
plume, il est vrai ^ maisVotrc Excellence ne pense
pas que je balance entre elle et lui.»
Je me dérobai à ces éloges de peur d'être sur-
pris en pareil lieu. Je pris un carrosse de place
48 MÉMOIRES
qui me conduisit chez d'Argenson ^ an couvent
de la Madeleine de Trainel, où le vieux pêcheur
avait élu domicile. Il était avec ses religieuses ;
mais à mon nom^les portes s'ouvrirent^ les épouses
de Jésus-Christ se retirèrent, et je restai en con-
férence secrète avec d'Argenson, qui était de
bon conseil à jeun. Par malheur, les restes d'un
souper m'engagèrent à cacher le vrai motif de
ma visite ; il me vint ensuite à l'idée que le bon
chancelier serait homme à se faire honneur de
ma découverte, et je me renfermai dans des
craintes vagues, qu'il traita de billevesées. Je
résolus de faire, avant tout, le Prince mon con-
fident.
Le lendemain de grand matin, je pénétrai
dans la chambre à coucher du Régent, et cela,
malgré ses ordres, malgré les valets et malgré un
jurement terrible qui retentit au fond de l'alcôve,
lorsque j'ouvris la porte. Son Altesse s'élança
liors du lit, ferma les rideaux pour me cacher
sa partenaire mystérieuse , et me cria tout en
colère :
«Le diable t'emporte ! l'abbé ; crois-tu être ici
chez la Fillon, que tu entres sans te faire annoncer?
DU CARDINAL DUBOIS. 49
— Monseigneur, une affaire d'Etat.
— Bon ! comme s'il n'y avait pas temps pour
touti Souviens-toi que je ne suis Régent qu'après
être sorti du lit, maintenant tu parles au duc
d'Orléans, tout court. »
Un petit éclat de rire étouffé m'avertit que
nous n'étions pas seuls.
« S'il en est ainsi , Monseigneur^ c'est au duc
d'Orléans que je m'adresse,, puisqu'il s'agit de
sa vie.
— Que ne le disais-tu tout de suite sans pré-
ambule ! Vite , que faut-il faire ? une épée , et
voyons ce qui arrivera.
— Monseigneur, il faut vous parler sans té-
moins.
— Parle toujours , et n'aie pas peur que je
me trahisse moi-même.»
A l'air dont il regarda le lit , je supposai
qu'il y avait un double sens dans ces paroles.
u Hé bien! Monseigneur, j'ai découvert une
conspiration du prince de Gellamare.
— Une conspiration î l'abbé, et pourquoi, s'il
te plaît?
— Je né sais, mais une enquête nous instruira
nr. 4
5a MÉMOIRES
commençais à m'accuser d^imprudence, ou du
moins de trop de précipitation.
Lavergne entra dans mon cabinet avec un air
si digne et si compose^ que Ton eût dit qu!il
portait le bon Dieu. Ma mauvaise bumeur ne le
déconcerta pas, et lorsque je lui eus permis de
parler, il ferma toutes les portes à double tour.
Je crus un moment que le drôle^me gardant ran-
cune de quelque rebuffade, voulait m'en punir
traîtreusement : je m'armai d'un canif à tout ba-
sard , et le début de cet imbécile ne tendait pas
à me rassurer.
« Monseigneur, me dit-il en me regardant fixe-
ment et en s'approchant de moi à mesure que
je reculais, que donneriez-vous à quelqu'un qui
vous sauverait la vie? #
— C'eist selon en quelle circonstance ; je pour- •
rais le faire pendre, comme lui offrir la moitié de
ma fortune.
— ^Vraiment, Monseigneur j mais si vos jours
étaient menacés et qu'on vînt vous en avertir?
— Mes jours sont menacés ?
— Je ne dis pas cela , c'est une comparaison
DU CARDINAL DUBOIS. 53
pour en venir au but. Il s'agit du Régent et peut-
être du Roi.
— Tu sais donc quelque chose de la conspi^
ration?
— Non , pas moi , mais un de mes amis pour
lequel je vous demande votre protection; quant .
à moi, vous me paierez en raison du service que
je vous rends. »
J'interrogeai Lavergne pour voir s'il avait
quelque soupçon relatif à la conspiration ; mais
je reconnus que la personne qui s'était servie de
son entremise pour arriver jusqu'à moi ne lui
avait fait aucune confidence. C'était un nommé
Jean Buvat^ qui soutenait l'honneur de son nom
en dépensant au cabaret ce qu'il gagnait quel-
quefois d'avance. Il avait été écrivain de la Bi-
bliothèque du Roi, mais son ivrognerie le fit
chasser ; il travaillait en ville, et à cette époque
chez M. de Cellamare , avec d'autres écrivains,
dont faisait partie celui qui m'avait si bien instruit
sans le vouloir. Voici comment il s'était adressé
à Lavergne, qu'il connaissait du cabaret ou d'au-
tre part.
Il l'était Venu trouver le matin même au Pa-
54 MÉMOIRES
lais-Royal, pour lui emprunter quelque argent^
et il se prit à dire avec une exclamation dou-
loureuse : « Ah 1 que Monseigneur le Régent
paierait cher ce que je sais! » Lavergne^ qui
vit là-dedans une occasion de bénéfice, voulut
en avoir sa part; mais Buvat, plus fin que lui,
se renferma dans un impénétrable mystère, se
bornant à dire que la yie du Roi et celle du Ré'-
gent étaient en danger. Lavergne, pour avoir son
droit d'entremetteur, offrit de l'aboucher avec
moi, et l'écrivain ne demandait paiç autre chose.
J'ordonnai à Lavergne de le faire monter dan$
ma chambre par l'escalier dérobé, et je m'en-
fermai avec lui. Dans un autre moment j'aurais
souffleté sa face blême et jésuitique, mais il fal-
lut passer par toutes ses lenteurs.
«J'étais écrivain de la Bibliothèque du Roi, me
dit-il; mes appointemens modiques me suffi-
raient; l'injustice m'enleva ma place, et il fallut
chercher de l'ouvrage pour vivre.
— Au fait, je vous prie, mes momens sont pré-
cieux.
— Un ami me proposa d'entrer comme écri-
vain chez l'ambassadeur d'Espagne; j'acceptai
PU CARDIPCâL DUBOIS. 55
comme un homme qui a faim, et quand on me
demanda si je savais l'espagnol , je fi^ un men-
songe en répondant que je ne connaissais pas
cette langue.
*-^ Le bourreau ! il me fera patienter jusqu'à
demain l
— On me paie bien , Monseigneur, j^ suis
nourri à merveille; mais je vois des choses qui
' se trament contre la régence.
*— Scélérat , que ne le disais-tu plus tôt !
— Je me disais à moi - même : Si tu trahis
M. l'ambassadeur, il te fera mourir sous le bâton,
si tu ne révèles pas ton secret,, tu seras pendu
comme complice.
-r-Yoilà d'admirables raisonnemens ; mais, co-
quin, ce n'est plus devant moi qu'il s'agit de te
parier à toi-même.
— Enfin, Monseigneur, je suis venu me jeter
à vos genoux ; je ne me souviens pas de tout ce
que j'ai vu, mais j'ai écrit en cachette, dans la
secrétairerie de l'ambassadeur, des noms, des da-
tes, et ce qui m'a semblé le plus intéressant pour
vous...
— Donne ! donne ! voyons jusqu'à quel point
56 MÉMOIRES
tu mérites ma reconnaissance. En tous cas^ je te
promets ta rentrée à la Bibliothèque.
— Souvenez-vous, Monseigneur, que je suis
innocent ! »
Il avait trop d'envie de le faire croire pour
que je le crusse. Je n'en fis rien paraître cepen-
dant, et dans les notes que je parcourus avidem-
ment, il me fut aisé de voir que ce n'était pas
là une traduction de l'espagnol faite à la hâte :
je pensai reconnaître le style de mon ami Fonte-
nelle; un peu de réflexion me dçnna à entendre
que Buvat était sans doute employé à traduire
du français en espagnol. J'ai toujours eu le talent
de distinguer les écritures, et celle d'une lettre
assez insignifiante me parut de la main de l'abbé
Brigaut : ce me fut un sujet de soupçonner
la maison du Maine, où cet abbé faisait un
rôle de complaisant. Cependant Buvat avait es-
tropié des noms, oublié des faits importans, et
sans doute écarté à dessein de l'accusation tous
les Français : ce que je vis clairement, fut un
complot formé par Albéroni avec de grands
personnages de France pour s'emparer de la per-
sonne du Régent et de celle du Roi, pour jeter
DU CARDINAL DUBOIS, 67
l'un en prison et lui faire son procès 5 pour con-
duire l'autre en Espagne et l'élever sous la tu*
telle de Philippe V j quant à la France , elle
devait être gouvernée par un vice-roi, qui me
sembla le duc du Maine^ à la manière dont il était
désigné; on parlait aussi de la convocation des
états-généraux.
« Bravo I m'écriai-je en frappant sur la table^
je tiens le fil de l'intrigue : l'abbé Pofto-Carrero
est peut-être arrêté à l'heure qu'il est.
— M. Porto-Carrero 1 interrompit Buvat, j'ai
ouï dire qu'il se rend à Madrid pour chercher
des ordres.
— Tu ne sais rien de plus, l'ami? La conspi-
ration est-elle près d'éclater ?
— Certes^ oui, car M. de Cellamare a cessé
seulement cette nuit d'aller déguisé à l'Arsenal.
— A l'Arsenal? N'omets pas le moindre dé-
tail.
— Depuis un mois, toutes les nuits, un car-
rosse de couleur sombre, avec un cocher qui ne
descend jamais de son siège, vient à une heure
du matin chercher M. de Cellamare habillé en
bourgeois. De l'endroit où je couche, j'ai en-
bS MÉMOIRES
tendu ces mots : a M"' la duchesse attend à l'Ar-
senal. »
— M°** la duchesse ! tu couches^ dis-tu^ à l'hô-
tel de l'ambassadeur ?
— Oui , Monseigneur, au-dessus de la petite
porte de la rue Neuve-des-Petits-Champs. Un
soir que je me retirais dans ma chambre sans
lumière, quelqu'un me frappa sur l'ëpaule, avec
ces mots : «Pompadour, le cardinal vous, demanda
dans l'oratoire de M. de Cellamare. i^
— Merci , mou brave Buvat j il faut rentrer
chez l'ambassadeur et recueillir tout ce que tu
pourras. '<';^-
— Oui, Monseigneur j mais si l'on découvre
que c'est moi, je cours risque... »
Je m'arrêtai à temps; il n'était pas prudent de
confier à un pareil misérable des secrets d'État,
qu'il pouvait jouer aux dés et noyer dans une
bouteille de vin. Le salut du gouvernement me
fit prendre, une résolution cruelle.
(( Imbécile, ajoutai-je en riant, penses*tu que
je ne sois pas averti de tout avant toi et avec des
détails que tu ignores? Tu ne me parles ni de
M. du Maine, ni de la duchesse du Maine, ni
DU CARDmAL DUBOIS. 69
de l'abbé Brigaut, nj du cardinal Polignac, ni
de Malézieux , ni de M"' de Launay ?
— Quoi! Monseigneur, vous saviez
— En doutes -tu, maintenant? Or, comme
il suffit du peu que tu sais pour faire pendre
cent personnes de la cour, tu v^jis aller en pri-
son
— En prison , Monseigneur \ Jean Buvat en
prison ! Est-ce là la récompense que vous m'avez
promise?
— Comment, scélérat! tu as mérité la corde
pour avoir conspiré avec les ennemis. du Roil
mais je veux bien te faire grâce en faveur de ton
repentir et de ta bonne intention^ en attendant,
de peur que tu ne sois un traître, il faut que je
m'assure de ton silence à tout prix. »
Le pauvre homme se désolait, mais quelques
louis lui redonnèrent du courage, et il se laissa
mettre au secret dans une cave de mon bôtll.
J'avais eu soin que la cave ne fût pas pleine. Au
fond, j'avais sur le cœur une gazette manuscrite
où ce Buvat disait, lors de ïnon ambassade à
Londres : « On ne croit pas à Paris que l'abbé
Dubois réussisse dans sa négociation. » Je lui en
6o MÉMOIRES
ai fait des reproches anodiys^ comme dirait mon
frère l'apothicaire.
Je courus au Palais-Royal : le Régent était à
jouer avec des petits chats que lui avait envoyés
sa fille de Berri.
« Dubois, me dit-il lorsque j'entrai, la chatte
métamorphosée en femme n'est pas une fable;
regarde toutes ces coquettes qui font patte de
velours autour de moi.
— Monseigneur, m'écrîai-je, la mine est éven-
tée et la régence est sauvée !
— HeinI quelle litanie est-ce là, porteur de
rogatons?
— J'ai en main toutes les preuves : l'am-
bassadeur d'Espagne , Albéroni , le duc et
la duchesse du Mains sont coupables, et bien
d'autres encore. C'est une exécrable conspira-
tion.
* — Encore^ maître fat, je ne vois de conspira-
teur que toi contre mon repos. »
Sans répondre à cette injustice, je présentai
les papiers de Buvat, que Son Altesse royale
prit froidement et examina sans s'émouvoir da-
vantage.
DU CARDINAL DUBOIS. 6i
« Hé bien! où sont donc ces preuves convain-
cantes? je ne vois rien.
— Quoi ! Monseigneur, oculos habent 'et non
videbuntj aures habent et non audient.
— Si fait, je vois que tu es un peureux^ et
j'entends que tu me laisses tiynquille.
— • EnGn, Monseigneur, ordonnez que Ton
arrête M. de Cellamare
— Es-tù fou , l'abbé ? violer le droit des gens !
En vérité, pour expliquer cet arcbarnement, je
suis tenté de croire qu'il t'a enlevé quelque maî-
tresse.
— Non, Monseigneur, mais il ne vise à rien
moins qu'à v^us enlever la régence et peut-être
la vie.
— Maudit soit le songe-creux I Ecoute, l'abbé,
situ ne me découvres pas une petite conspira-
tion, je te fais enfermer dans une nuiison de
fous. »
Ceci se passait le 4 décembre : on vint m'a ver-
tir que Maroy m'attendait dans mon cabinet.
« Monseigneur, m'écriai- je, voici de quoi battre
en brèche votre incrédulité; j'espère revenir
avec la liste de tous les conjurés. » Le Régent
6a MÉMOIRES
retourna à ses petits chats^ moi à mes moutons^
et j'entendis ce prince aveugle qui cliantait sa
chanson du roi Guillemot et de la reine Guille-
motte. Cet endurcissement m'affligea. J'arrivai
tout essoufflé dans mon cabinel, dont je barrica-
dai la porte. «
« Maroy, mon ffls, dis-je en cherchant à lire
sur son visage les nouvelles qu'il m'apportait^
quoi de nouveau?
— ^ Votre banqueroutier anglais est arrêté et
au Fort-L'Evêque, Monseigneur.
— Mais l'abbé Porto-Carrero? les papiers?
— Je commence par le récit de mon expédi-
tion. Je ne rejoignis la chaise de poste de l'abbé
espagnol qu'à un gué près de Poitiers, où elle
venait de verser; mes gens étaient restés en ar-
rière, et j'eus le talent de me mêler aux paysans
que cet accident avait attirés. Deux seigneurs,
que je reconnus pour M. Montéléon et le ban-
quier, causaient ensembleavec inquiétude; l'abbé
Porto-Carrero s'arrachait les cheveux, et descen-
dait dans l'eau à mi- jambes pour aider à relever la
voiture: «Mes amis, disait-il d'une voix fort at-
tendrissante, ne m'abandonnez pas; ce sont mes
bu CARDINAL DUBOIS. 63
papier^ : des papiers de la plus haute importance!
Je suis perdu si je les perds 1 »
— Ahl il parlait en ces termes? interrompis-
je en me frottant les mains.
— La chaise sortie de ce mauvais pas, l'abbé
Porto-Carrero y fit une visite qui redoubla son
désespoit". « Sainte Vierge, disait-il en gémissant,
la cassette a coulé dans la rivière ! cette pré-
cieuse cassette ! cinquante doublons à celui qui
la retrouvera. » Les paysans , alléchés par les
doublons d'Espagne dont ils se firent expliquer
la valeur, entrèrent dans l'eau et remuèrent
le sable , tandis que l'abbé pleurait comme Un
veau.
— Et cette cassette ?
— Nous n'avons jamais pu la retrouver, en
dépit de toutes nos recherches.
— Perdue! malheureux coquin ! C'était là ce
que j'attendais comme le Messie.
— Et moi, Monseigneur, qui ai peut-être
perdu avec elle le fruit de mon expédition! Pour
achever mon récit, voyant mes hommes appro-
cher, j'allai droit à l'abbé Porto-Carrero, à qui
je dis poliment :
64 MÉMOIRES
« Monsieur, j'ai ordre de vous arrêter.
— M'arréter ! s'esl-il écrié, et pourquoi ?
— Comrae banqueroutier.
— Ce n'est pas moi ! » répliqua-t-ii, en dési-
gnant du doigt son compagnon de voyage, que
j'abordai avec le même compliment. Les gens du
Roi tenaient ces messieurs en respect. Je montai
dans la chaise, que je fouillai aux endroits que
l'abbé avait visités.
« Monsieur, criait-il, de quel droit mettre la
main sur mes papiers? » Les deux autres disaient
la même chose en espagnol ; je ne les écoutais ni
ne les entendais. Enfin, un cri de désespoir m'ap-
prit que j'avais découvert le pot aux roses, lors-
que je levai un double fond rempli de lettres et
de papiers; les vojici. Selon vos instructions,
j'ai ramené le banquier à Paris, après avoir de-
mandé pardon de la liberté grande aux deux
Espagnols, qui ne reprendront haleine qu'à Ma-
drid de la peur que je leur ai faite. »
Pendant la fin de cette narration , j'avais
examiné déjà une partie des papiers saisis, qui
me parurent msignifians et relatifs à des affaires
de banque. Mais deux brouillons de lettres an-
DU CARDINAL DUBOIS. 65
nexées^ et adressées au cardinal Albéroni, me fi-
rent jeter an jurement de joie : ce sont celles que
j'ai fait imprimer et répandre dans toute la France,
avec d'autres pièces trouvées chez Gellamare.
Je les transcris diaprés les originaux que Buvat
m'a dit être de la main de l'ambassadeur.
PREMIER BROUILLON.
« J'ai trouvé plus nécessaire d'user de précau-
n tion que de diligence dans le choix du moyen
» de Ëûre passer à Votre Ëminence ces papiers.
» Votre Ëminence trouvera deux différentes mi-
n nutes de manifestes cotés n"" lo et ao, que nos
n ouvriers ont composés , croyant que quand il
» s'agira dé mettre le feu à la mine, ils pourront
M servir de préludes à l'incendie. Une de ces mi-
» nutes est relative aux instances de la nation ,
» l'autre expose les griefs que souffre ce royaume,
» et appuie sur ce fondement les résolutions de
» Sa Majesté Catholique et la demande qu'elle
» doit faire de la convocation d^ États. En cas
» que nous soyons obligés de recourir aux re-
nmèdes extrêmes, il sera bon que Votre Emi*
IV.
66 MÉMOIRES
» nence examine l'écrit coté n^ 3o, dans lequel
» nos partisans proposent les moyens qu'ils ju-
» gent convenables y ou plutôt nécessaires^ pour
)i éviter les malheurs que l'on voit être prés d'ar-
» river, pour assurer la vie de Sa Majesté Très-
» Chrétienne et le repos public. Enfin j'envoie en
» feuilles séparées^ sous le n^ J^S, un Catalogue
n des noms et des qualités de tous les officiers
D qui demandent de l'emploi... Si la guerre et
» les violences nous forcent de mettre la main à
») l'œuvre, il faudra le faire avant que les coups
» qu'on nous portera nous affaiblissent, et que
» nos ouvriers perdent courage. Si nous sommes
» obligés d'accepter une paix simulée, il faudra,
» pour entretenir ici le feu sous la cendre , lui
» donner quelque aliment modéré; et si la di-
» vine miiséricorde apaisait les jalousies et les
» mécontentemens présens, il suffira de protéger
» et de favoriser les principaux chefs, qui s'inté-
» ressent avec tant de zèle et de courage. En at«-
» tendant les résolutions décisives je tâche d'en-
» tretenir leui^^onne volonté, et j'éloigne tout ce
M qui pourrait la ralentir. »
DU CARDINAL DUBOIS. Gj.
SECOND BROUILLON.
« Le principal auteur de nos desseins me char-
» geà avec empressement^ il y a quelques mois^
» de faire passer à Votre Eminence la lettre ci-
M {ointe^ et d^accompagner les instances de M...
)i des témoignage les plus pressans. J'ai diflFéré
M d'exécuter cette commission jusqu'à ce que J'aie
)i eu une occasion sûre. Je dirai présentement à
» Votre Eminence que j'entends parler de ce sujet
)» cbmme d'une personne d'un très-grand mérite,
» et que l'intérêt que le parti prend à ce qui le re-
» garde est grand. Il m'a été proposé d'introduire
» an service de Sa Majesté, M*. .y homme de qua-
» litéj et parce qu'il m'est recommandé par nos
)ï ouvriers y je l'ai distingué du Catalogue gêné-
» rai. Au reste, ces messieurs m'ont dit qu'ils
» peuvent disposer de iH/l...; c'est celui qui fut
>i mandé ici par leRégent, pour soulever^ comme
» ils le disent^ les miquelets de Catalogue^ et
» ils voudraient s'en assurer encore davantage
>i par quelque gratification ou paji^uelque pen*
» sion.
M Pour ce fui regarde les réponses à mespro*
5.
68 MÉMOIRES
» positions du premier août dernier^ je dois mar-
)) quer que les lettres de créance qu'on deniamde
» doivent être en forme de pleins-'pouvoirs par
» rapport aux o£Pres et aux demandes qu'on a à
» faire an Parlement, au corps de la noblesse^
» aux États-Gënéraux de ce royaume. Ces pleins-
» pouvoirs seront limités par les instructions
» qu'on ma^nnera pour ma conduite.
» Quand il s'agira de mettre la main à l'œuvre ^
» il sera nécessaire que Sa Majesté écrive à tous
» lesParlemens^ conformément à la lettre qu'elle
» a déjà écrite au Parlement de Paris , et qui est
» demeurée en dépôt entre mes mains.
» Il pourrait arriver dans les agitations pré-
» sentes quelque malheur à Sa Majesté Très-Chré-
» tienne^ et je n'ai point d'instruction pour agir;
» le duc d'Orléans lui-même peut venir à mon--
» quer. Dans quels embarras ne me trouverais-je
» pas par rapport à la nouvelle forme que pour-
n rait prendre la Régence ^ et à ses vues qu'il
» conviendrait de faciliter ou non de la part de
» Sa Majesté "h
» M. le duc de Chartres pourrait prétendre
» à la place de son père, et, pour surmonter
DU CARDINAL DUBOIS. 69
» les obstacles de sa jeunesse^ se soumettre à
M un conseil semblable à celui que le feu Roi
» av^it institue dans son testament : M. le duc
» de Bourbon pourrait aussi prétendre, à l'ex-
» çlusion du duc de Chartres , à l'autorité ab-
>} solue qu'exerce présentement M. le duc d'Or-
» léans* Il nous convient de prévoir ces caB^
» et de choisir d'avance les partis lès plus utiles
» pour le service de Sa Majesté; le$ zélés servi*
n teurs français penchent plus pour le premier
M que pour le second* »
Ces lettres, tout obscures qu'elles étaient ^ in-
diquaient un complot formé cpntre«la Régence,
le duc d'Orléans et l'autorité du Roi; les écrits
cotés sous divers numéros annonçaient encore
des papiers importans^ qui devaient contenir tous
les détails de la conspiration : ils étaient sans
doute dans ce maudit coffre dont je n'ai jamais
pardonné la perte à Maroy. J'ai soupçonné le
drôle d'avoir vendu son maître à Porto-Carrero,
'et il me semble probable que les deux brouillons
saisis étaient restés par mégarde avec d'autres
parmi ces papiers tout-à-fait étrangers à ce qui
■it
70 MÉMOIRES
m'intéressait. Je le vis changer de couleur lors-
que j'eus découvert ces preuves importantes. Je
ne me rappelaique plus tard un fait qui accusait
la trahison de Maroy. Un valet de l'abhë Portpr
Carrero^ aussitôt après Farrestation du banquier^
revint à toute bride à Paris, et avertit Cella-
mare , qui eut le temps d<anéantir les papiers qui
l'auraient pu ^iéclarer coupable. Cependant je
ne pris pas la peine d'examiner plus en détail les
porte-feuilles enlevés à Porto-Carrero ; je m'ar-
mai des deux terribles lettres, et je courus chez
le Régent.
w Victoije! Monseigneur, m'écriai-je en arri-
vant, nous «lions convaincre votre incrédulité;
je tiens entre mes mains la conspiration et les
conspirateurs.
— Où diantre as^tu été chercher ces chiffons?
répondit-il en prenant ces lettres que je lui pré-
sentais.
— Dans la malle de l'abbé Porto-Carrero.
— Quoil Monsieur, vous avezosé, sans mes or-*
dres, et presque san$ sujet, violer le droit des gens !
— Lisez, Monseigneur, et vous changerez vos
reproches en actions de grâces.
DU CARDINAL DUBOIS. 71
— M'importe! quand bien même il s'agirait
d'uj^ projet contre ina vie, vous avez agi avec
UDlt légèreté impardonnable.
— Ah ! Monseigneur, si vous aviez lu Ma-
chiavel I
— Hé bien ! que signifie ce barbouillage de
valet? dit-il après avoir parcouru négligemment
les papiers que je lui avais remis.
— Comment I Monseigneur, des lettres au car-
dinal Albéroni !
— Quand ce serait au diable , je n'y vois rien
de répréhensible.
— Vous avez raison, Monseigneur, achevai-je
en fureur ; quelque chose qui arrive, je m'en lave
les mains. »
Je me retirai dans mon cabinet pour ne pas
battre Son Altesse royale; je suffoquais d'indi-
gnation; je fus tenté de jeter tous ces papiers au
£eu et d'attendre les événemens; mais j'en fus
dissuadé par l'arrivée de M*"^ de Tencin, qui
me conseilla de continuer mes enquêtes* J'étais
8\ dégoûté d'obliger les gens malgré eux, que je
mis de côté les papiers de Buvat et d' Albéroni
sans y jeter un coup d'œiL Le duc d'Orléans ne
72 MÉMOIRES
persista pas moins dans sa vie errante^ courant de
nait les rues et les. mauvais lieux ^ sonpai^ et
conchant chez ses amis. Enfin on me donna 9iris
que le feu avait pris chez l'ambassadeur d^s-
pagne^ par des papiers que Von brûlait en mon-
ceaux; la malencontreuse conspiration me revint
en téte^ je remuai de nouveau les papiers de
Porto-Carrero , et]e trouvai trois autres brouil-
lons de lettres qui n'avaient pas besoin de com-
mentaires. Une seconde fois je crus tenir la queue
et la tête du serpent. C'étaient trois lettres en
français^ écrites par un homme exercé, destinées
à être adressées par le roi d'Espagne au roi de
France, au Parlement et aux États- Généraux*
L'indigne manière dont le Régent était traité ne
laissait pas de doute sur leur origine; je recon-
nus la haiue de la duchesse du Maine. Il y avait
en outre, à la suite de la troisième lettre, une
Requête des États à Sa Ma/esté Catholique ,
pour l'engager à se mettre à la tête de la régence,
ou bien à j pourvoir. Gela me fit penser à ces
poètes amoureux transis, qui font la demande et
la réponse. Je pensai que le président de M esmes
avait fait la lettre où l'on disait :
DU CARDINAL DUBOIS. 75
rt Mon-seulement on n'écoute pas le Parlement
» dansses plus sages remontrances^ mais on exclut
» des Conseils les sujets les plus dignes; d'abord
» qu'ils représentent la vérité^ on ne l'écoute pas;
» mais la |)udeur empêche de répéter les termes
» également honteux et injurieux dans lesquels
» on a répondu lorsque l'on a parlé aux gens du
» Roi i les registres du Parlement en feront foi
D jusqu'à la postérité la plus reculée. »
En effet , M. de Mesmes étant venu avec les
robes rouges tourmenter^ je ne sais pourquoi^
Son Altesse royale^ qui avait plus besoin de
sommeil que de querelle.
a Allez vous faire f....^ s'écria-^t-il.
— ^ Monseigneur^ nous ferons registre de la ré-
ponse de Votre Altesse royale. » — Le Régent
leur rit au nez, et les laissa enregistrer ce qu'ils
voulurent.
Je remarquai un passage où ce cafard de Poli-
gnac avait travaillé pour l'amour de la du Maine,
(c U semble que le premier soin du duc d'Or-
» léans ait été de se faire honneur de Tirréli-
n gion. Cette irréligion l'a plongé dans des
74 MÉMOIRES
» excès de licence dont les siècles corrompus
» n'ont point eu d'exemple ; ce qui^ en lui attirant
}) le mépris et l'indignation des peuples^ nous
» fait craindre à tout momenti pour le royaume^
» les châtimens les plus terribles de la colère di-
» vine. » EpGn il y avait nombre d'horreurs^ de
calomnies contre le Rëgent et ses filles : Arouet
n'eût rien écrit d'aussi méchant. Cette fois, me
dis-je à moi-même, si Son Altesse royale fait
encore son saint Thomas, il faudra l'enfermer
comme fou.
Cependant je ne m'aventurai pas à lui faire
part de mes nouvelles découvertes, je me décidai
à tout confier à Madame, qui saurait agir, au dé-
faut de son fils. Au moment où je me rendais à
ses appartcmens, j'entendis dans la galerie Pom-
padour dire à M. de Laval :
ce Cet imbécile d'abbé Brigaut qui s'est
sauvé 1
— ' Qui sait s'il ne nous eût pas compromis 1 m
répondit M. de Laval.
Ils m'aperçurent, et me saluèrent de loin* Ces
paroles me semblèrent un nouvel avertissement du
ciel. Je ne cachai rien àMadame, qui frémissait
pu CARDINAL DUBOIS. 76
de tous ses membres , se signait et répétait avec
une voix de De Profundis : « La M aintenon est
capable de tous les crimes ! » Elle lut les diffé-
rentes pièces avec de nouveaux signes de croix :
« Voyez ^ me dit-elle; cet homme de qualité dé-
signé par une M. ne peut être que la vieille de
Saint-Cyr. » Voilà comme son ressentiment rap-
portait tout àlaMbiatenon^ qu'elle appelait, dans
le langage des lettres de Gellamare, le chef des
ouvriers. Nous étions au 8 de décembre^ et l'am-
bassadeur, averti sous main, avait eu le temps de
se rendre blanc comme neige.
c< Que faut-il faire ? me demanda Madame.
— Arrêter M, Cellamare et tous ses papiers.
— C'est le plus sage j on connaîtra par là tous
les complices.
— En attendant, Madame, retenez Son Altesse
au Palais-Royal , de peur des assassins. »
Elle était en habit de cérémonie^ et je ne la
suivis pas chez le Régent. J'allai tout disposer
avec d'Argenson et Leblanc Pour mieux tendre
mes filets, je ne leur parlai de la conspiration
qu'avec retenue, et il fut décidé qu'avec ou sans
ordre, nous irions le lendemain faire une visite
76 MÉMOIRES
dans l'hôtel de l'Espagnol. Je m'assurai du dé-
part de Brigaud , et J'envoyai à sa poursuite. On
l'arrêta entre Nemours et Montapgis : il avait un
hahit et une perruque qui lui donnaient l'air
d'un marchand; il montait un cheval que l'on
reconnut pour être des écuries de Gellamare*
On trouva un rouleau de cent louisdans sa poche.
Il fut conduit a la Bastille. Eoméme temps^ j'é-
crivis à Londres et à la Haye pour rendre compte
de ma découverte , et j'appris à Stanhope que le
Prétendant pourrait bien se trouver mêlé à cette
œuvre de ténèbres. Je fis environner d'espions
l'hôtel et les démarches deCellamare; et surpris
de ne recevoir aucun ordre, je me hasardai le
soir de me rendre auprès du Régent.
« Oui, l'abbé, me dit brusquement le Prince
lorsque J'entrai, je le ferai arrêter, emprisonner
et condamner, s'il est possible.
— Je suis aise. Monseigneur, de vous voir
dans ces dispositions contre un traître protégé
par le titre d'ambassadeur.
— Contre un insolent, qui se permet d'adorer
ma fille de Valois !
— En cela, Monseigneur, je le trouve excu-
DU CARDINAL DUBOIS. 77
sable, et il est impossible que vous ne pensiez
pas comme moi.
— C'est mon affaire^ passons. J'ai vu ma mère,
j'ai consulte Noce et Saint-Simon : J6 suis décidé
à m'assui^er de l'tmbassâdeur.
— Ah ! Monseigneur, que ne parliez-vous ainsi
trois jours plustôtl Néanmoins, demain vous se-
rez obéi...
— Demain ? Pourquoi pas ce soir? Il a écrit
à Mademoiselle de Valois pour lui demander
un rendez-vous : s'il profitait de cette dernière
nuit?...
— Je ne crois pas, Monseigneur, qu'il songe
beaucoup à l'amour^ si ce n'est pour donner le
change.
— Je ne lui pardonne pas d'en vouloir à Va-
lois, comme s'il n'y avait pas d'autres femmes à
Paris! »
Je profitai de la bonne volonté du Régent pour
loi faire écrire ce peu de mots à M. de Gella-
mare.
« Je prie M. l'ambassadeur d'Elspagne de se
rendre, vers midi, chez M. Leblanc, où viendra
78 BIÉMOIR£S
M. Tabbé Dubois^ pour l'affaire d'un banquerou-
tier espagnol arrêté près de Poitiers.
« PuiLippE d'Orléans. »
Cette lettre était bien faite pour écarter tous
les soupçons de Cellamare, s'il*en avait eu. Le
lendemain, des mousquetaires déguilsés furent
postés dans les cafés autour de son hôtel ; d'autres
gardèrent les environs du Palais-Royal : je me
tins coi dan l'hôtel de Leblanc, où M. de Libois,
gentilhomme ordinaire de Sa Majesté, avait été
mandé pour l'arrestation. M. de Cellamare arriva,
ne se doutant de rien, je crois. C'est un homme
de petite taille, brun de visage ,^ avec des yeux
noirs pleins de fierté castillane^ il affecte dans
ses habits une recherche de petit-maître, et n'a
dans la bouche que ses bonnes fortunes, qui l'ont
rendu fort vain de sa personne j il parle mal fran-
çais, mais d'une voix très-agréable ^ il est fourré
de malice et ne se déconcerte de rien. Il vint à
nous en souriant comme pour montrer ses dents
blanches. Nous nous levâmes en silence, et quand
la porte fut fermée sur lui , j'en ôtai la clef et
j'appelai M. de Libois, qui était dans la chambre
voisine :
DU CARDINAL DrUBOIS. 7^
(( Messieurs , nous dit Gellâmare^ vous crai-
gnez donc bien qu'on nous écoute?
— Monsieur^ interrompit Libois^ je suis por-
teur d'un ordre de Sa Majesté pour vous arrêter
et vous conduire en votre bôtel^ où sera faite une
enquête par MM. les secrétaires d'Etat dési-
gnés.
— J'aurais mauvaise grâce ^ reprit Cellamare^
de désobéir à Sa Majesté; mais les droits des
gens sont sidgulièrement violés dans la personne
de l'ambassadeur d'Espagne. Mon souverain en
tirera vengeance.
— Monsieur^ répliquai- je, vous serez traité
avec la distinction^qui convient à votre carac-
tère politique; mais on vous accuse d'une con- '
fipiration contre le roi de France.
— Est-ce vous, M. l'abbé, qui m'accusez?
— Pas plus que je ne vous défends, Monsieur,
Au reste ,• j'espère que votre innocence sera bien-
tôt reconnue.
— Soitl Messieurs, je suis prêt à vous suivre.
— Donnez le bras à M. l'ambassadeur, M. de
libois, m'écriai-je.
— C'est inutile, reprit celui-ci, Monsieur n'a
T
do MÉMOIRES
pas envie de s^entuir, parce qu'il sait bien qu'il
ne le pourrait pas. »
Le carrosse de l'ambassadeur était dans la cour;
nous y montânies , et un détachement de mous-
quetaires déguisés environnèrent la voiture^ qui
traversait à grande peine la foule accrue sur
notre passage. Le bruit courait déjà que l'am*
bassadeur d'EspagUQ était arrêté.
M. de Cellamare était ou paraissait fort tran-
quille ; même il causa de choses et d'autres avec
M. Leblanc. Pour moi^ au contraire, il ne me re«
gardait pas. JNous descendîmes à son hôtel , rue
Neuve -des- Petits- Champs, et* comme la foule
était grande, M. de Libois offrit son bras à Cel-
lamare, qui l'accepta gracieusement. La secré-
tairerie fut le premier point de notre visite.
« M. l'abbé 9 me dit l'ambassadeur, en me
voyant vider les tiroirs et les armoires, je vous
rends responsable de cette violation inouie.
— Quant à vous, Monsieur, vous serez res-
ponsable de la conspiration.
— M. Leblanc, ajouta-t-il, je vous engage à
veiller à ce qu'on ne détourne aucun papier de
mon gouvernement. »
DU CARDINAL DUBOIS. 8i
m
Je D*y pensais guère. Pour m'exempter de toute
responsabilité^ je le priai de parapher tout ce
. qui n'avait pas rapport à la conspiration ; il s'y
prêta de bonne grâce, comptant bien que mes
recherches n'aboutiraient qu'à ma honte. En
effet ^ je ne trouvai aucun indice^ et je fis faire
des papiers de l'ambassade quatre ballots , que
Cellamare cacheta de sesarmes pour être renvoyés
en Espagne. II se réjouissait tout bas de mon dés-
appointement^ et Leblanc m'avait dit à l'oreille :
u Mon cher abbé , votre conspiration n'est qu'un
château en Espagne. » Cellamare , pour redou-
bler mon anxiété, ne prenait paâ garde à moi,
et s'entretenait avec M. de Libois. ♦
«Maintenant, Messieurs^ dis- je tout haut,
nous allons visiter Thôtel de la cave au grenier.
— Vous êtes donc bien curieux de vous ren-
dre ridicule» me répondit tout bas Leblanc.
Cellamare sut mal cacher sa colère , qu'il dé-
chargea sur une statue; elle tomba par terre et
se brisa en morceaux. « J'aime mieux que ce soit
elle que moi, » dis- je froidement. La perquisi-
tion fut exacte et dura plus de trois heures; je
fis lever les parquets et les boiseries ; je commen-
^^é
8a MÉMOIRES
çaià douter moi-même de la conspiration^ lors-
que je remarquai dans la cheminée un amas de
cendres de papiers brûlés. Je me précipitai sur
des débris échappés à la flamme ; un surtout en
avait été respecté presque entièrement; je tenais
la liste des conspirateurs ! Gellamare pâlit et se
mordit les lèvres, a Monsieur, me dit-il, Son
Altesse royale a d'habiles espions. » Je ne fis pas
semblant d'entendre, et je poursuivis mes recher-
ches. Leblanc porta la main sur un coffre à pa-
piers. « Laissez cela, M. Leblanc, lui dit Gel-
lamare; ce sont des lettres d'amour de toutes
mes maîtresses ; cela regarde plutôt l'abbé Du-
bois, à caui^ du métier qu'il a fait toute sa;vie. »
Je fis mettre le scellé sur quelques papiers qui
me parurent suspects, et Gellamare eut son hôtel
pour prison , avec une garde de mousquetaires.
Au mois de janvier il fut conduit au château de
Bloisy puis jusqu'aux frontières d'Espagne, par
M* de Libois, accompagné de deux capitaines de
cavalerie. On respecta en lui l'ambassadeur ; je
crois qu'on eût bien fait de le pendre. Pendant
ce temps-là le duc de Saint- Aignan , notre ambas-
sadeur à Madrid, recevait l'ordre d'en sortir dans
DU CARDINAL DUBOIS. 83
les vingt-quatre heures : on ignorait encore Tar-
restation de Cellamare, car il n'eût pas été traité
avec tant d'égards. Son grand grief était d'avoir
dit , pendant la maladie du roi , que le testa-
ment qui laissait la régence à la reine et à Albé-
roni pourrait bien ne pas avoir plus d'exécution
que celui de Louis XIV. Albéroni en devint
plus rouge que son chapeau.
Après ce vigoureux coup d'Etat exercé contre
Cellamare^ il n'était plus possible de faiblir; j'ai-
guillonnai si bien la débonnaireté du Régent,
que l'instruction du procès commença, et que l'on
arrêta encore du monde jusqu'à ce que le duc
et la duchesse du Maine se fussent assez com-
promis pour mptiver cette mesure à leur égard.
J'étais chargé de l'afiaire de la conspiration, et
je m'occupais en même temps de la conduite à
suivre avec l'Espagne. Je fis imprimer d'abord à
quatre mille exemplaires les lettres de Cellamare
au cardinal d' Albéroni , ainsi que les autres piè-
ces saisies dans la malle de l'abbé Porto-Carrero.
Ces exemplaires furent distribués dans toutes les
provinces et à tous les parlemens. Je pris l'initia-
tive pour envoyer aux ambassadeurs et aux mi-
6.
84 MÉMOIRES
nistrcs de l'Europe ces lettres traduites en diffé-
rentes langues, et avec un préambule et une let-
tre d'envoi , que cet âne bâté de Lavergne avait
composés pour se moquer de moi. Le préam-
. bule commençait par comme ce qui, la lettre
par (ifin que. Les plaisans ne perdirent pas cette
occasion de me nommer le prieur d^afin que^ et
Xabbé comme ce qui. Je ne fus averti de ce sin-
gulier style que lorsque les lettres furent en-
voyées. Mais je pris ma revanche dans le mani-
feste de rupture avec l'Espagne. De mémoire de
secrétaire d'Etat^ on n'avait pas vu une décla-
ration de guerre aussi académiquement écrite.
Fontenelle, il est vrai, m'avait mis les points et
les virgules.
DU CARDINAL DUBOIS. 85
*''^^*^^^^'^^'*^*<*<^'%^^>*<%^*/^^>^<%%/^%m>»^%V^»^^%%^<|^%^»^»%^^V*^V»<^%/»/^ %»'»/% V%i^
GDAPITRE III.
£ntétement du duc d'Orléans. — Despotisme de l'abbé
Brigaut. — Petites causes d'un grand coup d'État. «^
Arrestation du duc du Maine , de la duchesse du Maine.
— Ancenis. — ^Les pierreries.-^Arrestation de Schlieben,
de Sandraskj, du chevalier de Mesnil , de M^^« de Lau-
nsLjy etc. — Correspondances galantes '^e M>^« du Maine.
— Lettre dû cardinal de Polignac. — Réponse. — Billet
du président de Mesmes. — Pompadour. — M. de Laval.
— Le Régent dans son oratoire. — Le duc de Richelieu
arrêté. — Son portrait, ses galanteries. -— Le geôlier du
Masque de fer. — Le Régent à la Bastillç . — L'inscrip-
tion. — Le duc du Maine à Dourlens ; la duchesse à Di-
jon. — Leur mise en liberté. — Fin du procès de la
conspiration. — Placard injurieux. — Renvoi d'Albé-
roni. — Le passe-port^
La conspiration était flagrante ; le Régent dou-
tait encore. A l'en croire, on eût laissé tout le
inonde trfinquille , si ce n'est Cellamare, qu'il fal-
lait châtier de son amour pour M*'' de Valois, qui
n'était pas à cela près. Je parle d'avant Tar resta-
86 MÉMOIRES
lion des du Maine. Madame ^ qui voyait tout<
l'horreur du complot^ excitait son fils à la sévé-
rité, et voulait faire jeter la Maintenon dans ui
cul de basse-fosse. Je me rendis auprès de Soj
Altesse royale avec toutes mes pièces de convie
tion, bien décidé à remplir la Bastille de tous le
mauvais sujets de ma connaissance. Je trouvai L
Prince fort malade de son œil, la tête appuyé
sur les genoux de M"' de Valois.
K Hé bien I l'abbé, me dit-il, que sais-tu d<
nouveau ? Cet insolent de Gellamare est-il pun
comme il le mérite?
— Il ne sortira de son hôtel qu'à votre boi
plaisir j j'ai mis les scellés sur ses papiers, et j(
vous apporte les plus nécessaires....
— Ces EsJ)agnols ne doutent de rien !
— Et vous, Monseigneur, vous doutez d<
tout.
— Non pas, puisque je l'ai fait arrêter en ap-
prenant ses projets sur Valois. Je devrais poui
unique châtiment le renvoyer eunuque dans soi
pays.
— Monseigneur , ce n'est pas le seul auteur de
la conspiration.
lie
DU CARDÎNAL DUBOIS. 87
— Le diable emporte ta conspiration 1 je n'en
vois ni n'en veux voir ; qu'ils conspirent à leur
aise; mais qu'ils ne se hasardent pas à m^'^nlever
Valois.
—Quels étaient les desseins de ces gens-là?
demanda celle-ci d'une voij. nonchalante ; M. de
Richelieu m'a dit qu'ils ne le savaient pas eux-
mêmes* •
— n s'agit seulement^ repris- je froidement'^
d'assassiner vous, votre père et toute la famille
royale, excepté le duc et la duchesse du Maine;
d'empoisonner ou d'enfermer le Roij de faire
assembler les Etats-Généraux pour déclarer Phi-
lippe y roi de France^ et le duc du Maine son-
vice-roi ; de renverser le gouvernement de fond
en comble.....
— Dubois, interrompit le Régent avec un»
bâillement, je te dirai comme dans les Mille et
une NuiVs : «Racontez-nous un de ces jolis contes
que vous savez conter si bien : » cela voudra dire
une conspiration.
— Ëniin^ Monseigneur, en croirez-vous vos
yeux ?
— Mon œil , tu veux dire j. car le gauche est
88 MGÉMOIRES
tout-à-fait hors de service : douce conformité avec
mon cousia le duc de Bourbon !
— Voici la liste des conspirateurs, de la main
du prince de Ceilamare.
— Ali! montre-moi ce papier.»
Je le lui présentai, ou plutôt il me l'arracha
des mains, et le jeta dans le feu.
« Monseigneur! Monseigneur! m'ek:riai-je,
vous détruisez toutes nos preuves. ^
— Je ne veux pas connaître ceux qui me tra-
hissaient; ma conduite les engagera peut-être à
me rester fidèles. Cependant, Dubois, je te loue
de ton zèle , et je t'ordonne de poursuivre l'af-
faire pour en imposer aux esprits.
— Me voilà^ grâce à vous, au même point où
j'en étais l'autre mois : encore si vous me per-
mettiez d'arrêter M. du Maine?
— Garde-t'en bien : M™® d'Orléans m'a sup-
plié de ne pas soupçonner son frère , et tu m'en,
réponds sur ta tête. Arrête d'ailleurs qui tu vou-
dras, excepté les du Maine....
— Excepté tout le monde ! Tenez , Monsei-
gnetfr, si j'étais le maître, c'est vous que j'arrê-
terais d'abord, car vous êtes certainement un des
DU CARDINAL DUBOIS. 89
conspirateurs contre votre personne et votre
autorité'. »
Cependant je ne continuai pas moins, avec Le-
blanc et d'Argenson, à interroger ceux que Ton
mettait à la Bastille. L'abbé Brigaut, mon ancien
ami^ séduit par des promesses de grâce^ avoua
tout^ et pour se faire innocent^ fit bien des coupa-
bles. Il me nomma le duc et la duchesse du Maine
comme les chefs des ouvriers. Cellamare avait eu
avec eux de fréquentes entrevues de nuit^ soit à
Paris çn son hôtel^ soit à l'Arsenal^ soit au château
de Sceaux. Brigaut incrimina jusqu'à des Alle-
mands, fort bien venus de Madame j et la duchesse
d^Orléans, ainsi que sa sœur M"Ma douairière de
Couti y lie furent pas exemptes des éclaboussures
de soupçon. Les dépositions de ce diable noir de
Brigaut étaient faites avec infiniment d'esprit,, et
le Régent s'en amusait avec ses filles sansy ajouter
foi , ou du moins sans le paraître. Brigaut vint à
parler desamours et galanteries de M"' du Maine,
qui ne se faisait pas faute d'un visage qui lui plai-
sait, il nomma donc, outre beaucoup d'autres^ le
président de Mesmes et le cardinal de Polignac.
. U, révélait des choses si curieuses sur ce dernier,
90 MÉMOIRES
assurant que des lettres conservées par M"** du
Maine prouveraient la vérité de ce qu'il disait,
que Son Altesse ne voulut pas en avoir le démenti;
sa fille de Berri soutenait que la Naine n'eût pas
si bien caché son jeu; M"' de Chartres ne pou-
vait croire qu'un cardinal fût amoureux d'une
femme ; M"' de Valois prétendait que Ricjîelieu
lui en avait dit encore davantage. Il fallait donc
s'emparer des correspondances de M*~ du Maine.
La ruse et la prière n'eussent servi qu'à la mettre
en garde contre tous nos efforts; M™ de Berri
proposa de faire arrêter les du Maine. Gela
parut plaisant à son père, et il me donna plein
pouvoir d'agir en conséquence. Je jurai tout
bas de ne lui livrer que les lettres amoureuses,
si je rencontrais une seconde liste des conspira-
teurs.
Je préparai mes filets pour envelopper à la fois
petits et grands ; j'éprouvais à jouer le rôle d'in-
quisiteur le plaisir que l'on sent à se venger des
torts d'une condition long-temps vulgaire. Je me
relevais de toute ma hauteur pour faire trembler
ceux-là mêmes qui m'avaient accablé du poids de
leur supériorité. L'abbé Brigaut m'aurait fait
DU CARDINAL DUBOIS. 91
arrêter tout Paris, si je Ta vais écouté. Ce fut le 29
décembre que je choisis pour rexécution de mes
vengeances. Je me flattais que la grande M des
lettres de Cellamare devait s'entendre des du
Maine; l'abbé Brigaut me dit que c'était le che-
valier de Mesnil. D'Argenson voulait que ce fût
M. de Magny, le plus fou des conseillers d'État.
En les arrêtant tous les trois; j'étais sur de ne me
pas tromper.
Le 29, de grand matin, j'envoyai à Sceaux La
IBillarderie, lieutenant des gardes-du-corps,avec
^n ordre de s'emparer de M. du Maine mort ou vif,
et de le conduire provisoirement à la citadelle de
Dourlens. M. du Maine témoigna un étonnement
qui ne m'étonna pas chez un masque aussi faux.
Il s'indigna seulement de ce que sa femme ne le
suivait pas. Je fis appeler en même temps Ancenis,
• capitaine des gardes-du-corps, qui faisait'aussi
l>el]e figure à table ou au lit qu'à la tête de son
régiment. Il avait passé la nuit en débauches^
comme son air fatigué me l'annonça.
« Il faut, M. Ancenis^ lui dis* je, que vous
alliez arrêter M"* du Maine.
— Le hasard est singulier ^ reprit-il en riant ^
9^ MÉMOIRES
j'ai soupe chez elle cette nuit même, et la pauvre
dame a besoin de repos, je vous jure.
— Elle en aura de reste à Dijon, où vous l'allez
conduire : mais comme elle est femme à résister
aux ordres du Roi, faites-vous assister de deux
ou trois capitaines des gardes.
•*— D'autant mieux que j'aurai une contenance
à garder devant la duchesse, qui dort encore à
cette heure. »
Il était dix heures du matin. Ancenis, avec
trois capitaines de ses amis, se rendit à l'hôtel de
la rue Saint-Honoré, qu'habitait M"* du Maine
depuis l'arrestation de Gellamare. Âncenis chassa
les valets, et entra le premier dans la chambre à
coucher. «Mon Dieu! dit-elle en s'é veillant, pour-
quoi troubler mon sommeil? » Puis, reconnais-
santson cher Ancenis : «C'est vous! ajouta-t-ellej
vous êtes donc de fer pour revenir quand on se
repose des plaisirs de la nuit! » Elle aperçut les
autres officiers, et s'écria avec terreur.
« Messieurs, venez- vous m'arrêter ?
— Madame, reprit Ancenis avec respect, j'au-
rais souhaité que l'ordre du Roi eut été confié aux
mains d'un autre.
DU CARDINAL DUBOIS. gS
— Mon cher Ancenis^ rëpliqua-t-ellc , je vais
donc me lever^ mais faites que ces messieurs sM*
Joignent. :»
Ancenis assista seul à une toilette qui fut Ion-
gue^ car j'attendais dans un salon voisin ; j'écou-
tais à la porte pour voir si elle n'essaierait pas
de s'enfuir.
a Ancenis^ lui dit-elle, laissez-moi le loisir de
prendre avec moi mes bijoux.
— ^Volontiers, répondit- il, je n'ai pas reçu
d'ordre qui vous en empêche. »
J'allai me mettre sur le passage de la duchesse,
qui demandait à chacun des nouvelles de son.
■
mari. Je la vis changer de visage à ces mots que
je lui adressai :
tt Madame,* vous n'avez que faire de vos pier--
relies au lieu où vous allez.
— Où donc me mène-t-on? dit-elle.
— Au château de Dijon , chez votre neveu,
M. le Duc.
— Oiseau de mauvaise augure , c'est toi qui
^ fait tout ce tumulte; mais que je devienne
reine de France , je te ferai manger aux pois-
sons !
94 MÉMOIRES
-7- Madame, remettez-moi, s'il vous plaît, ces
belles pierreries, qui seront plus en sûreté ici
qu'à Dijon. Il y aurait de quoi ouvrir trente prîr
sons des mieux fermées.
— Tiens, satan d'abbé, s'écria- t-elle en me
les jetant à la figure , voilà de quoi payer les
catins de ton maître pendant tout le temps de
ma 'captivité. ^ .
Je lui souliaitai un bon voyage, et ce fut pour
moi une satisfaction bien grande que de la savoir
hors de Paris.
Comme Néron, je n'avais pas fait ce pas pour
•reculer. Ce jour et les suivans furent signalés
par un grand nombre d'arrestations , d'après les
avis de l'abbé Brigaut. Le^ deux fils du duc du
Maine, le prince de Dombcs et le comte d'Eu,
furent exilés à Eu, avec un gentilhomme du Roi
pour gardien j mademoiselle du Maine , à Mau-
buisson ; et le carissimo mio Polignac , attendu
que les conciles défendent d'arrêter les sacrés,
cardinaux, fut confiné dans son abbaye d'An-
chin, où, pour se désennuyer, il écrivait vers
et prose à la petite chouette, prisonnière de Di-
jon , et réfutait Lucrèce dans la langue du pas-
DU CARDINAL DUBOIS. 95
teur Gorydon. Il faillit mourir d'une indigestion
d'amour. Ce n'est pas tout^ les gens des du Maine
furent partagés entre la Bastille et Vincennes,
avec les autres agens d'Albéroni^ de Cellamare,
de la Maintenon et de la vieille scélérate des Ur-
sins. Un Allemand , nommé Schlieben , payé par
cette dernière^ s'était introduit dans la maison
de Madame^ qui lui voulait du bien à cause de
son esprit et de son infatigable jaserie. 11 s'é-
tait enfui par le carrosse public^ on le reconnut
au bras qu'il a de moins ^ et de Lyon il fut ra- -
mené à Paris, avec tous les voyageurs j on ne
l'arrêta même que dans la cour de la Bastille ,
de telle sorte que tous ces pauvres gens se
croyaient au moins criminels ,de lèse-majesté
sans le savoir. On arrêta encore un autre Alle-
mand silésien, nommé le brigadier Sandrasky.
C'était un assez gros animal^ qui avait épousé
une jolie Anglaise, et vivait aux dépens de la
■
beauté de sa femme. Le jeu l'avait entraîné à
accepter de l'argent pour trahir le duc d'Or-
léans. Pendant trois mois, je fis arrêter plus de
. cent personnes , ce qui fit dire que le Roi n'était
pas sûr d'être innocent ayec la justice de l'abbé
96 MÉMOIRES
Dubois. Néanmoins^ je suis sûr que pas un des
chefs des ouvriers ne m'échappa,
Malézieux n'eut pas e'té coupable qu'il eut été
je crois embastillé un des premiers^ car il avait
coopéré à la réponse à Filtz-Morrilz. C'était un
complaisant de cour^ avec une belle langue et un
laid visage. Il avait de l'esprit jusque sur sa
chaise percée, et Fôntenelle le regarde comme
son tome second^ sans titre et avec des feuillets
déchirés. On trouva dans son bureau deux pro-
jets de conspiration, écrits devant le lit de
M|™' du Maine, sous les yeux de Polignac. Il fut
impossible d'attraper Foucault de Magny, intro-
ducteur des ambassadeurs et afiidé des Jésuites.
Les bons pères le retirèrent dans leurs couvens,
où il acheva dç s'encapuciner. « Ce fou de Ma-
gny, me dit Brigaut, n'a jamais rien fait de sage
que de se sauver à temps. » Brigaut, contre le-
quel on n'avait d'autre preuve que ses aveux,
disait que ses papiers avaient été remis à son ami
le chevalier du Mesnil. Lorsqu'on arrêta ce che-
valier, je lui demandai compte du dépôt que
lui avait confié Brigaut :
«Monsieur, me répondit-il sans ostentation.
DU CAMimAL DUBOIS. 97
je me sais convaincu que ces papiers pouvaient
lai faire un mauvais parti , et je les ai brûlés de
mon propre mouvement. ^
— Observez , Monsieur^ ^répliquai - je , qu'on
peut vous accuser de complicité.
— Il est vraij mais ce pauvre Brigaut sera
soulagé d'autant. »
Le Régent a vu là-dedans une belle action;
j'ai jugé Mesnil comme un fin compère. On ar-
rêta encore Davisart, avocat général au parle-
ment de Toulouse; Bargetton^ avocat^ qui avait
servi chaudement M"** du Maine dans l'affaire
des princes légitimés; M"« de Montauban, qui
jouait son personnage dans les Délices de Sceaux^
et dite fille d'honneur; M"« de Launay, fiivorite,
amie^ intrigante^ bel-esprit^ femme de cham-
bre, et tout ce qu'on voudra chez M"' du Maine.
!Elle ne changea pas à la Bastille, et ses interro-
gatoires avaient un charme singulier. Quelque-
fois nous oubliions, dans de charmantes digres-
sions, notre caractère de juges et de secrétaires
â'État. Taurais bien volontiers achevé l'interro-
gatoire en tête à tête. Fontenelle , Chaulieu , et
vingt génies de plume me la recommandaient.
IV. 7
98 MÉMOIRES
Je n'avais garde de lui donner lieu de se plain-
dre ; mais il me semble que j'aurais eu du plaisir
à la faire condamner^ pour avoir celui de lui ob-
tenir sa grâce. £n somme, M""' de Tencin en était
jalouse , et ne la nommait que ma savante. Je lui
avais procuré à la Bastille une jolie chambre, où
elle tenait ses séances. On s'y serait cru en pleine
académie. Je ne lui refusai même pas du papier
et de l'encre pour continuer ses galanteries.
M""* de Tencin a pensé que je ûi'étais laissé sé-
duire ; cependant M^i« de Launay me traitait de
Minos j je ne sais qui a imaginé de changer ce
nom ^1 celui de Minotanre. C'est une rude chose
que de juger des dames, surtout des dames beaux
esprits !
Le Régent ne voulait-il pas faire relâcher tout
ce monde , après avoir trouvé ce qu'il cherchait,
les correspondances amoureuses de M"" du
Maine et du cardinal de Polignac ! Ces précieu-
ses lettres, qui sont entre mes mains, furent dé-
couvertes dans un tiroir déguisé , sous le lit de
la duchesse. A peine les filles du Régent eurent-
elles ce dépôt en leur possession, qu'elles en
amusèrent toute la cour. Il y avait des lettres de
DU CA.ïa)lNAL DUBOIS. jjg
trente personnes ; on les lisait tout haut dans les
réunions duPalais-Royal^avec mille observations
plaisantes ) jusqu'à ce qu'on eut deviné le nom
du galant. On eut la méchanceté d'en envoyer
des copies au duc du Maine pour charmer les
ennuis de sa prison de Dourlens. Le petit hom-
me avait l'orgueil de croire que sa femme l'ai*
mait sans rival* Il en apprit tout par-dessus la
tete^ et sa philosophie échoua contre cette triste
vérité conjugale y que le mariage n'est qu'un de-
gré pour arriver à autre chose. Il jura de ne plus
revoir sa chère (eiBu^y qui de son côté jurait de
revoir ses amans. Pendant qu'il composait ses
sept psaumes de la pénitence^ on publiait les
réponses aux lettres trouvées chez M"' du Maine.
Il
Le roman était complet. Je me sus bon gré d'a-
voir donné ce soufflet sur la joue d'un cardinal.
C'est dans les papiers de Polignac que je recueil-
lis cette moisson de quolibets contre un prince
de l'Église. Ces lettres maintenant sont oubliées^
je n'en choisirai qu'une avec la réponse. Son Al-
tesse royale a voulu que la conspiration de Cella-
mare se bornât à la guerre avec l'Espagne et à
ces bagatelles^ qui me semblent plus plaisantes
loo MÉMOIRES
depuis le raccommodement des deux époux.
M"** du Maine a fait serment à son mari qu'elle
n'avait jamais manqué à ses devoirs ! Voici un
billet doux de Polignac :
« Perfide, l'Écriture a dit : Gardez-vous des
» faux prophètes, qui viennent à vous couverts
» de peaux de brebis. Vos beaux semblans ne
» sont que des feintes. J'ai tout vu^ je sais tout.
» Plût à^Dieu que je l'ignorasse pour mes pe-
nchés ! Avais- je tort d'appréhender l'arrivée
w du comte d'Albert, qui s'^sU jeté à vos genoux
» moins vite que vous ne vous êtes jetée à sa tête?
» Abomination ! Vous étiez au bal de l'Opéra
» pour l'y joindre, pour me manquer de foi !
)) Mais le Ciel vous punira de cette mauvaise peu-
>) sée, car c'est moi qui suis le Seigneur Dieu,
» le Dieu de vengeance ! Celte nuit, le croirez-
» vous, ingrate? je vous ai suivie dans ce bal pro-
»' fane, masqué et déguisé comme un simple pé-
» cheurj je vous voyais sans être vuj je sais à
» quel point le comte d'Albert vous aime, à quel
» point vous l'aimez j mais moi qui ai tout sacri-
» fié pour vous, ma fortune et peut-être la pa-
DU CARDINAL DUBOIS. lot
» pauté, je vous aime d'autant plus que vous eii
» êtes moins digne. Que vous dirai-je? j'ai sup-
» porté jusqu'à la honte. Dans le temps que je
» sortais du bal^ le désespoir dans rame, j'arra-
» chai mon masque^ sans songer à l'imprudence
» que je faisais; aussitôt on me reconnut^ et de
wtous côtés ce ne fut qu'un cri, qui vint sans
» san5 doute à vos oreilles : Le cardinal de Poli-
» gnac en domino ! Je ne vous peindrai pas ma
» confusion, je m'enfuis au milieu des huées, et
» pourtant, si vous m'aimiez encore un peu , j'of-
» frirais à Dieu cette tribulation , en pénitence
)v de mes péchés , etc. »
Cette lettre, semi - ecclésiastique , est trop
longue pour que je la transcrive jusqu'au baiser
en croix, au front, aux deux épaules et à la poi-
trine. Les lettres galantes de ce pays n'ont rien
de plus bouffon» Je suis trop honnête, la plume
à la main, pour rapjj^Ier la réponse entière de
M"* du Maine j voici son traité de paix avec son
cardinal :
u Nous allons demain à la campagne, et M. le
loa MÉMOIRES
I) comte d'Albert n'y sera pas^ mais vous seul, sans
» chapeau rouge : j'arrangerai les appartemens
» de façon que votre chambre soit près de la
» mienne. Tâchez de faire aussi bien que la der*
» nière fuis^ et vous me donnerez l'absolution du
» reste. »
Dans cetamasdefadaisesépistolaires, ce billet
de M. de Mesmes, avec son style de parlement,
égaya surtout M"* de Berri, qui s'écria qu'on
était forcée d'obéir aux lois.
« Madame et seule amie, je vous fais savoir
» que le Parlement désire tenir une de ses
n séances extraordinaires en mon hôtel à Pa-
)) ris. Nous quitterons les robes rouges pour vous
» inspirer moins de respect et plus d'amour.
» La buvette sera bien fournie.
» Votre Président. »
Cependant la conspiration, qui devait être
secondée par trente mille soldats déguisés en
marchands, en contrebandiers et en religieux,
venant d'Espagne et de Hollande, était traitée de
DU C4RDINAL DUBOIS. io3
projet en l'air et sans commencement (^'exécu-
tion. M. du Maine niait tout, M"^ du Maine
avouait tout^ les autres, à force de parler de ce
ce qu'ils ssivaient et ne savaient pas, embrouil-^
laient l'affaire de plus en plus. D'Argenson et
Leblanc s'occupaient d'interrogatoires qui se
croisaient et se contredisaient l'un l'autre. On
eût dit que c'était un nouveau complot pour re«
doubler mon embarras. J'avais fait arrêter Pom-
padour, qui, pour se venger, voulait faire arrêter
toute la France. Pompadour^ qui a,vait épousé
une fille du duc de ]Noailles, tenait à la maison
du Régent et de M"* de Berri par sa femme ,
gouvernante du duc d'Alençon. C'est un petit
esprit, tripoteur, tatillon, bavard et important.
L'abbé Brigaut le gagna avec quatre paroles, et
Pompadour, qui n'avait que des dettes, reçut
des sommes de la des Ursins ; il en est convenu :
mais il accusait celui-ci et celui-là, sans autre
objet que de faire du chagrin aux gens qu'il
détestait. D'après ses dépositions , je fus obligé
de faire arrêter M. de Laval, frère delà duchesse
de Roquelaure. «11 servait d'espion à Cellamare,
m'avait dit Pompadour j il avait dressé plusieurs
xo4 MÉMOIRES
plaDs d'émeute^ et II avait soin de collationner
toutes les lettres j la nuit il montait à cheval pour
aller à Sceaux, ou bien il faisait le cocher qui
conduisait M. du Maine à l'Arsenal. nCertes Laval
est un vieux coquin qui veut du mal au Régent,
et ne s'en cache pas^ mais monter à cheval n'est
pas son fait, car il est toujours malade et cou-
vert de plaies, à cause de son sang gâte; on ne
le voit pas souvent sans un emplâtre sur l'œil
gauche , et son bras est toujours en écharpe :
je ne répondrais pas davantage de l'état de son
esprit.
J'allais^ je venais, rien ne faisait : la justice
restait embourbée, et personne n'avait les mains
nettes, excepté moi, qui me les lavai de ces re-
tards. J'allai trouver le Régent en son oratoire ,
6ù il aimait à se coucher sur un coussin fait avec
des cheveux de ses maîtresses ou passant pour
tels. Je crois que les cheveux de pendus n'y man-
quaient pas. Encore ivre du vin de la veille^ il
avait le teint allumé, et les yeux, ou plutôt l'œil
brillant, car l'autre était presque toujours dans
les ténèbres. Je gagnais en son estime ce que je
perdais en son intimité^ parce que mon âge, ma
DU CARDINAL DUBOIS. io5
santë^ les ^devoirs de ma charge me prêchaient
la sagesse^ et je m^exemptais le plus que je pou-
vais des soupers du Luxembourg^ d'Anières et
de la Muette.
a Hé bien! philosophe^ dit le Régent, com-
ment gouvernes-tu ton anatomie ?
— Le physique va bien comme le moral, Mon-
seigneur, et le régime opère des merveilles.
— Je sais, tu es au régime de M"* de Tencin.
Dis-moi, l'abbé, comment peux-tu aimer toujours
la même femme ?
— A cela je répondrai : Gomment en pouvez-
yous changer tous les jours?
— Mon ami , j'ai vingt ans en moins, et de la
ligueur en plus. Hier, par exemple, nous avons
3)acchanalisé chez Berri !
• — Monseigneur, la métamorphose agit même
sur mes oreilles qui deviennent chastes, et je
perds l'habitude de jurer, pardieu !
— Je m'en aperçois. Je finis par où j'aurais dû
commencer. Où en es-tu de ta conspiration ?
— 'Ma foi, Monseigneur, on ne pendra p^nr-
sonne avant deux mois .
— Allons donc, tu plaisantes? Je ne me re-
io6 MÉMOIRES
l'use pas à prolonger la prison du duc et de la
duchesse du Maine ^ dans l'espoir qu'ils s'amen*
deront : mais je veux que tout soit fini avant Ja
fin de l'année par un pardon général.
— A votre aise, Monseigneur^ il faudra re-
commencer sur de nouveaux frais ; mais , en ce
cas, pourquoi attendre encore pour vider les pri-
sons ?
— Pourquoi ? Parce que je prétends faire ar-
rêter Richelieu.
— Ordonnez qu'on l'arrête , et je connais plus
de cent maris qui vous en rendront grâces.
— Je connais aussi des amans qui ne s'en
plaindront pas... Pourtant il n'est pas plus beau
que moi.
— Non, vous êtes Régent, et il n'est que duc,
mais les femmes le préfèrent.
— HélasI Dubois, à qui le dis-tu? Enfin, nous
aurons la bonté de le mettre à la Bastille comme
conspirateur.
. — Soit.
— Nous avons de quoi lui faire couper quatre
têtes : je le lui ai fait dire , mais il n'a faitque rire,
et a répondu que si chaque dame qu'il a trahie
DU CARDmAL DUBOIS. 107
Jui en demandait une, il n'aurait pas de trop de
toutes les têtes de maris qu'il a ornées.
— Je suis bien aise de payer quelques vieilles
dettes sur le compte des vôtres. M. le duc m'a
soufflé plus de trois maîtresses.
— Et à moi donc !
— En effet , je me souviens que son nom s'est
trouvé dans plusieurs dépositions d'où M"* de
Valois l'a fait effacer.
— ^. Oui, nous avions nos raisons pour cela;
mais on dit partout que ce damné Richelieu a
, épousé secrètement M"* de Cbarolais.
— Cependant il n'est pas fort sur le mariage.
— Nous sommes irrités au dernier degré, et
Qous nous servirons d'une lettre d'Albéroni.
— Des quatre têtes de Richelieu , Monsei-
gneur^ prenez garde d'être forcé d'en couper
uoe.
— Figure -toi, l'abbé, que Richelieu avait
promis de livrer Perpignan et Baïonne aux Es-
pagnols, et si nous ne l'avions pas retenu à
Paris, la trahison aurait eu lieu, moyennant
<luoi le petit duc deviendrait prince d'Espagne.
— Monseigneur, ne me dites pas cela, j'ai su-
] o8 MÉMOIRES
jet d'en vouloir à mon ami Richelieu, et je le
plaindrais de tomber dans mes terribles mains.
Minos jage aux enfers tous ces pâles humains.
Minos veut dire Dubois; les enfers ^ la Bastille;
et les pâles humains sont nos conspirateurs.
— Nous te donnerons d'autres ordres lors(jue
Richelieu sera enfermé...
— Dans le cachot du masque de fer!
— Ne parle pas ainsi ^ Dubois, tu me fais
frémir. »
J'avais deviné îe grand grief de Richelieu, avec
lequel j'étais en guerre depuis qu'il me souffla
certaine danseuse, accompagnée de plusieurs au-
tres. Ce démon de Richelieu se fondait en amour:
il avait toujours les prémices de la galanterie im-
médiatement après ou avant les maris. Entre ces
mille liaisons, rompues aussi vite que commen-
cées, M"* de Charolais et M^' de Valois se parta-
geaient nn cœur dur, égoïste, et mal placé. Je
parle sans métaphore. M"* de Charolais était une
tigresse; M"* de Valois, une biche. Cette der-
nière, chérie de son père, qui s'épuisait pour sa-
tisfaire tous ses caprices, aimait Richelieu comme
If
DU CARDINAL DUBOIS. 109
une jeune folle. J'ai dit que le Régent est singu-
lièrement jaloux dans ses affections paternelles,
amicales et amoureuses. Il voudrait être le seul
aimable et le seul aimé. Richelieu s'introduisait
la nuit dans la chambre de M"'' de Valois par une
porte donnant dans une armoire, qui certes n'a-
vait pas été faite pour lui. Il fut surpris dans un
de ces rendez-vous par Son Altesse royale, qui,
eu égard aux sollicitations de sa fille , quitta la
place à l'amant. C'était pousser loin la complai-
sance de père. Cependant il se chagrina de ce
commerce, qu'il semblait favoriser en le permet-
tant; et pour éloigner Richelieu , il le nomma à
une mission à l'étranger. M"* de Valois pria tant
que Richelieu suspendit son départ. Vint la con-
spiration du prince de Cellamare. Richelieu, à
tout risque, se retira dans une de ses terres, où
M"* de Charolais alla le chercher. Je n'oserai af-
firmer s'il l'épousa ou non , mais il aurait été bi-
game d'aussi bon cœur qu'un autre, car, un jour
que l'on jouait le Festin de Pierre de Molière, il
dit sans ménagement : « C'est un beau caractère
que celui de don Juan. »
Enfin M"' de Valois, désespérée de ces bruits
1 lo MEMOIRES
de mariage, que Richelieu dëaientait de l'air d'un
homme qui ne veut pas être cru, se jeta dans les
bras de son père, pour avoir réparation de Tou*
trage que lui faisait son amant. Ce fîit avec un
empressement bien naturel que le Régent mit
Vincennes et la Bastille à la disposition de sa fille.
La lettre de cachet fut le jour méoie envoyée à
son adresse ; mais il ne tint pas à M^** de Valois que
le volage n'échappât à la punition qu'elle-même
avait sollicitée. Par un remords d'amante, elle
avertit le duc de s'enfuir jusqu'à ce qu'elle eût
fait révoquer la fatale lettre de cachet. Mais Ri-
chelieu joua la grandeur d'âme, l'amour offensé,
et pour se donner du relief, peut-être pour éviter
des présomptions défavorables, il refusa de pren-
dre la fuite. Il ordonna même à ses gens de pré-
parer son bagage de prisonnier : lettres d'amour,
tresses de cheveux et portraits d e femmes. L'exempt
arriva pensant le surprendre; il fut lui-même
bien surpris de s'entendre interpeller en ces ter-
mes : (c Bonjour^ Monsieur; je vous attendais! »
J'avais donné ordre que l'on saisit tous les papiers
du duc ; mais, au lieu de politique, je n'y trou-
vai que de l'amour; une partie de ses lettres
DU CARDINAL DUBOIS. m
fut brûlée des mains du Régent : le reste lui fut
rendu ^ et il en fit des papillottes^ en disant:
« Maintenant que ma collection est incomplète,
je veux la recommencer. » Il avait fait peindre
ses maîtresses avec toutes sortes d'habits monas-
tiq^eS) et des devises libertines, par Tabbé Gré-
court, expliquaient ces belles peintures. Plusieurs
de ces portraits ont été perdus. Je me souviens
que M"* de Charolais portait le costume de sainte
Françoise; M"' de Valois, celui de sainte Thérèse:
la maréchale de Villars était peinte en capucine ;
M"* d'Estrées, en récollette. 11 m'en a parlé quel-
quefois. « J'ai mes saintes, disait*il en riant; des
martyres, elles le sont toutes; mais des vierges,
il n'y en a qu'en paradis. »
Le duc de Richelieu n'avait pas plus de vingt-
quatre ans, avec une figure de fille; il était à cette
époque ce qu'il est aujourd'hui avec quatre an-
nées et de la barbe de plus. On pourrait, comme
de la Sunamite, dire d€ sa taille, qu'elle a l'élé-
gance du palmier; elle est droite et flexible, avec
une grâce infinie dans tous ses mouvemens. Jesais
une dame qui est devenue folle de lui pour l'avoir
vu de loin par^derrière. Son visage a la blan-
lia MÉMOIRES
cheur, l'incarnat et la finesse que Ton admire
cbez les femmes. Il y a dans ses yeux un charme
invincible. Son goût et sa richesse dans ses ha->
bits servent de mode à la cour : il a pris des
tics qui le distinguent du commun. Ainsi ^ lors-
qu'il parle à ime dame^ il ferme un œll^ comme
s'il la couchait en joue. Il dit à tout propos : (c Je
me donnerais des coups de pied dahs le derrière ! »
Il a toujours la main à son épée, et de l'autre , il
se caresse le menton^ comme le beau Narcisse. Son_
esprit ressemble à sa toilette; il en change à vo-
lonté^ et celui qu'il prend brille toujours autant
que celui qu'il vient de quitter. Il ne manque pas
d'instruction^ et répète, de peur qu'on ne l'ou-
blie : «J'aitraduitVirgile avec l'abbé Remy ! » Du
reste, de principes, il n'a que ceux du libertinage;
de préjugés, que ceux de la noblesse; de vertu,
que l'égoïsme. C'est un homme qui n'a ni cœur
ni âme, et il eût été bien fait pour être seul avec
le serpent dans le paradis terrestre. Je le regarde
comme un génie dans son genre , capable de tout
ou du moins propre à tout. Il a l'air de croire
qu'il ne mourra jamais. « Je ne fais bâtir qu'en
pierres, dit-il, parce que je ne veux pas avoir
DU CAJIDIN AL DUBOIS. ' 1 1 3
des ruines dans soixante à quatre-vingts ans d*ici.»
Du reste, il ne fait rien pour trouver longue vie
en ce monde, et vie éternelle dans l'autre. Il ne
boit, ne mange et ne respire que pour les femmes ;
il lui en faut de tout âge et de toutes couleurs.
Vingt hommes se contenteraient de son ordi-
naire : ce qui m'a fait dire qu'il était coulé en
bronze. Cependant^ marié fort jeune ^ il a eu la
destinée de tous les époux de sa- connaissance. Il
n'a pas pris la chose au sérieux , et même il n'ap-
pelait son écuyer jque le mari de sa femme. Celle-
ci en est morte de déplaisir. Richelieu porte sous
ses vélemens^ en guise descapulaire, une liste de
toutes les maîtresses qu'il a eues, et plusieurs s y
sont inscrites elles-mêmes. Cette liste, qu'il m'a
montrée,commence parla duchesse de Bourgogne,
seconde dauphine. Richelieu se fait honneur de
l'avoir eue pour institutrice, et partant pour maî-
tresse ; ce dangereux honneur le fit enfermer à
la Bastille lorsqu'il n'avait pas seize ans. Parmi
tant de noms que contient cette liste, noms de
servantes et de duchesses, de filles entretenues
et de princesses du sang, on lit les noms de
M""* d'Averne, de Guébriant, de Gacé, de Mou-
IV. 8
ii4 MEMOIRES
chy, de Polignac, de Sabran, de Nesle : on dirait
un menu de la cour. La plus méchante qualité de
Richelieu est son amitié pour Mauconseil ^ qui
ferait' un diable d'un ange. J'ai la manie de
juger les gens parleurs noms^ et Mauconseil^ qui
signifie mauvais conseil^ ne dit rien de bon. Le
pauvre duc entra à la Bastille comme un triom-
phateur dans Rome. C'était pour la troisième
fois qu'il la voyait de si près. On m'a pourtant
assuré que durant la route il s'étonnait qu'on ne
se mit pas aux fenêtres pour lavoir passer.
Je passai des jours entiers à la Bastille avec
i<eblanc et d'Argenson, qui, voyant que l'affaire
n'avançait pas ^ s'absentèrent quelquefois^ je per-
sistai dans mes interrogatoires et dans mes con-
clusions ; Pompadour et l'abbé Brigaut s'étaient
érigés en accusateurs. Parmi les prévenus , il y
en avait que je tourmentais à plaisir^ les mena-
çant du dernier supplice. C'était là de mes ven-
geances; dans le fond, je ne voulais pas granS
mal à ces conspirateurs imbéciles. Je dis à Ma-
lézieux , qui copiait mes mines et mon langage
pour amuser les oisifs de Sceaux : u Monsieur^
quand je vous aurai fait couper la tête, je vous
DU CARDINAL DUBOIS. ii5
défierai de m'imiler. Maintenant^ au reste, ce
nVst plus vous qui vous amusez à mes dépens. »
Pendant mes visites journalièi^s à la Bastille,
je n'oubliai pas le Masque de fer, qui , disait-on ,
y était mort. A la cour, on pensait qu'il y était
encore enfermé, et le Régent lui-même en
était si persuadé y qu'aussitôt après la mdrt da
Louis XIV, il se rendit à la Bastille pour savoir
ce qu'il en était. Le gouverneur confessa son
ignorance à ce sujet ; il parut même douter que
ce mystérieux prisonnier eût jamais existé. Son
Altesse royale sourit tristement et leva les yeux
au ciel. Voilà ce que m'a dit un vieux geôlier,
qui ajouta, en secouant la tête :
« Moi, Monseigneut, je l'ai vu, l'hommie au
masque de fer, le jour de sa mort.
— Tu l'as vu ! l'interrompis- je, en fi;Kant mes
^eux sur ce vieillard hideux et contrefait, noir et
sinistre comme lès murs de la prison, tu aâ vu
le Masque de fer ?
— Oui, Monseigneur, comme je vous vois.
Itf. du Junca, c'était là un honnête homme,
discret comme la Bastille! était alors lieutenant
du Roi; M. de Saint- Mars arriva des îles Sainte*
ii6 MÉMOIRES
Marguerite pour prendre le gouvernement du
château. Il amena dans sa voiture un grand
homme, bien fait et bien vêtu, avec un masque
de vejours noir.
— Un masque de fer?
— Non pas, Monseigneur; je sais bien qu'on
•l'a dit, mais je vous réponds que c'était un mas-
que de velours, qu'il ne quittait jamais, même à
ses repas. Pendant quatre ans que ce prisonnier
habita une chambre de la tour delà Bertaudière,
où il était traité comme un prince, je l'ai vu
souvent, et une fois sans masque. M. de Rosarges^
qui lui paraissait fort attaché et ne le perdait
pas de vue, tomba malade tandis que M. de
Saint-Mars était allé à Versailles, où le Roi le
faisait mander tous les mois. M» Reilh, notre
chirurgien major, remplit l'office de gardien au-
près de l'inconnu ; j'aperçus celui-ci à la fenêtre
de sa chambre, faisant des signes comme pour
attirer l'attention ; j'eus le temps de distinguer
ses traits, qui me semblèrent ceux d'un homme
de quarante ans; seulement ses cheveux me pa-
rurent tout-à-fait blancs. 11 ne se montra qu'un
instant ; je présume que M. Reilh s'étant en-
DU CARDINAL DUBOIS. 117
dornîi, le prisonnier profita de ce sommeil pour
ôter son masque. M. de Saint-Mars à son retour
dit à M. Reilh : « Il fallait le tuer, le Roi vous eût
approuvé,)) J'ai toujours imaginé que l'homme au
masque était quelque grand seigneur : on le ser-
vait de la table du gouverneur, et dans*des plats
d'argent^ tous ceux qui l'approchaient lui par-
laient avec respect et chapeau bas- Enfin il
tomba malade et en délire; il parlait très-haut,
de sorte qu'on fit éloigner tout le monde^ même
les sentinelles. M. de Rosarges se cachait pour
pleurer. Par ordre dé M. du Junca, qui ne sor-
tait pas de la chambre, j'allai avertir notre
aumônier, M. Giraut, qui d'abord ne voulait pas
confesser le moribpnd^ mais on l'y contraignit
bien par des menaces. M. de Saint- Mars, pen-
dant cette maladie d'une semaine, se rendait
tous les matins à Versailles: et l'abbé Giraut di-
sait la messe dans la chambre de l'homme au
masque. Tout-à-coup on répandit le bruit que
cet homme venait d'être transporté au donjon de
Yincennes; mais il n'en était fien, car il mourut
<lans la nuit, et le corps fut enlevé aussitôt pour
cire enterré dans le cimetière Saint-!^aul, où
ii8 MÉMOIRES
l'on porte nos morts. Aucune précaution ne fut
épargnée pour anéantir ce qui pouvait le faire
reconnaître. M. du Junca fît brûler ses meubles,
«on linge, et reblanchir sa chambre. Je me ha-
sardai de parler de ce prisonnier à M. Reilh , qui
me dit : «C'est un secret d'Etat, celui][qui le dé-
couvrirait serait perdu , mais ce secret est ense»
veli avec lui »
— Ne craint-on pas que quelqu'un ne déterre
ce mort?
— Que trouverait-on ? une pierre à la place
de la tête! bien fin qui le reconnaîtrait en cet
équipage. »
Ces détails circonstanciés et recueillis presque
sans questions me frap[)èrent tellement que je
les couchais par écrit à mesure qu'ils sortaient
de la bouche de ce geôlier, qui n'avait aucun
intérêt à me tromper. Je lui deïnandai s'il existait
encore d'autres témoins des faits qu'il me racon-
tait. « Sans doute, me dit-il^ nous avons des pri-
sonniers qui l'étaient du même temps; mais leur
témoignage ne p^ut être invoqué, parce qu'ils
n'ont rien vu quelesmurs de leurs cachots; quant
à MM. du Junca et de Saint-Mars, de Rosarges-,
DU CARDINAL DUBOIS. 1 1 9
de Reitji et Giiaut, ils n'oot pas long-lciups sur-
vécii à l'homme au masque; ils sont morts dans
l'espace d'une année. » Je l'interrogeai pour sa-
voir s^il n'av-ait point oublié en quelle chambre
ce iiialheureux avait été enfermé. « C'est la troi-
sième de la tour de la Bertaudière^ Monsei- ,
gneur; elle n'a pas été occupée depuis; je puis
vous y conduire tout de suite. » Il était presque .
nuit; je me promis de revenir le lendemain^ et je
retournai au Falais*Royal avec les renseignemens
que j'avais pris; le Régent^ à qui j'en fis part,
haussa les épaules de pitié ^ et me conseilla de ne
.plus songer à ce conte de geôlier; mais j'insistai
êi opiniâtrement pour qu'il visitât avec moi la
prison du Masque de fer/^q u'il y consentit^ moins
par curiosité que par faiblesse à refuser. « Tout
ce que je verrai , me dit-il^ ne m'en apprendra
pas plus que je n'en sais, »
Le jour suivant^ sous prétexte d'assister à des
interrogatoires^ il m'accompagna le matin à la
Bastille^ et^ malgré son iqcognito^ les hommagges
dont il fut assailli l'auraient détourné du but de
sa visite^ si je ne le lui epsse rappelé. M. de la
Maison-Rouge adoucit son air sévère, et voulut
ifti MÉMOIRES
chercliai à lire des mots assez effacés pour avoir
échappé à l'inquisition de M. du Junca. Le Ré-
gent employa Toeil qui lui restait en bon état, et
à force de deviner, je retrouvai les vers suivans,
que je reconnus comme faisant partie de Télé-
gie aux Nymphes de Vaux. La Fontaine avait
composé cette élégie courageuse pour plaider la
cause de son ami Fouquet, arrêté et mis en juge-
ment au moment de sa plus grande faveur. Je les
rapporte tels qu'ils étaient :
Pleurez, nymphes de Vaux, Faites croitre vos ondesj ...
La cabale est contente , Oronte est malheureux, . . .
Oronte est à présent Un objet de cle'mence. ..
Mais c'est être innocent Que d'être malheureux. . .
Si Louis sur vos bords Un jour porte ses pas ; . . .
La plus belle victoire Est de vaincre son cœur ! . . .
Fléchissez ses arrêts , Tachez de Padoucir . . .
Le singulier arrangement de ces vers sans
rimes, et les grandes lettres de chaque hémis-
tiche, me firent •chercher le sens de cette énigme,
et je composai un nom avec les majuscules.
(( FOUQUET! m'écriai- je.
^ — Silence, Dubois, dit Son Altesse d'une
DU CARDINAL DUBOIS. i23
voix terrible : si j'obéissais aux volontés der-
nières de Louis XIV, tu ne vivrais pas demain.
— Monseigneur, le basard seul est coupable.
Quoi! le Masque de fer n'était autre que Fou-
quet?
— Sortons d'ici, on respire mal dans cette
chambre; je ne pense jamais à la destinée de
Fouquet sans fréniir.
— Quel était donc ce crime que l'on ne pou-
vait punir au grand jour?
— Fouquet aimait la Reine ! »
Le Régent, que ce squvenir terrifiait, ne se
sentit soulagé qu'en s'éloignant de la Bastille.
Il me recommanda un inviolable secret^ et ine
révéla la scène dont il fut témoin au lit de mort
de Louis XIV. Ce secret avait déjà été trahi par
lui-même dans un souper au Luxembourg -y Ri-
cbelieu , Noce et bien d'autres le savent, je n'en
suis plus responsable, et, comme le barbier du
roi Midas, je le dis au papier, qui ne sera pas
plus discret que les roseaux.
L'affaire de la conspiration en était to.ujours
au même point. La duchesse d'Orléans ^ï les bâ-
tardes douairières servaient d'espions et d'avocats
ia4 MÉMOIRES
%
au duc du Maine. Leblanc et d'Argenson ne me
secondaient que timidement^ et le dernier m^a-
bandonna tout-à-fait pour ses religieuses. Je ton-
nai^ je jurai, je déclarai au Régent qu'il valait
mieux laisser tout cela, ouvrir les portes de la
Bastille, et dire : Sauve qui veut! Il me répéta
que son intention n'était point de faire des
princes, des criminels d'Elat; il s'apitoya sur le
sort de ses ennemis, et finit par me prier de ne
plus tourmenter ces pauvres gens. Les dépêches
que je recevais des commissaires chargés d'in-
struire le procès auprès du duc et de la duchesse,
n'étaient rien moins que satisfaisantes. Je jetai le
manche après la cognée. Voici les sottises que
m'écrivaient les gens du Roi.
Parmi tous les papiers, notes, brouillons de
lettres et lettres espagnoles, que l'on avait saisis
chez M"** du Maine, il y en avait une d'Albéronî,
dans laquelle ce Gatilina disait au bâtard : « Dès
qu'on déclarera la guerre en France, mettez le
feu à toutes vos mines. » Lq duc du Maine ne
pouvait nier cette lettre à son adresse, mais il
prétendit que cette phrase était en langage fi-
guré, et qu'il s'agissait de la troupe de ballets
DU CARDINAL DUBOIS. laS
du Roi ^ qu'il devait débaucher pour le roi d'Es-
pagne. Et les commissaires ont dressé procès-
verbal de ces moqueries! Ce n'est rien.: le duc
du Maine rejetait tous les torts sur sa femme ^
qui les avouait en ajoutant : «M. d'Orléans croit
que je le hais : s'il voulait suivre mes avis, je le
conseillerais mieux que personne. )) On lui avait
donné avis qu'elle ne risquait rien à se charger
de tout^ et que son sexe la mettrait à l'abri même
de la prison. Le duc faisait patte de velours si
patelinement, qu'on l'eût pris pour un innocent:
c< Je ne suis pas en peine de revenir bientôt^ di-
sait- il en parlant pour Dourlens; car mon in-^
nocence ne tardera pas à être reconnue 5 mais
je ne réponds que de moi ! M™ du Maine, qui
s'ennuyait en prison , demanda qu'on la fît chan-
ger de lieu, l'air de Dijon étant malsain pour sa
santé. Le Régent, fatigué des larmes et des priè-
res de M"* d'Orléanis, voulut qu'on la laissât al-
ler en liberté; mais un bon conseil prévalut, et
la petite conspiratrice fut transférée dans le châ-
teau de Châlons-sur-Saône, qu'elle trouva plus
déplaisant encore que celui de Dijon. Elle criait
à ses ennemis de la Bastille qu'elle s'en allait
126 MÉMOIRES
mourir d'ennui et de chagrin : M"* de Launaj
.n'eut rien de plus pressé que de faire savoir à^^
M™ la Princesse que sa fille réclamait sa béné-
diction. M** la Princesse obtint à grand'peine la
permission de voir cette fille chérie , qui se mit
dans une horrible colère de ce que sa mère ne
lui apportait pas sa liberté. M""* la Princesse vou-
lait intér'esser jusqu'au Pape en faveur de la pe-
tite duchesse j elle inonda le Palais - Royal de -
lettres suppliantes, auxquelles je répondis de
ma main blanche. Enfin le Régent, assommé de
cette correspondance sur un ton pleureur et dé-
solé, lui fit tomber la plume des mains^ en écri-
vant qu'il pardonnerait volontiers à M"^ du
Maine, si elle n'avait conspiré que contre sa vie ; ,
mais qu'il la devait tenir en prison, puisqu'elle
s'était rendue coupable envers le gouvernement
du Roi. Le duc du Maine, croyant qu'il n'était
que de demander^ demanda la permission dé
chasser; on lui permit pour toute récréation dé"
jchevaucher un méchant bidet, et de faire, dans
la compagnie de quatre hommes, le tour de la
citadelle. Mais ce'qui chagrina plus que tout le
reste M"* du Maine, ce fut l'avis tardif qu'on lui
DU CARDINAL DUBOIS, 1*7
donna des infidélités de son cardinal j maître Po-
lignac ne se contentait pas plus de la du Maine,
que celle-ci ne se contentait des bénéfices du
chapeau. Il ne fit qu'étendre*la main pour trou*»
ver une fille de bonne volonté, une fille d'hon-
neur ; cependant M*^' de Montauban devint la
rivale de sa protectrice. Ah ! que si elle en eût
été averti, le cardinal y aurait perdu les deu:iL
yeux l Car M™ du Maine est un Roland-Furieux
femelle; à Dijon, elle avait des accès de folie,
vapeurs ou épilepsie; elle brisait tout, hurlait
se roulait par terre, et le monde de s'enfuir de
peur; elle aurait battu le Régent à la tête de
son armée; puis elle se calmait .en jouant aux
cartes , riait et mangeait, jusqu'à sa première
frénésie. Quant au duc du Maine , il s'est inti-
tulé lui-même le prince des coruards; et il écri-
vait à M"' d'Orléans : «Ce n'est pas en prison
qu'on me devrait mettre , mais en jaquette et le
derrière sous les verges , pour m'être laissé me-
ner par le nez. Ma perfide peut se faire sacrer
cardinal à son aise , je ne la veux plus revoir ni
de loin ni de près.»
Pendant ces intermiiHbles délais, je fis arré-
1^8 MÉMOIRES
ter^ juger et condamner un petit conspirateur
du bois de Boulogne^ qui avait fait marché avec
Albëroni pour assassiner le Régent , ou Tenlever
mort ou vif en Espagne. C'était unLajonquière^
colonel chassé du service pour son inconduite.
Il arriva à Paris avec deux cents gredins dégui-
sés ' eh marchands , dont il était le chef. Lajon-
quière avait des renseignemens si précis, (Ju'ils
semblaient avoir été fournis par Noce ou par
moi. Il se jeta tout d'abord dans une embuscade
autour de la Muette, où se rendait Son Altesi5e>
qui par hasard y coucha une nuit et n'eut pas la
peine d'y aller le lendemain. Le rassemblement
d'hommes dans le bois donna l'éveil du complot :
les mousquetaires traquèrent tous ces honnêtes
gens comme des loups ^ on en tua quelques-uns^
on en prit d'autres; mais Lajonquière s'échappa,
et se crut en sûreté dans les Pays-Bas. Là, comme
il répétait avec jactance que l'on entendrait
parler d'un grand coup, que le Régent de France
mourrait ivre et sans confession, Basnage m'en
informa; et sans prendre conseil de Son Altesse
débonnaire , j'envoyai à sa poursuite quatre élè-
ves de d'Argenson, algiiazils français, jouant des
DU CARDINAL DUBOIS. 129
couteaux dans l'occasion. Ces braves gens ren-
contrèrent mon homme dans une rue de Liège, et
le conduisirent, le pistolet sous le nez, jusqu'à la
frontière , le tout fort poliment et sans mot dire.
«Messieurs, s'écria le scélérat, vous avez retenu
ma place à la Bastille? Je vois que je suis perdu
et que je serai écartelé !
— Mon ami , reprit un de mes suppôts , c'est
peut-être la première vérité qui sort de ta bou-
che. » *
Lajonquière ne pouvait pas finir autrement.
J'en avais auguré aussi mal lorsqu'il écrivit au
Régent : «Monseigneur, si je n'ai pas dans huit
jours une pension de quinze cents livres, je ne
vous donne pas un mois de vie. »
Je voyais, du reste, que la conspiration ne de-
vait coûter un cheveu de la tête à personne.
Toutes les femmes de la cour s'étaient mises à la
mode de la grandeur d'âme , pour imiter le bon
homme Régent qui , lui-même imitait Jésus-
Christ pardonnant sur la croix à ses bourreaux.
Une fois que les pleurs de M"*' d'Orléans furent
essuyés, je prévis bien l'issue de l'affaire. M"' de
Valois s'était rapatriée avec Richelieu, et même^
IV. 9
i3(» MÉMOIRES
avec sa rivale de Gharolais , au point de s'intro-
duire avec elle à la Bastille. Son Altesse s*en-
jalousa encore du gentil duc, et le retint en
prison , ne pouvant empêcher sa fille de l'aimer.
Richelieu , chose incroyable à la Bastille , ob-
tint, sinon la liberté^ du moins tout ce qui aide
à s'en passer. Des maîtresses... elles auraient. percé
les murs pour pénétrer jusqu'à lui; mais on lui
donna une maison complète, valet de chambre,
deux lapais, un cuisinier, des instrumens, des
meubles, tout ce qu'il voulut. C'était un déplo-
rable spectacle de voir la conspiration Gellamare
tournée en ridicule par le seul fait d'un mu-
guet s'attifant, se parfumant xlans une prison
d'état comme pour un bal ; et le soir, de la
plate-forme, agaçant filles et femmes de la haute
et basse classe, venues exprès pour s'attirer des
œillades et des baisers reçus et donnés dans
l'air. Ne s'avisa-t-on pas de faire une prome-
nade de la rue Saint-Antoine et des fossés de la
Bastille ? « J'ai retourné l'histoire de Danaé , di-
sait Richelieu au sortir de prison , ces diablesses
de femmes avaient fait un agneau de M. de
La Maison-Rouge ! »
DU CARDINAL DUBOIS. i3i
Le Régent, qui s'e'tait^foulé le pied en reve-
nant, par ^lne nuit noire, d'Anières, où la Para-»
l)ére lui avait donné à souper^ gardait la cham-
bre; il me fit appeler, et^ selon mes habitudes,
je courus le risque de me fouler les deux
pieds.
«Mon fîls^ me dit -il en entrant, il faut en
finir.
— Avec quoi ou avec qui, Monseigneur?
— Avec les conspirateurs passes, présens et
futurs. C'est déjà trop donner d'importance à ces
petits mutins.
— Oui , mais jusqu'à ce moment vous passez
pour débonnaire, et vous allez passer pour imbé-
cile.
— Tu abuses de ce que je te passe tout.
■ — Passons. Quel expédient avez-vous imaginé
pour laver en moins de rien, et sans user d'eau-
forte, toutes ces vilaines réputations ?
— Bah I la mémoire en France ne s'étend pas
au-delà d'un mois. On s'étonnera d'abord, on
rira , puis tout sera oublié et mis au rang des vieux
péchés.
. — Mais encore faudra-t-il dire que vous vous
x32 MÉMOIRES
trompiez., et que la conspiration n'était qu'en
notre esprit.
— Sans doute. .
— Voilà toute ï abominable conspiration du
manifeste tombée dans l'eau !
— Il faut, pour sauver l'apparence de la justice,
engager les accusés à écrire chacun une déclara-
tion apologétique de leur innocence.
-^Et Richelieu dira comme César : J^eni^ vidiy
vici.
— Non pas ; Richelieu n'est pas compris dans
ma clémence ; il sera exilé. Cette fois-ci ce n'est
pas Mous qui le voulons.
— Votre /a veux, Monseigneur, est celui de
tout le monde. Exilons donc Richelieu jusqu'à ce
que vous le rappelliez; cela vaudra mieux que de
Iç laisser se promener bien frisé et en habit brodé
sur la terrasse de la Bastille, pour ameuter les
femmes à l'entour. Les autres seront in no cens :
c'est un bien pour un mal. Au reste, la prison du
duc du Maine serait une bonne chose, quand bien
même elle ne servimit qu'au salut de son âme.
Vous savez que pendant la semaine sainte il avait
tant jeûné et fait maigre chère, qu'il faillit en,
DU CARDINIL DUBOIS. i33
mourir. Voilà que l'on m'écrit des nouvelles de
$a dévotion; il répond la messe et communie tous .
les jours.
— Cela demande confirmation.
— Je suis trop honnête pour vous la donner
avant que jjs sois évéque. Si je devieiïs pape, je
vous ferai baiser ma pantoufle par pénitence.
— Tâche de devenir honnête homme^ voilà
encore le plus difficile^ et avise à dépécher les
aveux des prisonniers.»
J'avais mal au cœur du tracas que je m'étais
dbnué inutilement : cependant' j'obéis avec zèle,
c'est un des devoirs d'un homme d'état, qui doit
soumettre son opioiou à son intérêt. J'annonçai
d'abord la volonté, du Régenta M"' du Maine,
qui me répondit une lettre sautillante pour m'a-r
vertir que je trouverais tous les renseignemens
et aveux nécessaires auprès de M*^ de Launay.
Peut-être s'imaginait-elle que cette demoiselle
avait tous ses secrets, ou plutôt elle voulait faire
entendre que son mari avait moins de jalousie
qu'il ne lui en causait. M"' de Launay fut suffo^
quée de cette ingratitude, lorsque je lui adressai
f|uelques questions sur la foi de M"' du Maine,
i34 MÉMOIRES
« La duchesse^ dit-elle, a perdu Tesprit en pri-
son^ en même temps que son amitié pour moi.
Veut-elle que je dise qu'elle est coupable? mais
je ne dirai rien, pas même qu'elle est innocente .>>
Je récrivis en d'autres termes à M"' du Maine, et
la menaçai d'une prison perpétuelle si elle re*
fusait de souscrire aux vœux de Son Altesse
royale; ma lettre la fit réfléchir apparemment,
puisqu'elle se décida.
Sur ces entrefaites, la conspiration de Bretagne,
une des branches de la conspiration de Gellamare,
prouva au Régent que sa clémence n'aboutissait
qu'à encourager la révolte. « Le diable les em-
porte! me dit-il , je ne m'en mêle pas, et te laisse,
Dubois, faire ce qui te plaira. Pardonne ou punis,
c'est ton afifaire; j'ai fait grâce aux premiers,
mais cette fois je consentirai à tout, même à un
exemple sanglant. Je te le répèle , joue mon rôle
en cette circonstance, et sois aussi sévère que j'ai
été clément. » Je me vante de m'étre conduit
comme je le devais pour le repos du royaume,
avec l'approbation du Régent; je nommai des
commissaires sousla présidence de M. de Château-
neuf, ex-ambassadeur à la Haye. Ce bonhomme
DU CARDINAL DUBOIS. i35
avait déjà été créé conseiller d^tat à ma requête,
mais à condition qu'il enverrait au Mississipi son
gredin de neveu, le révérend père Castagnère.
Il est vrai que je fus le juge suprême des qua-
tre gentilshommes bretons accusés justement et
condamnés à mort l'année suivante. Il me fallut
résister aux sollicitations de leurs familles et de
leurs amis. Je me fis un cœur de fer : ce qui m'a
rendu odieux aux sots et aux méchans, qui n'ont '
vu dans cette grave affaire que quatre têtes tran-
chées dans la ville de Nantes. Que m'importe
que l'on ait confondu ma main avec celle du
bourreau ! je ne pouvais en bonne j ustice accorder
la vie à des rebelles qui voulaient la mort de la
famille royale. J'ai réuni dans mes mémoires po-
litiques les détails circonstanciés du complot, avec
toutes les pièces, au nombre de trois cents, let-
tres, projets et interrogatoires. Cesont, après moi,
des armes plus efficaces que le bâton que Diogènc
voulait mettre a ses côtés après sa mort, pour
écarter les bêtes sauvages et les oiseaux de
proie.
Enfin M"' du Maine m'envoya sa déclaration
détaillée, où elle avouait avoir agi à Finsu de son
1 3G MÉMOIRES
mari , quoiqu'en son nom. Elle se ménageait par
C5e dévoûment une sorte de réconciliation. La
lettre fut lue en plein conseil ; ce qui piqua étran-
gement la prisonnière de Châlons. «Voyez, dit-
elle , on a voulu avoir de mon écriture! » Le duc
du Maine , que le Régent fit avertir, de peur d'une
contradiction, déclara qu'il rendait sa femme res-
ponsable de ses faits. Les déclarations des autres
* se ressemblèrent toutes : c'était Fontenelle qui en
avait dressé le modèle. Elles furent examinées par
le Conseil, qui les regarda comme des preuves de
la conspiration; mais grâce pleine et entière fut
accordée par le Régent à quiconque avait eu des
intelligences avec l'Espagne. Vincennes et la Bas-
tille rendirent un monde de gens que J'avais fait
arrêter par précaution.
« Maintenant, me dit Son Altesse, c'est à toi
qu'on en voudra, et si l'on t'assassine, je m'en
lave les mains.
— A d'autres, Monseigneur! pour m'assassincr,
il faudrait que je le voulusse bien. »
En effet, depuis lors je me suis déshabitué de
sortir seul à pied et la nuit. La Fillon m'en a
gardé rancune; mais jusqu'à présent je ne crains
DU CARDINAL DUBOIS. 1 3;
que cette tenace rétention cUurine qui serait de
force à m'assassiner.
Le duc du Maine^ plus colère que tous lés sots
de France^ ne dit pas merci quand on lui an-
nonça qu'il était libre. Il se retira dans sa terre
de Glavigny, près de Versailles ,/wr^/2^, mais un
peu tard, qu'on ne V y prendrait -plus. Ce brutal
avait écrit à sa femme que si jamais elle reparais-
sait devant lui, il la mettrait hors d'état de cons-
pirer contre sa tête et contre celle du roi de
France. Il chassa tout son domestique, et son
confesseur fut le seul qu'il ne changea pas. Il eût
changé sa femme, s'il .avait pu, avec dispense
du Pape.
M"*du Maine, ennuyée d'avoir joué aux cartes et
d'avoir eu des vapeurs pendant six mois pour toute
récréation, revint à Sceaux, douce comme un chat
à qui l'on a rogné les griffes. Elle commença par
faire maison neuve; et quand M"' de Launay lui
vint offrir sqs services : t< Mademoiselle, lui dit-
elle, allez-vous-en chercher qui vous aime!» Ce-
pendant M"* de Launay ne se rebuta pas, fit tant
des pieds et des mains, qu'elle s'est maintenue à
Sceaux, toujours bel-esprit, toujours assez peu
i38 MEMOIRES
cruelle. La division ne pouvait régner long-temps
entre le duc et la duôhesse. Celle-ci minauda la
désolée et la repentante pendant quelques mois^
écrivant: i^/ow cher époux ipaLT-ciybarbare époux
par-là j les lettres lui retournèrent d'abord toutes
cachetées; puis elles restèrent sans réponse; puis
on répondit par des réproches. M"* du Maine^ qui
ne se montrait plus^ soit au bal^ soit à la comé-
die^ alla un matin chez le duc d'Orléans pour le
supplier de la raccommoder avec son boiteux :
a Madame^ lui dit le Prince^ je ne m'en mêlerai
pas^ car j'ai appris de Sganarelle qu'entre l'arbre
et l'écorce il ne faut pas mettre le doigt. » M"' du
Maine s'est emportée en caresses^ qui auraient pu
devenir plus vives ^ si le Régent ne lui eût dit,
lorsqu'elle l'embrassait sur ses deux joues : «Rac-
commodez-vous , madame, je ne m'y oppose pas;
d'ailleurs cela dépend plus de vous que de lui.»
Madame ^ qui entra à ces mots qu'elle entendit ,
éclata de rire.
« Si les du Maine se réconcilient, dit-elle, je
répéterai comme feu mon père : Accordez- vous,
canaille.
—^Madame, dit la petite duchesse rougissant,
DU CARDINAL DUBOIS. 189
votre père ëtait donc brouillé alors avec votre
mère?
— Enfin, reprit le Régent, il m'importe peu
que vous vous raccommodiez ou non. »
On fit croire au duc du Maine que Son Altesse
ne redoutait rien tant que de le voir de bon ac-
cord avec sa femme. Il signa le traité de paix y à
condition que le cardinal de Polignac ne vien-
drait plus se mettre en tiers dans le ménage. « Les
voilà raccommodés, dis-je, à la nouvelle que Ton
m'en donna; les méchancetés s'en vont recom-
mencer et nous tomber sus comme grêle. »
En effet, pendant la nuit on eut Taudace d'at-
tacher à la porte du Palais-Royal un grand ta-
bleau peint sur toile, représentant trois potences,
aii-dessus desquelles volait un paon se mirant
dans sa queue. C'était une allégorie que je com-
prenais trop pour l'expliquer : on m'en aurait cru
Tauteur. Le Régent s'amusa de cette peinture,
qu'il fit exposer dans la galerie, promettant de
récompenser celui qui en découvrirait le sens.
Tout le monde vint essayer son savoir-faire.
Arouet ne fut pas le dernier à venir. « Ohî oh! dit-
il, cela sent YCEdipe d'une lieue ! » Celte parole
i4o MÉMOIRES
était d'autant plus hardie, que l'on accusait Vol-
taire d'avoir composé la tragédie diOEdipe contre
Son Altesse royale, comme s'il y avait grand rap-
port entre Jocaste et la duchesse de Berri. Un
sphynx des ténèbres afficha de nuit ces vers la-
lins, ad pictoris commentarium (i).
Hic fastus, Helosane, tuos junonius aies,
Spurdciasque tuas crux tibi trina notât.
Qiià régnas arte agnovit plebs atque senatus.
Haec tibi, princeps, crux débita prima fuit.
Contcmptos credas divos, Kelosane, secundà
Dignus eris ; merces tertia fit scclerum (i).
« Diable! dit le Régent, lorsqu'on lui montra
ces vers, si M"* du Maine faisait des hexamètres
et des pentamètres latins, je la récompenserais de
l'explication du tableau.
(i) « Pour commenter l'œuvre du peintre. »
(2) « D'Orléans, l'oiseau de Junon est ton image ; ces trois
croix désignent tes infamies : le peuple et le parlement sa-
vent par quel art infernal tu règnes. La première croix est
due au sorcier; toi qui méprises le Ciel, la seconde croix ap-
partient à l'impie; la troisième est la récompense de tons tes
crimes.)^
(IVotes de l'Editeur.)
DU CARDINAL DUBOIS. 14 r
-^ Monseigneur*, repris-je, ce sont des cuistres
]e collège qui ontfeit ce beau chef-d'œuvre allé-
jorique.Us mériteraient une seule potence, fùt-
ïUe moins haute que celle d'Aman.
\ — A la bonne heure, qu'ils conspirent de cette
manière et en latin, à leur fantaisie, je ne m'en
ficherai pas. »
Je pense que le tableau avait été conçu et com-
posé dans l'arsenal de Sceaux. Il y avait dans ce
château plus d'un homme à pendre. ^
La leçon que je voulaisdonner à Albéroni avait
eu son effet j la guerre, déclarée à l'Espagne, s'é-
tait passée en marches et contremarches. L'armée
française, commandée par Berwick, obtint quel-
ques succès dont s'intimida PhihppeV. Ce prince,
assez aimé en France , je ne sais comment ni pour-
quoi, comptait sur la défection de nos troupes.
Il se repentit d'avoir été poussé si loin, qu'il ne
pouvait reculer sgns déshonneur; de là son mé-
contentement contre Albéroni , mécontentement
qui s'accrut, puisque disgrâce s'ensuivit. Le prince
de Gonti demanda, avec le commandement de la
cavalerie, la Jieutenance générale de notre ar^
mée. Je la lui fis accorder par l'envie que j'avais
i4i MÉMOIRES
de diminuer la famille royale.Mais le petit masque^
arrive à Baïonne, se ressentit^ e la peur qu^il a
d'être tué. La dyssenterie lui servit de prétexte
pour rester en routé, et toute sa campagne se
borna à faire figure sur sa chaise percée. c< Qu^
voulez-vous? disait sa femme, Conti est plus pol-
tron que quelqu'un qui le serait beaucoup. »I1 sui-
vait l'armée avec une fièvre violente à redouble-
mens, selon l'état de nos affaires en ce maudit
pays. Soii exemple gagna les soldats, qui se déci--
mèrent par suite de la dyssenterie. Il n'a pas rem-
porté beaucoup de gloire de son expédition. Pour
ma part j'en fus satisfait, et l'Angleterre, jalouse
de toutes les marines du monde^ me sut un gré
infini de l'incendie de vaisseaux au port du Pas*
sage : ce fut pour elle un feu de joie magnifique.
Albéroni vit tomber son crédit pièce à pièce, et
le chevalier de Saint- Georges eut les vents et les
destins contraires^ en dépit de^on protecteur. Il
n'aborda pas même en Ecosse : j'avais aidé les
vents de tout mon pouvoir.
Je regarde comme mon triomphe, en fait de
négociations, la chute d' Albéroni, si haut élevé,
que rien ne semblait devoir l'atteindre. Tous les
DU CARDINAL DUBOIS. 143
papiers et détails de ce grand œuvre sont con-
servés ailleurs. La postérité verra comment^ avec
Tappui d'une nourrice de la Reine et de trois ou
quatre paysans de Parme, j'ai miné le pouvoir
de ce cardinal, qui résistait aux ressentimens de
la Hollande, de l'Angleterre , de l'Allemagne et
de la France. Je fus content de mes étrennes.
Dans les premiers jours de janvier 1720, Albé-
roni reçut un ordre du Roi de partir dans les
vingt-quatre heures, et d'aller hors d'Espagne.
Albéroni ne fît aucun effort pour gagner Phi-
lippe, qui achetait à si bas prix la paix avec le
Régent ; il ne prit que le temps de faire ses malles,
tant il craignait qu'on le retint à Madrid avec au-
tant de soin qu'on en mettait à le chasser. Ce qu'il
emporta d'or et d'argent dut appauvrir l'Es-
pagne.
Albéroni, sous la conduite d'un officier français,
se réfugia sur les terres de France; l'emprisonner
à la Bastille pour le reste de ses jours, était une
vengeance machiavélique dont je sus me préser-
ver. Il me parut plus beau de jouir de son abais-
sement comme de mon ouvrage. C'est moi qui lui
délivrai un passe-port pour aller sans inquiétude
de Gironde à Antibes^ où il s'embarqua. J'avais
affecté de signer mon nom en grandes lettres^ et
je lui fis dire que^ s'il désirait venir a Paris ^ je
le priais d'accepter un appartement au Palais-
Royal, de plain-pied avec le mien. Il ne répondit
pas à mes politesses^ et passa en Italie, où Ton
se méfia de cet hôte dangereux. Gènes et Rome
lui fermèrent leurs portes; mais le Pape eut be-
soin de ses talens, qui parurent avec désavan-
tage sur une moins vaste scène : il s'agissait de
détruire la petite république de Saint-Marin !
Cependant il* peut espérer de vivre aussi paisible
qu'un bourgeois du Marais, car on commence à
lui tenir compte d'avoir conservé l'inquisition en
Espagne. Je dirai de lui comme Madame disait
de la Maintenon : Pater noster, libéra nos d' Al-
béroni! Amen (i). Aujourd'hui le cher cardinal
doit avoir cinquante-huit ans; moi j'achève tout
doucement ma soixante - cinquième. La chance
(i) « NoU'e père, délivrez-nous d'AIbéroni, ainsi-soit-ii.»
Allusion aux paroles du Pater, qui finit par libéra nos a
malo. {NoU de VEdùtur.)
DU CARDINAL DUBOIS. i45
est contre moi, qui ai de plus que lui sept ans et
une rétention dWine (r).
(i) Jusqu'ici ces mémoires se suivent presque sans autres
interruptions que celles que la prudence a pu imposer
aux éditeurs; aucun fait important n'est oublié, et Tordre
chronologique fait foi de l'exactitude du cardinal Dubois.
Mais ici commencent de fréquentes omissions, sans que nous
puissions dire si elles sont volontaires ou non; beaucoup
d'intervalles de temps ne sont pas remplis; beaucoup d'évé-
nemens sont passés sous silence : il semble que Dubois, ar-
rivé à une certaine époque, n'a pas eu le temps d'achever son
livre autrement qu'en rassemblant des matériaux, ou peut-
être que Mercier ou tout autre a enlevé de ces mémoires ce qui
concernait les débauches inouiesdu Régent ; nous le croyons
d'autant plus volontiers, que l'on rencontre dans ie manu-
scrit des renvois à des anecdotes qui manquent. Nous ne
savons pas si nous devons regretter ces mutilations ou nous
en réjouir. Il est probable que les passages supprimés se
sentaient trop du caractère de leur auteur; cette perte est
donc fort indifférente. Nous n'avons pas cherché à remplir
ces interstices, et nous avons continué à réunir en chapitres,
avec des sommaires,ces fragmens, qui sont certainement
de la même main que le reste des mémoires.
( Note de V Editeur.)
IV. 10
i46 MEMOIRES
<»^<%i^^<% 1^%^/*^ , ^^^^^%/%^^^^^^^^*^
CHAPITRE lY.
Mauvaise santé du Régent. — Son intempérance— Portrait
du comte de Noce. — Portrait du comte de Broglie. —
Le Luxembourg. — Chansons satiriques. — La Grange-
Chancel; son portrait; ses Philippiques\ sa punition. —
Arouet de Voltaire ; son portrait; son esprit et son carac-
tère. — Chansons. — La tragédie d' OEdlpe, — Arouet se
moque en face duRég('nt. — Représentation à'OEdipe,
La fille de Jocaste. — M"* d'Orléans; son portrait. —
Ah ! mon cher Cauchereau ! — Le couvent. — L'abbesse
et la rehgieuse. — L'abbaye de Chelles. — Couplet. —
Extravagance de la duchesse de Berri. — Mystère. -—
Son mariage secret avec Riom. — La tête de crapaud.
— Grossesse. — Pèlerinages aux Carmélites. — Maladie
deM"*^ de Berri; ses derniers momens; sa mort; son
enterrement.
J'ai dit que le Régent était bien changé au
dehors comme au dedans depuis sa régence toute
dissipée, non pas en plaisir, mais en épouvan-
tables débauches, dont je riais tout haut et
gémissais tout bas^ car je savais par moi ce que
DU CARDINAL DUBOIS. i47
c'est que la fragilité des choses humaines, et
combien il y a de lie au fond de la coupe des
Yoluptés^ sans parler de la santé, bien sans le-
quel tous les biens ne sont rien. Ainsi, n'est-il
pas triste pour un cardinal-ministre d'avoir une
Tessie comme la mienne? je n'ose ni boire ni
manger, de peur de tomber dans les mains des
médecins et des apothicaires. Le Régent donc ne
fera pas une longue vie; il mourra d'apoplexie
foudroyante; c'est à quoi il est prédestiné, mal-
gré le sang que lui tirent Chirac et Maréchal. Ce*
pendant rien ne l'arrête,* il n'est pas plutôt hors
de son lit qu'il fait tout ce qu'il peut pour s'y
remettre. Je lui pardonnerais le goût ou la fureur
des femmes, eu égard à son robuste tempéra-
ment; mais ses soupers, et partant, ses ivrogne-
ries, le rendent bourreau de lui-même.
Je ne l'avais pas accoutumé à ce vilain défaut,
mais sa Berri et ses roués l'ont nourri à leur
école ; il ne boit pas moins de cinq bouteilles par
chaque jour, et dans les cérémonies de table au
Luxembourg , il faisait venir le hanap de Char^
lemagne^ c'est le nom qu'il donnait à son verre,
sorte de petit tonneau cerclé et bordé d'argent,
lO.
148 MÉMOIRES
et le vidait d'une lampée. Toutes les femmes
de ces festins nocturnes buvaient comme des
hommes qui boivent bien. Aux vins de Chypre et
deTokay succédaient l' eau-de-vie et les liqueurs,
et force était à la régence de se coucher sous la
table. Avant la mort de la duchesse de Berri,
Son Altesse royale ne cessait pas un instant
d'être ivre, soit au conseil, soit à la messe. Le
duc d'Orléans allait à Asnière chez la Parabère,
au Luxembourg, à Saint-Gloud ou à Ghelles, et
revenait dans son carrosse sans pouvoir se porter.
Une nuit il descendit de voiture sur la route de
Saint-Cloud, s'enfonça jusqu'au cou dans un
fossé plein de boue, et en cet équipage envoya
chercher Emilie, sa maîtresse, pour le tirer du
précipice, disait-il. Cet état déshonorant se re-
nouvelait tous les jours, et mes sages avis ne
pouvaient balancer les séductions de Noce, qui'
servait de Mentor à ce nouveau Télémaque.
Noce, que je n'ai pas placé dans ma descrip-
tion des roués (i), non plus que de Broglie, est
( I ) Dubois ne parle des roués qu'en cet endroit j la des-
cription qu'il désigne manque dans le manuscrit.
{Note de V Editeur.)
DU CARDINAL DUBOIS. i/,^
un scélérat de bonne compagnie; il m'a trompé
long-temps^ comn^ tant d'autres; je croyais à son
amitié, qui n'était qu'un leurre de sa Jiaine. Ja
loue le ciel d'avoir démasqué le traître, et de l'a-
voir mis hors de portée de me nuire. L'indigne
manière dont il me desservit durant mon am-
bassade d'Angleterre rompit tous nos liens. Noce
a l'air d'un grand Arabe,, ou Egyptien; Madame
disait qu'il était noir, vert et jaune foncé ; le mot
est plus plaisant que juste. Il a des cheveux
noirs et crépus, un regard de caméléon et une
lialeine de serpent. « Noce, lui disais-je, vous
sentez ce que vous êtes; c'est du fiel, au lieu de
sang qui coule dans vos veines. » Il n'a guère
xnoins de cinquante ans, et se vautre encore dans
le bourbier. Il n'a pas fallu moins de mon crédit
pour renverser celui dd' Noce, qui avait aveuglé
Son Altesse royale au point de lui faire croire
que la Parabère était fidèle. Il savait pourtant ce
qu'il en était de cette vertu à dix amans. Noce a
Lien quelque esprit, mais c'est une impertinence
qui déborde en, méchanceté. Il est fils d'un an-
cien sous - gouverneur du duc d'Orléans ; à ce
litre, il traitait d'égal à égal avec son cher Phi-
1 5o MÉMOIRES
lippe. Il ne ménage pas pins Dieu que les hommes,
comme s'il n'y avait pas de toliaerre j mais tous ses
vices sonfcsubordonnés à l'ambition et au plaisir de
faire le mal. Selon mon système de juger les gens
d'après leur nom , j'ai reconnu que le sien ve-
nait du latin nocere, qui veut dive nuire. L'im-
pératif de ce verbe donne woce, nuis. C'est Satan
qui l'a si bien baptisé. Enfin, son premier mérite
est d'avoir fait passer dans sa poche de celle du
Régent deux ou trois millions de bon argent,
qu'il ne dépensa pas à fonder des couvens.
Broglie est un autre drôle, moins intéressé,
moins faux , moins scélérat que Noce , mais il y a
du sang italien dans ses veines^ c'est dire assez
qu'il ne vaut pas grand'chose. Son frère aîné a
été tué aux armées j le cadet est un digne officier,
ennuyeux à voir et à entendre, du reste, honnête
homme, sans main pour prendre, sans langue
pour mentir^ tel n'est point le roué, que l'on
rouera quelque jour ^ de visage, il ressemble à une
chouette, avec ses yeux flamboyans et son nez en
forme de bec^ il excelle à décocher une épi-
gramme; il trouve des expressions burlesques
et en même temps si ingénieuses, que le rire
DU GA1U:>INAL BUBOIS. x5i
l'absout; il est toujours criblé de dettes , car, a-
t-il quelques écus^ il va les jouer et les perdre
dans les tripots* Il a beaucoup contribue à me
dégoûter des soupers du Luxembourg.
Je n'aurais pas le front d'écrire ce qui s'y pas-
sait 5 j'avais fini par m'excuser sur mes travau:?:
pour ne pas y paraître. « Dubois, disait le Ré-
gent, nous manquera cette nuit; il faut laisser sa
place videet son verre plein ;nous nous souvien-
drons d'être sages pour ne pas encourir ses repro»
ches. » Il est vrai que dans ces orgies je jouais
souvent un rôle passif; et sans les bontés qu'une
grande dame avait pour moi, les lumières étein-
tes , j'aurais été réduit à rien. Son Altesse royale
même, eu égard à son humeur inconstante^ n'é-
tait pas aussi heureuse qu'elle l'eut voulu. « Mes
amis, répétait le Régent les larmes aux yeux,
je suis un grand malheureux! il me faudra sa-
crifier Vénus à Bacchus ! j'en suis venu au point
où en était Jupiter, lorsqu'il enleva Ganimëde
pour lui verser a boire. » La duchesse de.Berri,
qui présidait à toutes ces fêtes avec une intaris-
sable gaîté , savait l'art de consoler les epnuis de
son père. Le souper commençait vers dix heures
■.^»
i5a MÉMOIRES
du soir^ et les convives ne sortaient de table que
par deux et à tour de rôle: c'étaient des cris^ des
chants, des ëclats de rire! Les femmes étaient d'or-
dinaire moins nombreuses que les hommes.Il m'est
resté d'une de ces bacchanales une cicatrice à la
joue, a cause d'un cristal que me lança M°*'de Sa-
bran^ pour l'avoir embrassée. Pendant les nuits
d'été, nous nous répandions dans les jardins, sans
ordre et sans étiquette; la maîtresse de céans don-
nait l'exemple, et le Régent avait la prétention de
ne pas demeurer en arrière. Je me rappelle que
nous entendions dans le lointain les chartreux
chantant ï Angélus de minuit ; nous chantions
. aussi, mais sur une autre game. Cette vie sibariti-
que ne convenait plus jà mon âge. Anacréon, que
Richelieu me présentait pour modèle, était plus
vieux que moi, je l'avoue ; mais quand il festoyait
le vin, l'amour et Bathyle, il n'était pas secré-
taire d'Etat. Un vieillard a mauvaise grâce au
milieu des folies de la jeunesse. Le Régent pous-
sait même si loin l'oubli de son âge, que je lui
disais fort inutilement :
tf Monseigneur, vous avez plus de quarante
ans.
DU CARDINAL DUBOIS. i53
— Oui, mon cher Dubois, répondait-il j mais
j'en ai vécu plus de quatre-vingt.
— On ne s'en aperçoit pas à votre sagesse. »
Je ne lui pardonnais pas surtout de donner
lieu à d'affreux soupçons; on a beau ne pas y
croire, on gémit de les entendre.
De tous ses enfans, Son Altesse préférait ses
trois filles , la duchesse de Berri , M^ d'Orléans
et M"' de Valois; je comprends qu'il n'aime pas
son grand nigaud de duc de Chartres. Qu'on en
Fasse un grand-maître des ordres du mont Car-
mel et de Saint-Lazare, rien de mieux; je suis
bien trompé s'il. ne s'enfroque pas quelque jour.
Le Régent a donc affectionné ses £lles, qUi
avaient pour leur père une piQpdigieuse tendresse,
ce qui fit jaser; mais on s'y accoutuma, et l'ha-
bitude alla jusqu'à chanter dans les rues, les
antichambres et partout, cette vilaine chanson
tjui commence ainsi :
Philippe est un joli mignon, etc., etc.
».
Ces infamies sont sorties de la boutique de
M"' du Maine : vers et prose, chansons et épi-
grammes pleuvaient pour grossir ces calomnies,
t54 MÉMOIRES
et Son Altesse royale n'était pas le dernier à les
répéter, « Que veut-on que je fasse? disait-il ; si
le peuple ne chantait pas^ il pleurerait.» Ce bon
Prince ne voulait pas croire que ses familiers
fussent les auteurs de ces injurieuses satires.
Parmi les plus sanglantes et les plus impunies,
je citerai les Philippiques et la tragédie diCEdipe^
Les deux poètes qui le& firent méritaient la corde»
L'un fut mis en prison^ d'où il s'échappa j l'autre
fut comblé de présens. Tout le monde connaît
La Grange-Chancel et Voltaire. La Grange que
j'avais hanté en la compagnie de Racine , de San-
teul et de Chaulieu, est un mouton avec une tête
d'hyène : du reste^ il est bon homme au fond, et^
bon vivant. C'est uge figure de gnome ^ opaque y
lourde et embarrassée d'embonpoint. On ne croi-
rait pas qu'il y eut tant de fiel sous cette masse
inerte, cette physionomie stupide et ces cheveux-
plats. On est fort étonné d'entendre sortir de
cette épaisse enveloppe une voix aigre et criarde.
Il répète à tout propos, qu'il est bon, et que s
ennemis sont méchans. Il faisait des tragédies a
collège, et celles qu'il compose encore au jour
d'hui sont des ouvrages d'écolier. Il se dit com
DU CARDINAL DUBOIS. i55
plaisamment l'élève de Racine , qui lui conseil-
lait de faire des souliers^ plutôt que des pièces de
théâtre. L'abbé Grécourt, la princesse de Conti,
dont il était page, M"^ du Maine^ qui lui avait fait
part de ses faveurs , en firent ce qu'il est , un ri-
mear impudent, un libelliste enragé. Il n'avait
^ue des obligations au Régent^ qui le pensionna^
et l'aida en plusieurs occasions; mais un procès
s'étant élevé entre lui et le duc de La Force au
sujet de quelques terres en Périgord, il voulut
que sa cause fût la meilleure, parce que M. de
La Force avait été protestant, puis abbé , puis
duc, puis agioteur, puis accapareur, disait-il
d'une voix de Thémîs. Il s'adressa, pour avoir
prompte justice, au duc d'Orléans, q-ui n'en put
mais, et laissa le tribunal condamner La Grange
aux frais et dépens : Facit indignatio versus. La
Qrange rejeta son malheur sur Son Altesse royale,
5t commença dès lors a l'étourdir de vers assez
pitoyables, et, qui plus est, infâmes. Il disait tout
baut les plus atroces choses contre ce Prince ,
Jui n'y prit pas garde. L'impunité irrita La
orange : lorsqu'on lui demandait pourquoi il
î^attaquaît à plus grand que lui : m Pourquoi, ré^
i56 MÉMOIRES
pondait-il^ le Régenta-t-il pris le parti deLa Force
contre moi ! » La Grange était un loup furieux^
que j'enchaînais avec de petites caresses et quel-
ques dîners : je le fis venir et l'engageai à ne
point forcer Son Altesse à lui fermer la bouche par
autorité. « M. Dubois, nie dit-il, je n'ai peur ni
du Régent ni d'aucun de ses sycophantes. » Mes
conseils s'envolèrent en fumée. Les visites qu'il
me rendit à ce sujet, et sans conversion de sa part,
excitèrent de méchantes langues à m'attribuer
une partie des Philippiques. On répandit à la
cour que je fournissais les faits que La Grange
mettait en odes.
« Hé bien! l'abbé, me demanda le Prince, on
parle d'horreurs écrites sous ta dictée contre mes^
filles et mes ministres.
— Monseigneur, répliquai- je , si ma main avait
commis le crime de trahir Voire Altesse, je la.
couperais sur l'heure.
— Crois-moi, ne coupe rien, si ce n'est le^
oreilles des calomniateurs; mais prie La Grang
d'épargner les dames. »
Déjà les preniières Philippiques étaient termi-
nées, lorsque la conspiration Cellamare fut dé-*
BU CARDINAL DUBOIS. 157
ouverte. La Grange s'était si intimement impa-
onisé à Sceaux, qiie je fus tenté de le loger à
1 Bastille ; mais la crainte de l'arme de Juvénal
'empêcha d'en rien faire. La Grange, avec une
ardiesse incroyable, se déclarait le poète des
^hilippiqueSyqui couraient lemonde manuscrites
L imprimées à Amsterdam par les soins de ce
redin de Rousseau. Oa poussa l'attention jusq-
u'à envoyer au Palais -Royal une copie plus
pouvantable que les autres , avec des notes en-
enimées de la plus noire perfidie. Saint-Simon
vait dès l'origine montré au Régent les deux
)remicres odes dans lesquelles on l'accuse Iiaute*
Qent d'avoir empoisonné les Princes et de vou-
oir usurper la couronne. Le Régent les déchira
n disant : « Voilà l'ouvrage d'un fou ou d'un
jionstre! je ne veux pas prendre connaissance de
es libelles; car je le ferais condamner à mort. »
l'est moi qui lui apportai l'ode troisième, qui ann-
onçait une suite à cette entreprise des Furies. Je
e voulais pas perdre La Grange, mais sauver le
^gent de cette conspiration poétique. Le soin
Vie l'on a pris d'anéantir cet exécrable libelle
our qu'il n'en transpirât rien à la postérité me
> ■ V
» "il
i5S MÉMOIRES
décide à rapporter^ quatre strophes comme des
monumens de la rage de ce moderne Archiloque.
Après avoir peint le commerce incestueux de
Cynire avec sa fille Myrrha, il s'adressait à Vénus
pour continuer cette eJBfrénée allégorie contre le
Régent et la duchesse de Berri :
Suis- les dans cette aatre Caprée,
Où, non loin des yeux de Paris,
Tu te vois bien mieux célébrée
Que dans File que tu chéris.
Vers cet impudique Tibère
Conduis Sabran et Parabère,
Rivales sans distinction ;
Et pour achever Fallégresse,
Conduis Priape à la Priacesse
Sous la figure de Riom.
Que parmi de lassiyes troupes
De tes sujets les plus zélés
Le vin se verse à pleines coupes
Parla main des enfans ailés;
Que la nature sans nuage
Montre en eux tous ces avantages,
Comme nos premiers aïeux :
Qu^ils tournent leurs mains effrontées
Contre des modes inventées
Pour le supplice de leurs yeux.
t ■î^
DU CARDINilL DUBOIS. 169
Vainqaear de Flnde, dieu d'Eryce,
Soyez les âmes da festin ^
Faites qae tant y renchërisse
Sur Pétrone et sur F Arétin j
Que plas d'une infâme posture.
Plus d''nn outrage à la nature.
Excitent d^impudiques ris,
Et que chaque digne convive
Y trace une peinture vive
De Gapoue et de Sybaris.
Dans ces saturnales augustes
Mettez au rang de vos égaux .
Et vos gardes les plus robustes,
Et vos esclaves les plus beaux j
Que la faveur ni la puissance,
La fortune ni la naissance ,
N*y puissent remporter le prix j
Mais que sur tous autres préside
Quiconque a la vigueur d'Alcide
Sous un visage de Paris.
Voilà les horreurs que Ton vomissait contre
régent de France I Les noms de Caprée pour
Luxembourg^ de Paris pour la ville de Paris,
ient des voiles si transparens, que l'on n'avait
5 même l'alternative de feindre d'ignorer sur
i tombaient ces grossières insultes. Malheu-
Lsement il se rencontrait beaucoup de vrai
V- %.
i6o MEMOIRES
clans celte fange. Le Régent entra dans une
terrible colère de voir sa chère fille de Berri
mêlée en ces atrocités. « Noce, cria-t-il au pre-
mier moment, va-t'en avec quinze mousquetai-
res à la poursuite de ce misérable La Grange ^
tue-le comme un chien, ce sera de la besogne
de moins pour le bourreau.» Noce y serait allé;
mais je l'arrêtai en représentant à Son Altesse
que ce serait fournir des armes contre lui, et
que cette vengeance n'était ni juste ni nécessaire.
Il se rendit à mes avis et m'en sut bon gré ; je fis
avertir La Grange de s'enfuir, et quand je le crus
hors d'atteinte , je rais des gens à sa poursuite.
L'infernal Noce avait déjà répandu le bruit que
le Prince voulait se défaire de ce barbouilleur de
libelles. La renommée enchérit bientôt sur ce
bruit indiscret ; on alla jusqu'à dire que La
Grange avait été assassiné; sa disparition subites
justifiait cette assertion fausse. La Grange en eu'
avis, et voulut voir de près la figure qu'il aurai'
après sa mort j il rentra en France, et fut pris
Avignon par un affidé de d'Argenson, moins at-
taqué et plus furieux que le Régent. La princesse» *
de Conti obtint que, sans forme de procès,
■1
DU CARDINAL DUBOIS, i6i
Grange serait envoyé aux îles Sainte-Marguerite;
elle obtint, peu de temps après, que Ton facilite-
rait l'évasion de son ancien page, qui vagabonde
en Suisse, en Italie et en Hollande, continuant ses
Philippiques et en infectant toutes les oreilles;
puisqu'il nommait le Régent Busiris et Procuste^ :
n'eût-on pas bien fait de le traiter à la manière
de ces tyrans de l'antiquité. Certes un pareil
poète est plus dangereux que vingt Cartouches.
La tragédie dHOEdipey qui fut représentée avec
tant d'éclat et approuvée par Son Altesse royale,
m'a toujours semblé dirigée contre les mœurs du
Palais-Royal et du Luxembourg. Je l'ai dit , on
ne m'a pas voulu croire : cependant le public a
vu clair comme moi, et de là des sarcasmes pous-
sés jusqu'à l'hyperbole. D'ailleurs, Arouet n'était
pas à son coup d'essai satirique ; depuis sa sortie
des classes, il épigrammatisait à tort et à travers;
il avait composé les fameux vers des Moabites et
des Ammonites. Il avait mis sur le compte de son
confrère en Apollon, Leb run , qu'il haïssait^ les
J'ai Vuy auxquels il put ajouter : Tai vu la Bas*
tille ! Je ^uis cause de sa prison ^qu'il a si fort
sur le cœur : il devrait me remercier de l'avoir
i6% MÉMOIRES
logé et nourri aux dépens du Roi j ça lui a été
du bon temps pour faire de la satire. On parle
beaucoup de son poème de la Ligue^ qui^ pour
se passer sous Henri IV, n'en est pas moins sans
doute une allégorie du temps présent, avec la
conspiration Cellamare et les du Maine. Quant à
Œdipe f il aura beau se défendre d'intentions
hostiles, je les lui prêterai toujours. Si le duc
d'Orléans avait eu égard à mes avis, l'incestueux
Œdipe aurait valu à son auteur, au lieu d'une
médaille d'or à l'effigie de Philippe d'Orléans ,
quelques années d'ombre et de pénitence. Mais
non, ce coquin d'Arouet égratigne d'une main
et caresse de l'autre; il flatte et calomnie; il
fient de la nature du chat, le plus faux de tous
les animaux domestiques. Au Thibet, je parie
qu'Arouet adorerait les excrémens du Grand
Lama ; il s'en moque à Paris. Il n'a ni cœur ni
âme; mais il a de l'esprit; il n'a que cela, mais
il en a jusque dans la plante des pieds : c'est de
l'esprit diabolique, si l'on veut. On prétend
qu'il me ressemble ; je ne m'en ferai pas com-
pliment. Touftfois il ne m'aime guère , malgré
3'encens qu'il me brûle sous le nez ; vienne ma
DU CARDINAL DUBOIS. i63
disgrâce, et il me jettera de la boue. Il ne m'a-
vait pas oublié dans les Tai J^u :
T'ai vu des gens de rien tenir les premiers rangs.
Dans les lettres qu'il m'a écrites, il me compare
seulement aux Sulli et aux Colbert, et dans ses
épîtres en vers, il met le cardinal de Richelieu
bien au-dessous de moi ^* j'en ris tout bas et fais
bonne contenance.
Voltaire est un grand corps diaphane , et qui
pourtant ne laisse pas voir facilement le fond de
sa pensée. Sa figure maigre, pâle et osseuse^ est
empreinte d'une raillerie d'autant plus perfide
qu'elle abonde en belles paroles. Il y a dans sa
bouche pincée une continuelle épigranimç, soit
qu'il parle aux princes, soit qu'il parle aux valets.
Il ne respecterait pas Dieu davantage, et même
il aflfecte de traiter la religion avec un souverain
mépris. « Prenez garde, lui ai-je dit, vous vous
attaquez à forte partie, les prétr.es et les dévotes!»
Pour ma part, je ne me pique pas de piété, mais
l'intolérance religieuse est mon antipode. Vol-
taire met de l'intolérance dans la philosophie.
Tout devient poison sous sa plume; il extrait du
II.
x64 MÉMOIRES
yenin de la Bible, qu'il cite volontiers. Sa mo-
destie n'est qu'une gaze jetëe sur la haute opi-
nion qu'il a de lui-même ; en cela, il fait preuve
de goût. M"* deVillars a raison de dire, qu'il est
comme une pierre d'aimanl qui communique sa
propriété au fer qu'elle touche j en effet, j'ai vu
des bêtes se déniaiser dans son commerce. Il y a
de quoi faire une réputation, des bribes d'esprit
qu'il laisse tomber sans y songer. Je l'ai signalé
comme l'homme de France le plus dangereux ,
et l'événement démontrera ce qu'il peut faire
avec sa plume , qu'il a nommée l'arme du ridi-
cule. Il déteste les rois , et s'est fait leur courti-
san ; il déteste les nobles, et il recherche la no-
blesse, s'intitulant pompeusement M. Arouet de
Voltaire; il envie fortune et honneur, et s'en va
prêchant la médiocrité et l'obscurité du poète ;
il veut jouer le rôle d'Encelade contre le ciel ,
et flatte plus d'un cardinal.
« Monsieur, lui ar^je dit, vous qui avez fait
Œdipe , sauriez - vous expliquer l'énigme de
votre caractère?
— Monseigneur, m'a-t-il répondu, je ne sais pas
trop eequejesuis, mais je sais ce que je veux être.»
DU CARDmAL DUBOIS. i6S
Enfin Arouet^ que le Régent a comble de faveurs^
est auteur anonyme de presque toutes les épi-
grammes qui nous assassinent. Le plus horrible,
c'est qu'il ne manque jamais de me^ les apporter
avec de grands hélas d'indignation. Il finira par
être cloîtré à la Bastille pour faire pénitence.
Ainsi Crébillon m'a donné comme certain que
les vers qui coururent à propos diOEdipe sor-
taient de la même fabrique :
La grosse Valois, etc. etc.
♦
r
Arouet a fait la demande et la réponse :
C'est beaucoup d'honneur à Philippe,
Que de lai comparer Œdipe.
L'un ignorait ce qu'il faisait.
Mais l'autre sait bien' ce qa'U fait.
Son Altesse royale ne sait pas les haines que
l'on ameute contre lui avec de méchantes rimes.
Gare au gouvernement qui se laisse battre en
brèche par le ridicule où le mépris. Arouet! avec
son OEdipe, nous a plus maltraités que la conspi-
ration Cellamare.
U. avait composé cette tragédie à dix-neulÇ ans.
i66 MÉMOIRES
Sa détention à la Bastille^ que j'eusse préférée à
ma rétention d'urine^ lui donna le loisir de met-
tre la dernière main à son ouvrage. Ce n'était
pas peu de chose que d'avoir à yaàncreVOEdipe
du grand Corneille; celui deSophocl^n'intéresse
que les collèges. Sitôt qu'il fut hors des verroux^
il fit des démarches à la Comédie^Française poar
qu'on représentât Œdipe : « Le succès, disait-il
aux acteurs, sera à la portée de tout le monde,
car le Régent est au Palais-Royal. » Les acteurs
firent ce qu'ils purent, pour le détoujrner de
donner cette tragédie au théâtre, et, pour le dé-
goûter, exigèrent de nombreux changemens , et
un amour honnête, selon l'expression de Dufresne.
Arouet poussa Philoctète à côté de son inces-
tueux Œdipe, et sollicita la permission de jouer
la pièce. Le père La Rue, qui la connaissait,
m'exhorta secrètement à la faire défendre. Mais
Arouet, s'appuyant de tous ses amis et protecteurs,
me devança auprès de Son Altesse royale. J'étais
présent, ainsi que M"* d'Orléans, à l'audience
qu'il sut tourner à son avantage.
Il arriva présenté par le marquis de Breteuil
et nous apitoya par ses génuflexions. Il avait un
DU CARDINAL DUBOIS. 16^
bel habit de cour^ et je Farrétai au milieu de sa
première phrase^ pour lui demander où ill'avait
acheté.
« Monseigneur, me dit-il, j'ai conspiré contre
la mythologie , qui représente Apollon à moitié
nu, et contre Bq^eau^ qui nous le montre crotté
jusqu'à Uéchine, en la personne de Colletet.
— Monsieur^ repris- je, tant que vous ne con-
spirerez pas autrement , vous vivrez sans crainte
de la Bastille.
— Je ne crains, répliqua* t-il, que de déplaire
à Son Altesse royale.
— En ce cas vous n'avez rien à craindre, dit
avec bonté le duc d'Orléans : on raconte des
merveilles de votre Œdipe.
— Ah! Monseigneur, répondit- il, je veux
vous en faire juge vous-même.
— C'est un vilain sujet qu'OEdipe! interrom-
pit M~ d'Orléans.
— Je ne l'ai cependant choisi que pour vous
plaire, riposta le petit Arouet en se mordant
les lèvres.
— Oui, continuai-je, mais Aristote ne pres-
crit-il pas de finir par la punition du crime?
i68 MÉMOIRES
— Mon OEdipe^ dit Arouet, se crève les yeux,
comme vous savez.
— C'est un affreux supplice d'être aveugle^
ajouta le Régent en touchant son œil malade.
— Puis-je espérer, interpréta le poète, que
vous le serez pour les défauts ^ mon ouvrage?
— Soit, Monsieur des Tai Vu.
— Monseigneur, je vous jure que je ne suis
pour rien dans cette platitude; mais je me ré-
jouis d'y pouvoir ajouter que fai vu Œdipe
représenté sous les auspices de Votre Altesse.
- — Voltaire, dit M. de Breteuil, parlez - nous
un peu de votre chef-d'œuvre.
— En quatre mots voici la pièce , reprit l'in-
solent : Jocaste est une très-digne reine, qui s'est
mariée avec son fils sans s'en douter, du moins
l'histoire le dit ; OEdipe a de plus tué son père
Liaïus, toujours sans s'en douter: tant il est vrai
que la fatuité est de beaucoup dans le mal qu'on
fait, et non pas dans le bien !
. — Oui, répliqua Breteuil, Jocaste n'est-elle pas
pas en affaire de cœur avec un certain Philoclète?
cela est fort plaisant.
— Et de bon exemple, dit M"' d'Orléans-
DU CARDINAL DUBOIS. 169
— Oh mon Dieu ! repartit Arouet, qu'est - ce
qui s'avisç d'épouser sa mère aujourd'hui ! la
grave antiquité est pleine de quiproquo sem-
blables.
— Ne seriez - vous pas d'avis de changer le
nom d'OEdipe? proposai-je.
— Pourquoi cela? m'objecta le poète d'un
air pétillant de malice, n'est-ce pas son véritable
nom?
— En vérité, dit le Régent, Corneille a bien
fait une tragédie sous ce titre.
— Sans doute, lui fit observer Arouet^ mais
on prétend qu'il ne l'eût pas faite sous la Ré-
gence. Pour dernière grâce , Monseigneur , je
vous prie d'assister à la première représentation.
— Avec M"" d'Orléans et ma famille, » promij.
le bon Régent.
Arouet sortit radieux des trafts dé satire qu'il
avait lancés à bout portant. Quand il fut dehors
ainsi que Breteuil et la duchesse :
« Parbleu 1 m'écriai-je. Monseigneur, ne voyez-
vous pas que ce marmot se moque de vous ?
— Est-ce sa faute s'il a un visage à grimace de
singe ? '
I70 MEMOIRES
— Gomment ! vous n'avez pas compris qu'OE-
dipe était Philippe d'Orléans ?
— Fi donc! alors Jocaste serait M™ d'Orléans,
ou Madame; et toi tu serais Piiiloctète, l'ami
d'Hercule et la terreur des monstres.
— Je m'étonnerais si Arouet n'avait pas peur
de moi. Quant à l'ami d'Hercule, je suis le vôtre,
et cela me suffit.
— Je suis curieux de voir si le parterre me
reconnaîtra. »
La représentation eut lieu* Je soupçonne
Arouet d'avoir préparé ce prodigieux scandale.
Le duc d'Orléans était en loge avec Madame,
M"** d'Orléans, la duchesse de Berri, M"* d'Or-
léans et M"' de Valois. Toutes les maîtresses et
tous les roués garnissaient la salle, et le parterre
était plein de çabaleurs. Déjà sur les affiches le
titre d!OEdipe fvait été remplacé au crayon par
le nom de Philippej celui-ci affecta de ne rien
laisser paraître de son mécontentement : mais
avant que la toile se levât, les spectateurs regar-
dèrent sa loge avec des murmures et des rires in-
sultans. Le Régent fit semblant de ne s'en pas
apercevoir, et continua de causer bas avec sa
^^ DU CARDINAL DUBOIS. 171
fille de Berri. Lorsque Dufresne parut sous les
traits d'OEdipe, on remarqua^ dans une stupéfac-
tion bruyante, qu'il avait calque son air sur le
Régent lui-même. Pour achever la ressemblance,
sa perruque était en tout point pareil à la
sienne. Son Altesse royale ne put s'empêcher de
sourire, ses filles l'imitèrent; je ne saurais dire
les applaudissemens qui éclataient , soit qu'OE-
dipc parlât de ses crimes, de son inceste, ou du
malheur de ses sujets.
■
Qaand il se voit eafin, par un mélange affreux.
Inceste et parricide, et pourtant vertueux,
tous les regards, fixés sur le Régent et sa famille,
portèrent ce vers à son adresse, et, pour déguiser
son embarras, il eut l'idée d'applaudir; son exem-
ple fut suivi de tout le monde, et par cette ré-
solution, dont le succès n'était pas certain, il dé-
joua la méchanceté, qui se promettait de Importer
un coup terrible dans l'opinion. Il est vrai ce-
pendant qu'au moment où le grand-prêtre dit :
Malheureux, savez-vous quel sang vous donna Tètre ?
Entouré de forfaits à vous seul réservés»
Savez-vous seulement avec qui vous vivez?.,.
172 MÉMOIRES
on entendit une voix qui interrompit Facteur :
« Plaisante question ! qui le sait mieux que lui?»
L'acteur continua :
O Corînthe ! 6 Phocide ! exécrable hymënëe !
Te vois naître une race infâme, infortanëe,
Digne de sa naissance et de qui la farear
Remplira Tunivers d^épouyante et d^horrear.
« Diable, reprit la même voix, combien donc
auront-ils d'enfans ? » M™ de Berri changea de
couleur et fut sur le point de s'évanouir. Cette
singulière impression n'échappa point à la partie
de l'auditoire qui voyait le spectacle dans la loge
de Son Altesse royale.
La représentation fut troublée par un incident
• fort burlesque : la fille que la Desmares avait
eue du duc d'Orléans était en loge ouverte avec
son frère naturel , le chevalier d'Orléans. Cette
belleeso nne était depuis peu de temps hors
du couvent de Saint-Denis, où*elle avait été
élevée sans savoir de qui elle était fille. Desmares
ne l'avait pas vue depuis sa naissance, parce que
les religieuses avaient déclaré qu'une comédienne
gâterait, par sa présence, le fruit d'une éducation
DU CARDINAL DUBOIS. 173
faite à Tombre des autels. Desmares, qui avait
des accès de maternité, ne pardonna pas cette
rigueur au Régent, qui déjà, d'après mon con-
seil , s'était refusé à prendre sur son compte un
autre enfant, sous prétexte qu'il était trop arle-
quin.
« Qu'entendez -vous par là? lui demanda
Desmares.
— J'entends, reprit Son Altesse, qu'il est de
trop de pièces différentes. »
L'électeur de Bavière se montra moins difficile
et s'accommoda de Yarlequiriy en gratifiant la
mère d'une tabatière enrichie de beaux diamans.
M"* Desmares, après sa sortie du couvent, venait
d'être installée au Palais-Royal, sous ia tutelle
paternelle; elle pleura beaucoup de n'être point
légitimée comme son frère, le chevalier d'Or-
léans, qui l'accablait d'amitié avant qu'elle fût
mariée au marquis de Ségur. On la menait au
théâtre pour la décloîtrer tout-à-fait, Jocaste,
qui s'occupait moins de ce qui se passait sur la
scène que dans la salle, distingua une angëlique
figure qui rougissait des amours d'OEdipe. Elle
sentit un je ne sais quoi qui faillit la distraire de
V
174 MÉMOIRES
son rôle. Ârouet^ quoique fort affairé après la
queue du grand-prêtre , s'aperçut lé premier du
trouble de sa reine , et lui dit à l'oreille :
« £a ce moment voas oabliez OEdipe,
Reine des cœars, pour penser à Philippe.
— Petit sphinx^ reprit-elle, tu Tas deviné.
— Ma princesse, y pensez-vous?
— Sans doute; va-t-en savoir quelle est cette jo-
lie mijaiïrée, en loge avec le chevalier d'Orléans.»
Arouet, pour obéir à cette impérieuse reine,
courut après Fontenelle. a C'est l'instinct mater-
nel qui a parlé , dit celui-ci, cette jeune personne
est sa fille. » Arouet attendit la mort de Jocaste et
la fin de la pièce , pour apprendre à la Desmares
ce qu'il savait.
« Hé bien, Arouet, lui dit-elle, tandis que les
bravos retentissaient autour d'eux, est-tu con-
tent? tu ne m'embrasses pas?
— Si fait, répondit Voltaire en action et en
paroles; mais ne vas- tu pas embrasser ta filles
qui t'applaudissait d'une façon si filiale ?
— Ma fille ! »
Sans ôter sa couronne ni ses habits de théâtre.
DU CARDINAL DUBOIS. 178
elle s'en vint tout effarée à la loge où sa fille
ne pensait non plus à elle que si elle n^eût jamais
existé.
« Tiens, voilà Desmares! dit le chevalier
d'Orléans.
— Voilà Jocaste! dit la petite religieuse.
— Voilà ma Çlle ! dit Tactrice en la pressant
dans ses bras, au grand étonnement de celle-ci.
Oui, c'est mon enfant, » répétait-elle avec des
larmes.
Mais cette pauvre enfant pleurait aussi d'être
fille d'une comédienne. Le duc d'Orléans fut si
mécontent de cet esclandre^ qu'il envoya Des-
mares coucher au Fort-l'Évêque. Arouet obtint
sa liberté le lendemain. Cet effronté dédia sa
tragédie à M"* d'Orléans, ce qui mit le comble
au tumulte. M"* de Berri, par bravade, je crois,
assista cinq fois de suite avec toutes ses dames
aux représentations ^CEdipe. « Lassata, non
satiata recessit (i), » disait, d'un air superbe,
Ju vénal- Arouet. •
(i) « Elle se retira lassée plutôt que rassasiée ; » citation
d'un vers fameux deJuvénal.
{Note de VEditeur.)
176 MÉMOIRES
Je n'oserais apprécier jusqu'à quel point était
juste le rapprochement muet que Von faisait
entre OEdipe et Philippe d'Orléans. Je nie avec
conviction les rapports coupables qu'on lui a
prêtés avec ses trois filles ; j'ai dit que le Régent
était bon père, et voilà tout.
Sa seconde fille, M"* d'Orléans, était digne
d'inspirer de l'amour à tout autre qu'à un père j
mais si bien des plus huppés seigneurs de la cour
se hasardèrent à l'aimer, pas un n'en vint à son
honneur ou à son déshonneur, comme on vou-
dra l'appeler. Elle était admirablement bien
faite avant son séjour à l'abbaye, qui lui a donné
trop d'embonpoint; aussi, du temps qu'elle fai-
sait l'ornement du Palais-Royal, avait elle adopté
. une manière de robe claire de tissu , et faite en
sorte qu'elle dessinait toutes les formes de ce
beau corps ; sa coquetterie se bornait là. Sa peau
blanche et rosée, ses dents d'ivoire, ses yeux azu-
rés, ses cheveux d'un blond doré , chacun de ces
avantages particulieps en faisait une beauté par-
faite. Ses petits pieds et ses mains délicates sufii-
saient pour passionner les plus froids. L'éduca-
tion ne l'avait formée qu'à demi. Chanter à ravir,
DU CARDINAL DUBOIS. 177
danser encore mieux ^ exceller dans les ouvrages
de femme, peindre comme son père, ce n^était
rien pour elle; son bonheur était de se livrer à
des goûts et à des exercices de garçon : peut-
être qu'en sautant jl lui était arrivé la même
chose qu'à Marie Germain, qui devint homme
tout-à-coup. Elle préférait à des jeux plus paisi-
bles, les chiens, les chevaux et la chasse. Le
Régent voulait qu'on ne contrariât pas ses peu-
chans^ et riait de l'entendre dire qu'elle se ferait
i^ligieuse. Elle avait une hardiesse martiale que
j'avais raison de redouter. Un jour que je passais
dans le jardin de Saint-Cloud, mon chapeau en
tête, elle se trouva sur mon passage, un pistolet
à la main. ^
, « L'abbé, ne bouge pas, me dit-elle, je veux
voir si j'abattrai la pomme de Guillaume Tell.
— Mademoiselle, repris-je tout effrayé, choi-
sissez un autre but que mon chapeau.
— Non pas, l'abbé, tu es posé comme il faut;
ne t'inquiète pas, je suis plus adroite que tu ne
crois.
— • Au secours! Grâce, M"* d'Orléans l»
Le coup était parti , et ses éclats de rire ne me
t7S MÉMOIRES
rassuraient pas. Le pistolet par bonheur n'était
charge qu'à poudre.
(^ Comment^ Tabbé, me dit le Prince, à qui je
*
racontai cette gentillesse, tu as peur d'une re^
ligieuse ! • .
— ^ Grand Dieu! quelle religieuse! »
Il est vrai que le duel de M"" de Neisle et de
Polignac, en Thonneur de Richelieu, n'aVàil
pas encore fait foi du courage des feinnaes.
M"' d'Orléans, qui faisait la prude, s'amouracha
pourtant d'un histrion. C'est le seul amour Wr^
table que je lui aie connu : elle n'ëtait pas encore
abbesse de Chelles.
M'* d'Orléans avait^un goût prononcé pour
l'Opéra, sanctuaire d# toutes les déesses de là
mythologie; ce goût paraissait assez incompa-^
tible avec celui du couvent. L'Opéra n'est pour-
tant qu'un couvent d'un ordre particulier, dans
lequel les novices ne sont point admises. M"* d'Or-
léans y allait donc souvent en loge avec sa mère;
elle admirait surtout les danseuses, qui sont d'or-
dinaire faites au tour et pétries de grâces. Je lïe
sais pourquoi elle arrivait et repartait en sôùpi-
ratilt. M^idame lui demanda le pourquoi àè dette
DU CARDINAL DUBOIS. 179
tristesse intempestive : «Ah! dit-elle^ je sokigeà
toutes les âmes que Satan vole au bon Dieu! »
o'était une admirable charitë chrétienne. Depuis
quelque temps^ je m'apercevais^ sans rien dire^
que M"* d'Orléans s'occupait moins des âmes de
danseuses à sauver, et plus de Gauchereau , qui
Élit un très*agréable chanteur; voilà tout ce que
je sais de ses talens. Du reste, il a les formes et
la beauté d'une femme; blanc de teint, avec des
pieds et des mains fort délicats. Je ne sais qui
l'appelait M"* Gauchereau, sans méchante inten-
tion. Toutes les fois qu'il chantait. M"* d'Or-
léans ne manquait pas d'y venir, et roulait des
yeux mourans qui me donnaient envie de rire.
Un soir que M"*' d'Orléans était seule avec sa
fille dans la loge, j'y entrai pour y chercher
Son Altesse, qui battait les buissons des cou-
lisses. Je m'approchai de M°* d'Orléans, qui me
reçut, comme toujours, avec une froiaéur polie et
nonchalante.lVr^* d'Orléans tenait ses yeux attachés
sût messire Gauchereau, qui me sembla d'intelli-
gence. L'air qu'il roucoulait avait un caractère
italien fort tendre. M"' d'Orléans se délectait à
l'entendre, et lorsqu'il eut fini par une brillante
i8o MÉMOIRES
roulade^ elle s'écria tout haut : a Ah! mon cher
Cauchcreau! » Celte galante exclamation était
dite d'un ton si amoureux^ que l'auditoire en rit
avant de savoir d'où elle partait; mais quand sa
rougeur eut décelé M"' d'Orléans, la gaîté redou-
bla, et l'on battit des mains ; Gaucliereau trépi-
gnait décolère^ M"' d'Orléans était stupéfaite
et irritée j M"' d'Orléans faillit s'évanouir j moi,
témoin impassible de cette scène bizarre, j'avais
peine à garder mon sérieux en pensant au cher
Cauchereau.
u Mademoiselle, dit enGn la mère, vous irez
dans un couvent, jusqu'à ce que je vous pardonne.
—Volontiers, Madame, » reprit la fille en re-
■
levant la tête d'un air martial.
Je n'aurais pas cru que le Régent fut assez
peu philosophe pour se fâcher contre le cher
Cauchereau; il le voulait envoyer aux îles Sainte-
Marguerite f mais M"* d'Orléans le pressait de
faire de sa fille une religieuse j M"* de Berri le lui
conseillait dans l'intérêt de sa sœur : enfin, après
bien des débats, le duc d'Orléans s'est résigné à
ne pas contrarier cette vocation inexplicable,
quoi qu'on die. Il eut plusieurs conférences avec
DU CABDINAL DUBOIS. i8i
M"" d^Orléans, après lesquelles il avait les yeux
remplis de larmes. Certes il ei) coûte à un bon
père de se séparer de sa fille pour l'ensevelir dans
un couvent. Il évita même de m'en parler, de peur
de rouvrir ses blessures; seulement il dit devant
moi : « L'abbaye de Chelles n'est pas loin, heu-
reusement. » Madame n'avait pas élé avertie de
cette résolution subite; on craignait qu'elle ne
^y opposât, tant elle avait en horreur les reli-
gieuses. On feignit que M"* de Chartres désirait
seule entrer dans un cloître, de son propre mou-
vement : au fond, elle ne demandait pas mieux.
Deux jours après l'aventure de l'Opéra,
M"' d'Orléans revint d'une promenade qu'elle
avait faite à cheval à l'abbaye de Chelles, avec
sa sœur de Berri. Madame et M"* d'Orléans se
trouvaient ensemble à se quereller cdmme de
coutume. M*** d'Orléans entra fraîche et souriante,
et, comme si ce fût une comédie, se jeta aux >t
genoux de Madame, en disante
i< Voulez- vous , Madame, me permettre d'aller
à Chelles faire mes dévotions ?
— Et pourquoi à Chelles, s'il vous plaît? ré-
pondit Madame, d'un ton sec; ne pouvez-vous
•»•
* . -v
i84 MÉMOIRES
(( Ces statues de marbre^ dit Nocé^ Défaisaient
pas attention aux hommes! » A quoi bon cher,
cher des regrets! ces petites saintes avaient
dérailleurs tout ce qu'elles souhaitaient. Pendant
le sacrifice de M"" d'Orléans, le Prince se tint
renfermé avec M°* de Valois, la seule fille qui
lui restât. Il continua ses visites à Ghelles,- où il
ne manqua jamais d'aller passer la journée une
fois par semaine. M"^ de Villars, au grand dépit
de M°* d'Orléans, céda sa place à M"' dô Chartres;
elle fit du bruit de ce qu'en attendant une ab-
baye vacante^ on lui donnait une pension de
douze mille livres. Je n'allai qu'une fois avec
Son Altesse prendre l'air que l'on respire chez
les colombes de Chellcs; je ne sais qui m'avait
fait une réputation si vilaine^ que je ne vis que
des fugitives et des voiles baissés. Il est vrai que
je n'avais pas encore mon chapeau de cardinal.
Enfin Madame est morte en disant : « Je voudrais
bien savoir ce qui plaît tant à sainte Bathilde. »
Je n'ajoute point foi à ce couplet d'une chanson
anonyme :
Cest le mystère
Qui pre'aid« an dortoîrj
DU CARDINAL DUBOIS. ï85
Le soin de plaire
En fait toat le devoir.
De ce charmant rédait
On écarte le bruit;
Et pour plus d'une affaire
L'amour est introduit
Par le mystère.
Richelieu, qu'il ne faut croire qu'à moitié ^ s'est
vanté d'une excursion à Ghelles sous les habits
d'un jeune abbé; mais comme il a dit devant
moi que c'était en costume de novice qu'il avait
fait ce beau coup, je l'ai laissé se donner un dé-
menti à lui-même. Il m'est revenu que ces reli-
gieuses n'avaient que faire de galans.
M™ de Berri est morte bien misérablement ;
elle a fait pénitence en ce monde, car mieux
vaudrait être laitière avec une bonne santé, que
princesse du sang et condamnée par les médecins.
Cela me commande un retour sur moi-même,
qui suis cardinal avec une si pauvre vessie. J'ai
sujet d'avoir peur de la mortj j'ai tout à perdre
et rien à gagner. M"' de Berri avait pourtant
quelques belles qualités, de la dévotion malgré
toutes ses erreurs, de la générosité et de la gran-
deur d'âme. Je ne vois pas grand mal à écouter
i86 MÉMOIRES
le plus d'amans possible quand on peut leur
tenir tête; mais c'est folie d'être soi-même son
bourreau. J'en avais souvent averti le duc d'Or-
léans, qui ne se dérangea pas de son système de
prédestination.
« Monseigneur, lui avais- je dit, M"" de Berri
se tuera comme d'un coup de pistolejt ; elle ne
se refuse rien.
— Parce que sa naissance et son rang lui ac-
cordent tout.
— Je ne suis pas fils d'apothicaire pour ne pas
me connaître en médecine ; si votre fille continue
d'aller de ce train, je ne lui promets pas une
longue route.
— Courte et bonne, Dubois, n'est-ce pas une
de tes maximes?
— Non, Monseigneur, longue et bonne.
— Dis-moi où l'on en vend? Va, je te défie de
vivre un jour de plus....
— Que je ne vivrai ! sans contredit. Mais si je
rencontre un précipice devant mon chemin, je
chercherai à l'éviter , plutôt que de m'y lancer la
tête la première. »
M"* de Berri ne se corrigea pas. Elle faisait
DU CARDINAL DUBOIS. 187
mille enfantillages qui semblaient annoncer que
son esprit n'était pas moins dërangë que sa santë.
Elle tranchait de l'asiatique ; une fois j'entends
dans la rue un tumulte de gens et une musique
guerrière j je pensai qu'il nous arrivait quelque
ambassadeur de Siam ou de la Gliine ^ ou bien
encore que Law recommençait ses parades du
Mississipi; jememis à la fenêtre, comme tous les
bâtards , et je fus témoin d'une entrée triomphale
de M"* de Berri sur un char d'opéra traîné par
des chevaux blancs, escortée de ses mousque-
taires, dé trompettes et de tymbales. On aurait
dit la fête de la déesse Gérés avec tous ses cory-
l)antes. Elle traversa Paris en cet équipage bur-
lesqil^. Une autre fois elle arriva à "l'Opéra sous
un dais porté par quatre Hercules de sa maison*
Chacun cria haro sur le baudet. Quand elle reçut
l'ambassadeur de Venise , il lui fallut une estrade
où mettre son fauteuil , parce que, disait^^lle, une
princesse du sang de France vaut trois dogues de
Venise.
Ce ne furent pas là ses seules fautes ; j'ai parlé
le plus honnêtement possible de son Luxembourg,
et je n'ai pas voulu en dire davantage. Mais ces
i88 MÉMOIRES
roués ^ ces gardes, ces amans, ces femmes per-
dues y ces soupers nocturnes , ces mystères de la
Muette, tout cela trouvera un historien. Nous
verrons si le généalogiste de Saint-Simon foulera
aux pieds sa pudibonderie, lorsqu'en son journal
il lui faudra toucher, par écrit, ce qui n'a pas même,
été dit de bouche ; en tous cas, qu'il se gare de la
Bastille I Les erreurs des grands sont des secrets
d'État. Pour moi , soit vieillesse amère, pruderie
ou discrétion , il est des choses que ma main
droite ne dirait pas à ma main gauche.
La Duchesse, par une de ces inconcevables fa-
talités que reconnaît le duc d'Orléans, avait épousé
Riom, qui n'avait d'autre mérite que d'être neveu
de Lauzun. Ce mariage s'était fait secrctcnnent;
puis le Régent y avait consenti, de crainte de char
griner son enfant chérie. Riom avait pris un ter-
rible empire sur M"* de Berri, qui se laissait con-
duire par lui, comme à la lisière. Qu'avait-il
pourtant ce Riom de si avantageux? Il faudrait
le demander à M"" de Polignac, qui enferma
dans sa chambre, pendant deux jours et deux
nuits, cette tête de crapaud, comme l'appelait Ma-
dame en bon allemand. Cette expression peint
DU CARDINAL DUBOIS. 169
rbomme. Une peau tachetée comme celle d^un
serpent, huilée comme celle d'un nègre, chan-
geante comme un caméléon^ n'est-ce pas là quelque
merveille! Son nez retroussé et sa bouche déme-
surée^ voilà ses agrémens. L'esprit est à Tavenant,
lourd ^ grossier, et gascon par-dessus tout. Avec
cette encolure a-t-on le front de faire le muguet
de couri
« Ma Glle, disait Madame à la Duchesse lors*
qu'elles étaient de bonne intelligence^otre Riom
ressemble à une ligure de paravenU^chinois.
— Je le veux bien , répondait-ellej mais je m'en
contente.
— La Mouchy, votre seconde dame d'atour^ s'en
contente aussi.
— Bien difficile qui ne s'en contenterait pas !
je vous promets qu'avec lui ce ne sont pas des
amours en peinture! »
La Duchesse disait, comme autrefois son père:
« Je ne suis pas jalouse; que si on se trouve à une
bonne table, peu vous importe les miettes qui
tombent à terre; bien sot qui se baisserait pour
les ramasser. » Suivant cette morale, Riom avait
vingt maîtresses, et sa femme deBerri ne s'en aper-
Ï9Ô MÉMOIRES
cevait pas. Elle eut de lui un^ peut-être deox^
peut-être trois enfans , que l'on a cachés en at-
tendant que le mariage fût déclaré. La mort
déplorable de la Duchesse a rompu tous ces
projets.
M"" de Berri était grosse de plusieurs mois^ et
en faisait mystère^ surtout à son père : c'est pour-
quoi elle ne s'absentait d'aucune partie de plaisir,
et même elle alla en chasse galoper à cheval après
les boudins^ c'est la façon dont elle désignait le
sanglier, qu'dAe aimait avec gourmandise. Biom
était parti pour la guerre d'Espagne avec le régi-
ment qu'elle lui avait acheté; les nuits du Luxem-
bourg, d'Asnière et de la Muette continuaient de
plus belle. La Duchesse ne sortit pas saine et
sauve des imprudences qui n'étaient que des bra-
vades.Elleeut une couche ou une fausse coucheàla
suite d'une soirée passée sur Therbe. En ce temps-
là les femmes grosses étaient si communes à la
cour, qu'on n'y prenait pas garde, mais bien à
celles qui ne l'étaient pas. A ses relevailles,M"" de
Berri^ non bien rétablie et le sentant , s'ingéra de
changer de conduite. Depuis nn temps ^ elle al*
laity en forme d'amusement, faire des pénitebces
DU CARDINAL DUBOIS. 191
chez les Carmélites de Ghaillot^ où elle avait bsl
cellule. Deux ou trois de ses dames Tacx^ompa-
gnaient^ et là^ durant deux ou trois jours, elle se
cloîtrait^ comme si le jeu lui eût plu. Les prêtres^
qui ont l'œil dans le palais des rois, savaient mieux
que personne les incartades de la Duchesse : ils
ne soufQaient mot, mais ils étaient à leur poçte.
Enfin ils tonnèrent contre les pèlerinages de
M"*'de Berri. Celle-ci s'en inquiéta peu, et réitéra
ses voyages. On dit qu'elle prit du froid dans une
promenade au jardin pendant qu'il pleuvait,- on
la ramena malade à Paris; ensuite à Meudon.
Deux mois après, elle partit pour Saint-Denis!
La maladie eut de singuliers symptômes; comme
elle cacha son accouchement jusqu'à la fin ^ les
médecins la traitèrent pour une hydropisie; elle
avait des douleurs insupportables dans toutes les
parties du corps, et jusque dans les cheveux. Ses
pieds étaient gonflés de poches d'eau. On pensa
ensuite à la goutte; maisbains^ saignées et drogues
ne purent triompher de ce mal inconnu, effrayant,
comme celui dont mourut l' Antiochus de la Bible.
Le Régent, poursuivi par d'étranges idées, s'ob-
stinait à lui demander la cause de son mal ; elle in-
iga MÉMOIRES
ventait cent mensonges^ jusqu'à dire qu'elle avait
mangé des melons à certaine époque.La Mouchy>
qui employait ce temps à voler sa maîtresse, ne
disait à personne la vérité. Madame vint se jeter
au travers de la faculté^ avec sa médecine alle-
mande. Elle voulait qu'on lui mit la glace aux pieds
et la moutarde à la tête; ou bien elle débitait à
la moribonde des sermons qui commençaient et
finissaient par : Riom la tête de crapaud. Elle lui
dit fort mal à propos :
« Est- il vrai que vous soyez mariée avec Riom,
qui n'est pas prince de la maison d'Aragon, mais
cadet de Gascogne ?
— Ah ! Madame, reprit-elle, laissons là cette
plaisanterie ! n'ai-je pas l'honneur d'être connue
de vous, comme trop orgueilleuse pour descendre
si bas?»
Cependant le mal empirait; le duc d'Orléans,
qui ne s'aveuglait pas sur l'état de sa CUe, ne quit-
tait plus Meudon. M"*" de Berri demanda les
•sacremens, et l'on fit des promesses au clergé,
qui les donna après des difficultés de comédie. Je
' nb me suis pas fait rendre compte de ces sortes
de détails; on exigea seulement une renonciation
DU CARDINAL DUBOIS. iqJ
à l'égard de Riom. Les sacremens furent adminis-
trés en règle. li y avait de quoi rendre le Régent
dévot; aussi bien il finira par là. Cette pauvre
Duchesse avait perdu tout son embotipoint, et s'en
chagrinait en regardant ses mains et ses bras de
Squelette. Une heure avant sa mort elle demanda
un miroir, et sourit de sa maigreur excessive.
L'émétique qu'on lui fit prendre avança sa mort^
qui fut douce; dans la nuit du 19, elle appela
son père à voix basse, lui parla dans l'oreille,
l'embrassa , et poussa un grand soupir, qui fut le
dernier. Ce n'est pas elle que je plaignis, mais
son malheureux père! Lorsque j'entendis l'orage
qui dura toute cette nuit-là, je regardai ma montre,
qui marquait deux heures et demie; je m'écriai,
par un pressentiment que je ne puis comprendre:
a La duchesse deBerri est morte! »
Son corps fut ouvert. Les médecins s'étonnè-
rent qu'elle ne fût pas morte plus tôt. On l'emporta
la nuit à Saint-Denis, sans -pompe; sa maison es-
cortait le cercueil. Cette perte n'en fut pas une
pour ceux qui ne l'avaient pas connue dans son
intérieur. Ses ^mans la regrettèrent. Quand son
convoi passa, la Mouchy, non contente de l'avoir
IV. 1 3
ujf^ MÉMOUŒS
dépouillée de son vivant^ joua de la flute à la fe-
nêtre. Le Régent Texila de Paris ^ ainsi que son
mari. Il aurait dû la faire pendre pour apaiser les
mânes de sa fille I
t)U CARDINAL DUBOIS. ig5
*'*^*'*»^^'«^'*'"»^^'"««^^/«i^*«'*^*^t»»*<*<HL'%i'«/%^**^<%<^*^<«/»/%V*.^^«'«.*'*/«.^'V«/^«b'*^ «*<»<^»%-*/*
CHAPITRE y.
Ëpitaphes de la duchesse de Berri. — M'** de Valois; soii
portrait; ses amours; bonne à marier. — Chagrin à la
cour. — La Grande Duchesse de Florence. — Les fian-^
cailles. — La rougeole. — Départ et voyages. — Les
Imitation.^, — Résignation de la princesse de Modède.
— Salvatico. — Les Jh î Ahl — Maîtresses du Régent.
— Bergeries de la comtesse d'Argenton. — M"»' de Pa-
rabère. — Son mari. — L'ivrogne. — Le diamant. —
M"* de Parabêre et Tarchevéque de Cambray. — Por-
trait de cette dame. — Le Régent , David et Salomon.
— M*"* deSabrau; son portrait. — Le mari chambellan.
— Lettre au chien de. race, — Philippe à l'Opéra. —
La Souris enlevée par Richelieu. — Emilie ; son portrait.
— L'affaire importante. — La robe et les billets de ban-
que. — Le Régent loup-garou. — La mère et la fille. <—
M"* du Deffant. — M"* d'Averne ; son portrait ; son ca-
ractère. — L'amant et le payeur. — Un mari. — Le cein-
turon. — Vers inédits de Voltaire. — M"» de Nicolaï. —
Le Dubois femelle. — M™" de Falaris. — Ordonnance du
médecin.
La duchesse de Berri eut deux singulières
épitaplies : Tune eu Espagne, l'autre à Saint-
i3.
196 MÉMOIRES
Denis. Lorsque la nouvelle de sa mort parvint à
Parmée où était Riom, le prince de Gonti ,à qui
elle avait refusé ce qu'elle accordait à tant d'au-
tres^ en lui disant : u Nous avons assez de bossus
dans la famille royale! » fît éclater unejoie indé-
cente; il oublia sa dyssenterie pour courir après
Riom, fort triste de la perte qu'il faisait du titre
de duc, et mal consolé par un héritage de qua-
tre cent mille livres de dettes. Le prince de Conti
lui cria de loin :
Elle est morte la vache aux paniers 1
Il n^en feut plus parler !
Riom se prit à rire. Pendant ce temps-là, un
mauvais plaisant avait affiché dans Téglise de
Saint-Denis un placard portant ces mots entou-
rés de dessins allégoriques: Hic jacetJ^oluptasUl
Je voudrais bien savoir à ma mort ce que Ton
dira de moi. Il me semble que mon panégyrique
se trouve tout entier dans ces trois mots : Du"
bois, cardinal-ministre.
Si M"* de Berri n'était pas morte si vite,
M"* de Valois n'eût pas épousé le prince de Mo-
dène. Ce fut un mariage à couteaux tirés j assez
DU CA.RDINAL DUBOIS. 197
peu politique, puisqu'il était inutile, et je me
réjouis de n'y avoir pas contribué. Madame a
fait seule cette belle œuvre, et ni son fils ni
sa petite-fille ne lui ont pardonné. Elle agissait
pourtant dans un bon motif.
M"* de Valois, maintenant princesse de Mo-
dène, était une réminiscence de M"* de Montes-
pan, avec les défauts, la paresse et l'insouciance
de sa mère. Elle a de plus une tête romanesque :
à douze ans elle savait ce qu'une jeune fille doit
ignorer ; elle ignorait ce que l'on doit savoir à
son âge. Richelieu et quelqu'un encore firent
son éducation , elle a fait le reste. Ce n'est pas
une belle, ni même une jolie femme; mais elle
est appétissante, agaçante-, et je m'étonne peu
qu'on l'ait aimée tant qu'elle a voulu. 11 y a dans
ses yeux un je ne sais quoi qui attire, et son teint
de rose s'accorde bien avec une peau de satin.
Malgré sa nonchalance native,elle doit se fatiguer
(le sôurireàchaqueinstant. Ce sourire habituel se-
rait un attrait bien plus doux, si elle n'avait pas
une grande vilaine dent, comme un croc de san-
i»lier; son nez ressemble àun bec d'oiseau de proie;
ses jambes sont longues comme des pattes de ci-
19» MEMOIRES
gogne^ son corps, gros et ramassé; enfin la taille
fort mal prise, gauche et guindée; cependant
elle plaît. Elle aurait plus d'esprit si elle voulait
prendre la peine d'en avoir; mais elle s'ennuie
de tout, même de sa personne; de chant, de
danse, d'étude, elle n'en veut pas pour rien, et
je ne sais que l'amour qui la puisse tirer de cette
apathie, plus grande encore que je ne dis.
Elle menait avec Richelieu une affaire galante
qui était connue à la ville et publique à la cour.
Le Régent débonnaire ^ comme dit la chanson,
avait tout fait contre une passion qui le chagri-
nait. Ni le prétendu mariage de Richelieu avec
M"' de Ctarolais, ni son séjour à la Bastille, ni
son exil, ne purent refroidir la tendresse que lui
portait M"* de Valois ; les prières, les ordres de
son père n'eurent pas ce pouvoir que l'absence
n'avait pas sur son cœur. Son Altesse ne se dé-
couragea pas non plus à cause des mauvais bruits
que les du Maine semaient dans toutes les oreil-
les. Depuis la mort de sa chère Berri, il versait
des larmes amères dans le sein de sa fille ca-
dette, et ne cessait pas plus ses voyages de Chelles,
que sçs entrevues avec M"* de Valois, qui, eu
ï
DU CARDINAL DUBOIS. 199
cachette, avait encore des rendez-vous avec Ri-
chelieu. Tant qu'il resta à Gonflans^ chez le car-
dinal de Noailles^ qui faisait presque Toffice d'en-
tremetteur^ ce galanti^sime duc s'échappait toutes
les nuits et les donnait à ses maîtresses. On le rc-
légua bientôt à Saint*Germâin-en-Laje; comme
il était mieux gardé, M"' de Valois inventait des
ruses pour le voir, et le voyait toujours plus
amoureux. Le duc d'Orléans ne fut pas le der-
nier informé de ce manège^ et je présume qu'il
se repentit de n'avoir pas fait trancher une des
quatre têtes de Richelieu. La petite Valois n'était
pas nonchalante à demander la grâce entière de
son amant, qu'elle ne voulait pas croire infidèle.
Le bon père, assez mal habitué à la contrarier,
se contraria lui-même en rappelant le duc de
Conflans^ comme je le surnommai depuis son
exil. Mais il se fit malade des ennuis qu il eut
de sa clémence. Je n'ai pas la hardiesse qu'il
faut pour dire ce qui arriva dans la chambre de
M"* de Valois, où entra Madame sans être atten-
due : ce n'est pas Richelieu qu'elle y vit. Mais, au
lieu de se mettre dans une colère allemande, elle
étouffa d^rire çt dit à sa petite-Glle: « Ma mie,.
aoo MÉMOIRES
c'est le temps de vous marier, et vite ; je prendrai
le premier prince venu, à moins qu'il ne soit cul-
de-jatte comme Scarron : Dieu ait son âme! »
J'ai raconte la mort de la Maintenon (i), mais
j'ai oublie de dire que cette mort avait réjoui
Madame sans apaiser sa haine; elle en parlait
toujours avec le même acharnement ; et, sans elle
et M™* du Maine, personne n'aurait songea Ver-
sailles si la veuve de 3carron était ou n'était plus
à Saint-Cyr. C'est là seulement que sa perte en
fut une.
Madame mit en jeu ses immenses correspon-
dances, et, si elle l'avait osé, elle eût payé des
crieurs publics pour apprendre à l'Europe que
M"* de Valois était bonne à marier. Mais à défaut
de cet expédient, elle envoya en Italie un ou
deux portraits de sa petite-fille, flattée par le
peintre comme par les courtisans. Pendant que
les portraits allaient frapper à la porte de toutes
les cours. M"* de Valois se désespérait, Richelieu
(i) Ce passage manque dans le manuscrit » que nous im-
primons avec le moins de retrancheraens possibles. M"* de
Maintenon était morte le i5 avril 1719.
(Noie de l'Editeur.)
DU CARDINAL DUBOIS. aoi
se désespc rait, et plus que tous, lé duc d'Orléans.
On ne voj^ail que des yeux ronges; en vérité le
père paraissait plus inconsolable que l'amant,
et cela dura jusqu'à l'arrivée du courrier qui
demandait la main de Valois au nom du prince
de Modèue , amoureux du portrait à défaut de
Toriginai. Madame tança vivement Son Altesse,
à cause du pauvre exemple de sa résignation. Le
Prince comprit qu'il avait plus d'un tort, et es-
saya ses yeux , mordant ses lèvres, et retournant
à 'Ghelles pour prendre son mal en patience.
Richelieu , qui avait eu l'ambition d'épouser
M*'' de Valois, y renonça sans se faire grande
violence j car il est plein de légèreté comme une
buWe de savon. M"' de Valois continuait ses
correspondances avec son amant, qui fat le pre-
mier à les interrompre. Leurs amours duraient
malgré ious, et les nuits ne se passaient pas à
pleurer, comme le disait Madame, d'après l'air
dolent et la figure pâle de la future.
La Grande Duchesse de Florence avait
laissé là son mari et son duché pour revenir en
France retrouver un drôle qu'elle aimait; c'é-
lait, m'a-t-on dit, un sacristain. Elle préférait
202 MÉMOIRES
son sacristain et une médiocre pension , que ne
lui payait pas son Grand Duc, à toute l'Italie, y
compris le saint Siège. Que lui avait donc fait
l'Italie? Elle la méprisait si profondément, quo
Madame empêcha qu'elle vît M"" de Valois
avant son départ. La GrandeDuchesse en fut bien
aise, car, disait-elle, « si la nouvelle princesse de
Modène fait une sottise, ce dont je la crois bien
capable, on ne manquera pas de l'attribuer à mes
conseils, et sa tante, la Grande Duchesse, devien-
dra responsable de sa conduite. J'aime mieux ne
la pas voir,' je suis trop franche pour l'engager
à s'italianiser; qu'elle fasse un enfant ou deux,
et on ne l'empêchera pas de revenir ensuite à
Paris. »
La cérémonie des fiançailles et de la signature
du contrât eut lieu chez le Roi au n;iois de fé-
vrier (i); Valois devait se mettre en route deux
jours après. Ces fiançailles eurent Tair d'un en-
terrement. Le présent du prince de Modène n'é-
tait pas mesquin cependant pour un petit prince-*
teau comme il Tétait; le plus beau de l'affaire n»
(0 En 1^20. (Note de l* Éditeur.)
DU CARDINAL DUBOIS, ao3
fut pas son portrait^ qui ne s'embellissait pas d'une
mouture en diamans ; ce qui fit dire à Richelieu
que c'était sans doute l'enseigne du joaillier. Ce
bon mot n'égaya pas M"* deValois,qui n'avait pas
d'autre nourriture que ses larmes depuis trois
jours. Il lui échappa de s'écrier : « Les Valois ne
sont pas heureux 1 l^Italie leur a fait toujours du
mal ! (f ) » Elle signa le plus tard qu'elle put, et
jeta la plume sur son nom, de sorte qu'elle fit
un pâté d'encre. « Ce n'est rien, reprit-elle en
riant, ma signature porte mon deuil.
— Que portera son mari? » demandai-je à Gué-
mené, l'ami de Richelieu.
On aurait dit la fiancée d'un mort.
Le chevalier d'Orléans la devait conduire en
Italie , et faire honneur à son titre de général des
galères; mais sa sœur avait juré Dieu et Riche-
lieu qu'elle ne voyagerait pas encore. Elle alla
faire ses adieux à l'abbesse de Chelles , qui avait
eu la rougeole, la prit, et pensa s'en aller à
Saint-Denis, au lieu de partir pour Modène.
(i) Elle entendait sans doute parler de Henri II et de
SCS trois (ils, victi mes de leur mère Catherine de Mcdicis.
{Note de l'Editeur.)
ao4 MflMOlRES
Denx lettres de Richelieu lui lurent meilleurs
remèdes que les ordonnances d'Hippocrate. Une
troisième lettre tomba dans les mains de Madame,
qui s'indigna jusqu'à faire craindre une attaque
d'apoplexie. « C'était bon, disait-elle en apostro-
phant ses portraits de famille, c'était bon quand
ma petite-fille jouait encore à la poupée^ mais
à présent elle est princesse de Modène, et le
Richelieu en ferait tout au plus une Valois, si le
mariage manquait par sa faute. Mais par les onze
mille vierges de Cologne, qu'il s'y hasarde! m
Elle écrivit au duc de ne pas approcher des
lieux où serait sa petite-fille, s'il ne voulait pas
être traqué comme un loup.
La fiancée, à peine convalescente, reprit ses
couleurs et sa gaité, puis se mit en route sous la
conduite de son frère naturel. Au départ, on
pleura, on s'embrassa, on se souhaita bon jour
et bon an. Le Régent accompagna sa dernière
fille jusqu'à Longjumeau, et il l'eût suivie jusqu'à
sa destination, si Madame n'avait envoyé à sa
poursuite. La séparation ne fut douloureuse que
de sa part. J'ai toujours cru que Richelieu, dé-
i;nisé, s'était *;lissé dans la suite de la princesse^
DU CARDINAL DUBOIS. 20'S
et Tair dont il s'ei^ dëfendil, quand je lui décla-
rai mes soupçons^ ne servit qu'à les confirmer.
La preuve la plus forte à mon sens, c'est que ce
voyage ne se fût pas tant prolongé si lui n'en eut
pas été. Je ne puis expliquer autrement son ab-*
sence de Paris à cette époque. Les Italiens doi-
vent être jaloux comme des Italiens. Pendant que
l'on attendait des nouvelles de Modène, il arriva
une lettre piteuse de l'époux, demandant sa femme
aux échos d'alentour, et fort en peine de la voir en
ses petits Etats. C'est ainsi que l'on découvrit le
voyage de la princesse, qui, selon le mot de la
Grande Duchesse de Florence, voulait tout voir,
excepté son mari ; elle avait écrit à son père y
qui ne s'en était pas vanté, qu'elle allait visiter
toute la Provence jusqu'à* la moindre bicoque.
Le duc d'Orléans eut aussi l'idée que Richelieu
la pouvait mener si loin.
« L'homme aux quatre têtes, dit-il, est aussi
étourdi qu'un autre qui n'en aurait pas une.
— Le duc de Conflans, Monseigneur, fait pé-
nitence en quelque coin.
— Justement, il doit être à cette heure en pè-
lerinage à la Sainte- Baume. »
ao6 MÉMOIRES
Cependant Son Altesse écrivit en père cour--
roiicé à sa fille de se liâter de rejoindre son
mari qui l'attendait incognito à Gènes. Richelieu
reparut tout-à-coup au Palais-Royal.
« D'où venez-vous. Monsieur? lui demanda le
Régent.
— Pas de la Bastille , je vous jure. Monsei-
gneur. »
Comme son arrivée à Paris annonçait celle de
la princesse à Modène^ on ne chercha point à
découvrir la trace de ses pas.
Avant que Ton reçut des nouvelles de la ma-
riée, la Grande Duchesse de Toscane , qui avait
des mots admirables, prophétisa en ces termes:
(( Du temps de la régence , non pas la nôtre, mais
celle de la reine mère," lorsque l'on mit à la Bas-
tille le prince de Condé et son frère le prince de
Conti, celui-ci demanda dans sa prison ï Imita'
tion de Jésus-Christ; le prince de Condé, riant
de cette dévotion, demanda V imitation du duc
de Beauforty qui venait de sortir de la Bastille;
quant à notre princesse de Modène, lorsqu'elle
sera bien repue de l'Italie, elle demandera l'/zw/-
tation de la Grande Duchesse, pour revenir en
DU CA&DINAI, DUBOIS. ÎI07
France. » En eflet^ elle écrivit à tout le monde
des volumes, à l'exemple de sa grand'mère, et
tojite la cour fut remplie de ses plaintes; ses let-
tres avaient pour refrein : « Je m'ennuie! » Son
Altesse m'a montre les détails de la nuit de ses
noces ; c'était à en mourir de rire : Grécourt en
ferait une bonne histoire. Le lendemain le prince
était plus ravi que s'il avait eu sujet de l'être.
« Fi donc! lui dit-elle, seriez-vous assez mal
appris d'aimer votre femme comme un bourgeois
de la Cité ? A Paris , vous vous feriez moquer de
vous.
— Pourquoi alors se marie-t-on? demanda le
pauvre mari.
— Pour faire des enfans quand on peut. »
Toutefois il vint à bout de l'apprivoiser, et elle
marquait dans sa troisième lettre que son prince
avait figure humaine, et qu'ils feraient bon mé-
nage. Son Altesse eut peur d'une, imprudence de
Richelieu, et voulut lui enlever lettres et por-
traits de M"* de Valois; mais Richelieu jura si
haut qu'il avait rendu les unes et les autres, qu'on
fit semblant de le croire; non pas moi, car je le
connais trop, pour penser qu'il se soit dessaisi de
'io8 MÉMOIRES
sa géoéalojjie galante, comme il l'appelle: ce sont
pour lui des drapeaux couquis sur l'ennemi,
Richelieu publia une aventure qui eut sufli
pour me persuader qii'il était du voyage de la
fiancée; il lui échappa même de se mettre à la
place du narrateur. Salvatlco, l'envoyé du prince
de Modène, était un fou burlesque dans toute sa
personne. Le choix de ce favori ne faisait pas
réloge de son maître : il avait une figure longue
d'un pied et comme perchée sur un cou de grue;,
il ne marchait pas et sautillait; il saluait en cour-
bettes^ et parlait du ventre un assez méchant
français^ plus gascon qu'italien. Il fut présenté
à M"' de Valois un matin qu'elle était étendue
sur un canapé^ la jambe pendante et à demi
nue : cette jambe l'avait occupé jusqu'au lende-
main matin, et il en devint amoureux. Le prince
de Modène s'enflammait à la lecture des letties
de son envoyé. Sa lancée le laissa soupirer tant
que bon lui sembla, et Madame, qui remarqua
comme tout le monde la situation du cœur de SaU
vatico, lui en sut grc, et pria sa petite-fille de le
ménager, parce qu'il pouvait rapporter au prince
comment était fame'e M"* de Valois. Celle-ci no so
DU CARDINAL DUBOIS. 209
gêna pas devant lui, et H eut bouche close ^ au
contraire, il renchérissait de louanges à mesure
qu'il apprenait- quelque chose de nouveau sur
son compte. Salvatico était sa deuxième ombre;
il l'escortait jusqu'à sa (Chambre à coucher, et il
passa une nuit à la porte. Chacun s'amusait de ce
pauvre niais; les dames lui faisaient des déclara-
tions qu'il prenait pour argent comptant, et qu'il
repoussait avec horreur. Je le tins deux jours ca-
ché dans son appartement^ parce que je lui avais
fait dire qu'il se mît sur ses gardes, car M"** de
Polignac le voulait faire enlever. Il s'en plaignit
au Régent, qui lui promit un sauf-conduit. En-
fin, M"' de Valois n'était pas à plus de dix lieues
de Paris, qu'il entama la déclaration, en présence
d'une dame d'atour, que Richelieu ne m'a pas
nommée, et qui pourrait bien être lui-même.
« Ahî ah! Madame, dit-il.
— Qu'est-ce ? lui demanda la princesse.
— Ah ! ah ! ah ! ma chère dame.
— Où voulez-vous en venir avec tous ces ah!
ah ! »
La dame d'atour lui dit en bon français: « Drôle!
vous mériteriez que je vous coupasse les deux
IV. 14
!kio MÉMOIRES
oreilles ! a La princesse , pour unique ven-
geance y se moqua de lui ^ et y sous prétexte d'un
rendez- vous, le tint éveillé et sur pied toute
la nuit. On lui rendit une jolie litanie de ah!
ahl.....
Je sors de chez Son Altesse royale^ que j'ai
trouvée en compagnie de trois nouvelles figures
de femmes^ l'une blonde, l'autre noire, et la troi-
sième rousse. J'ai fait réflexion que si je ne me
pressais d'écrire la liste des maîtresses du Régent,
j'en oublierais plus de la moitié. Elles sont déjà
aussi nombreuses que toutes les jeunes dames de
la cour, qui ne sont tigresses avec personne, et
surtout avec le Régent. Ce n'est pas qu'il soit di-
gne, par ses avantages personnels, d'être adonisé
à quarante-huit ans : Adieu paniers ! vendanges
sont faites ! il n'est plus même l'ombre de ce
qu'il était sous le nom et les habits de M. Lu-
cas ! Que les temps sont changés !
M"* de Parabère^ que le Régent aime encore par
boutades, après huit ans, non de constance, mais
d'habitude, m'avait été d'un grand secours pour
me débarrasser de M"* de Sery, qui était devenue
paon et pie-grièche en même temps que d'Ar-
DU CARDINAL DUBOIS. 211
genton. Elle lisait des romans jour et nuit^ et
voulait en faire dans le genre des bergers de FAs-
trée; elle se couchait sur un canapé peint en ga-^
zon^ et dans une chambre représentant des arbres
et des bergeries j puis quand le Régent arrivait^
elle lui disait doucement des vers empruntés aux
églogues de Fontenelle, parlait àe tendres flam-^
mes^ de sensible cœur^ et renouvelait toute la
quinauderie des opéras. Son Altesse royale se
dégoûta de ce régime de paroles galantes j il n'é-
tait pas élevé à se mettre aux pieds d'une femme^
et à roucouler l'amour en tourtereau. Il renvoya,
comme je l'ai dit, sa bergère comtesse > et se
donna en partie à la Parabère : je n'en sais pas
une qui l'ait eu entièrement.
Avant de le connaître ^ M"** de Parabère était
vertueuse ou passait pour telle j elle n'avait pas
profité à l'école de sa mère, M™ .de La Vieuville,
dame d'atour chez la duchesse de Berri j et quand
elle épousa M. de Parabère , elle croyait, dit-on,
que les enfans se faisaient par l'oreille. Son mari
était insouciant pour tout ce qui ne tenait pas à
l'ivrognerie ou à la gourmandise , mais crédule
comme un badaud de Paris, S| femme se laissa
x4.
2i;> MÉMOIRES
aller à l'exemple : aux soupers du Luxembourg,
on la nommait le tonneau^ parce que le verre en
main elle deCait les plus insatiables buveurs;
mais elle ne gardait pas long-temps sa raison^ et
ne la retrouvait que long-temps après. J'ai dit
que le Régent lui apprit à joindre à l'amour du
vin un autre amour.
Peu de temps avant la régence, il donna un
grand gala de nuit , auquel assistait Parabére et
sa femme. Celle-ci, pendant le repas, enivra le
duc d'Orléans avec se^ regards, et sans préjudice
du vin qu'il buvait pour se donner du cœur au
ventre. Il se sentit en belle humeur de commen-
cer la danse y tous les convives, hommes et fem-
mes, avaient la tête pleine des fumées de la table;
j'étais le seul Caton capable de lire sans lunettes.
Le Parabére ne voyait ni n'entendait ; M™" de Pa-
rabére étant placée à côté du Prince , le moment
était favorable.
« Dubois, me dit Son Altesse, fait porter Pa-
rabére dans un lit.
— Lequel ?
— Pas celui de ma femme, maudit question-
neur.
DU CARDmAL DUBOIS. ai3
— Mais, Monseigneur, ce pauvre homme boi-
rait encore cinq ou six bouteilles.
— Non, j'ai intérêt de soigner sa chère santé;
emmène-le, et qu'il se couche, m
J'allai me placer auprès de Parabèj^e, et je
m'écriai : u Ah ! mon Dieu ! comme vous êtes
pâle! seriez -vous malade?
— Moi !
— A moins que ce ne soit moi qui aie la vue
trouble.
— En vérité, dirent les autres, Parabère se
trouve mal.
— En effet , interrompit M™ de Parabère ,
mon pauvre mari ne va pas bien.
— Son pouls est horriblement agité^ajoutai-je.
•— « Il faut le transporter dans une chambre et
le coucher, continua du même ton le duc d'Or-
léans.
— Il s'évanouit, » m'écriai- je j et faisant signe
aux valets, je l'emportai avec eux dans le lit du
Prince, qui nous avait suivi, ainsi que cette bonne
jyjme jg Parabère, jouant l'inquiète. L'ivrogne
ouvrait des yeux clairs comme des basilics , et se
laissait faire; je le déshabillai et le couchai. Je ne
ai4 MÉMOIRES
sais quand sa femme vint le rejoindre ^ mais le len-
demain il la trouva conjugalement à son côté^ad-
in^rant l'hospitalité du duc d'Orléans^ et comme
le bien vient en dormant, la Parabère avait de
plus que la veille un gros diamant de trois mille
louis et quelque chose de plus. Le diamant était
un présent destiné à M"' d'Orléans, qui ne par-
donna pas ce larcin au petit corbeau noir de'son
mari; c'était le nom qu'il avait donné à M"" de
Parabère. Cette d^me chercha quelque invention
pour justiGer l'origine du diamant; elle s'en alla
faire patte de velours auprès de son époux, qui
'la'était plus ivre qu'à demi; elle lui demanda adroi-
tement quelques louis pour acheter des bijoux
qu'on lui offrait à si bas prix, que cette bonne
occasion ne se retrouverait jamais. Parabère ,
généreux comme un ivrogne, mit sa bourse à sec
jpour contenter sa femme. La dame n'eut pas plu-
tôt la somme, qu'elle étala son diamant dans les
sociétés du Palais-Royal. M"' d'Orléans en eut
un serrement de cœur lorsqu'elle aperçut celte
bague au doigt de M°* Parabère.
«Voilà une pierrerie admirable ! lui dit-elle,
croyant l'embarrasser j d'où l'avez -vous ?
DU CARDINAL DUBOIS. ai 5
— C'est mon mari qui me l'a donnée, reprit
cèchement la Parabère.
— 11 vous fait des prësens de prince, continua
SUT le même ton la Duchesse.
— ^ Oh! Madame, répliqua Parabère, cela nous
a coûté fort peu de chose.
— Je m'en doute bien, madame, interrompit
M"- d'Orléans.
— Cent ou deux cents louis envirop, dit naï-
vement le mari.
— Vous ne nous dites pas tout, s'écria la prin-
cesse ; ce diamant vaut au moins trois mille louis.
— Madame, répondit Parabère en se tournant
vers sa femme, j'avais raison de vous soutenir
que vous aviez fait un bon marché. »
Les rieurs eurent beau jeu, et les moins pers-
picaces devinèrent ce que M"' de Parabère avait
payé sa bague.
Cette dame commence à vieillir, elle n'est
pourtant pas vieille; mais depuis sa première
couche, elle s'est fanée de jour en jour: on ne
fait pas impunément ce qu'elle a fait. Son mari
est mort d'indigestion : elle a pu dès lors accep-
ter des diamans sans sauver les apparences. Eilç
2i6 MÉMOIRES
ne quittait pas la duchesse de Berri^ qui la trai-
tait en sœur. Elle ne s'est pas contentée du Ré-
genty qui ne se contentait pas d'elle ; le vert Noce
était le plus assidu de ses galans. Il ne tint pas
à elle qu'il ne fût pas exilé. Pour obtenir sa grâce,
elle entra de force dans le lit du Prince; mais
elle était assez ambitieuse et avide pour que mes
menaces la fissent changer de gamme. Je lui dis
bien net que si elle était curieuse de rejoindre
Noce, je m'empresserais de lui procurer ce petit
plaisir : elle resta, et se tut. Elle n'était cruelle
qu'avec ceux qui ne lui demandaient rien. J'ai
suivi avec elle la parole de TEvangile : Petite
et àccipietis (i). J'ai reçu même les intérêts du
principal, car, en présence du Régent, elle m'osa
donner im soufflet. J'étais alors archevêque de
Cambrai.
« Madame, lui dis-je en colère, je croyais que
chez nous [es archevêques confirmaient.
— Tu nés pas archevêque.
^ — Que suis-je donc, ma mie ?
(i) « Demandez et vous recevrez, a
( Note de r Editeur, )
DU CARDINAL DUBOIS. 417
— On t'appelle Dubois à la halle aux poissons;^
ici on te donne ton véritable nom. »
La querelle s'échauffait; je tremblais pour mes
yeux, car c'est là que visent les femmes qui ont
des ongles. Le Régent nous mit d'accord. L'hono-
rable dame n'était pas exempte du reproche qu'on
me faisait. Une embrassade signa notre réconci-
liation , parce qu'il est dit quelque part : Tout
royaume divisé périra.
Parabère était brune, et même bronzée comme
une Espagnole; ses cheveux, d'un noir de jais,
tombaient à flots jusqu'à s^^ jarretières; elle les
élevait en pyramides lisses et luisantes. Elle est
petite et svelte , avec de la grâce même dans ses
mouvemens les plus brusques. Ses yeux ont en-
core un feu qui donne la vie, comme les rayons
du soleil dérobés par Prométhée. Ce sont d'ado-
rables yeux , grands et bien fendus , avec des
cils d'une rare longueur, et des sourcils parfai-
tement dessinés. Son nez séduisait avant qu'elle
l'eût déformé à force de le barbouiller de ta-
bac; sa bouche, ornée de dents de perle, s'est
gâtée, et ses lèvres ont pris une teinte violette.
L'esprit qu'elle a ne la tuera pas.
a 1 8 MÉMOIRES
^ Son Altesse royale s'en accommodait fort bien ,
« parce que, dit-il, je n'aime pas ces grandes lan^
gués de femmes qui parlent comme on écrit. Pa-
rabère me plaît presque dans son silence, parce
qu'elle n'a rien à dire. » Cependant, soit qu'on
la soufflât quelquefois, soit qu'elle rencontrât de
l'esprit par boutades, je sais d'excellens traits
qu'on lui attribue.
« Le Régent, dit-elle dans un souper, est un
abrégé du roi David et du roi Salomon : il joue
de tous les instrumens; il danse, non pas devant
l'arcbe, mais partout j il boit, mange, se diver-
tit, et ne songe pas au lendemain. J'ajouterai
qu'il n'a pas sept cents concubines comme Sa*
lomon.
— A quoi bon ramasser des trésors pour n'y
pas toucher? reprit le Prince ; j'en aurais plus de
sept cents, si j'avais de quoi les occuper. Eu re-
vanche je n'ai pas de Bethsabée, comme David.
-^Si fait, interrompit Richelieu^ vous oublier,
Monseigneur, que si je ne suis pas mort comme
Urie, ce n'est pas votre faute! »
La plaisanterie était un peu vive, et si parmi
les convives femelles Richelieu n'avait pas eu plus
DU CARDINAL DUBOIS. a 19
de trois maîtresses, il aurait payé cher une com-
paraison qui n'était pas raison*
Je ne m'arrête pas à M^^^'de Nesle, Polignac,
Guébriant, et tant d'autres qui n'ont pas payé
tribut au Régent seulj cela vint au point qu'on
aurait pu chercher un homme au Palais-Royal,
comme Diogène dans les rues d'Athènes. La chose
plaisante, Ji mon gré, c'est que Richelieu faisait
toujours l'avant-garde dans les amours du Prince,
qomme s'il allait reconnaître le terrain. Aussi, à
chaque nouvelle passade de Son Altesse, il di-
sait : « Voilà un, ou deux, ou trois ans que j'étais
aussi heureux que le Régent! C'est moi qui ai
mangé le b!é en herbe I »
M"' de Sabran ne succéda pas à M""' de Para-
bère Vinévitable\ mais rivalisa quelques mois
avec elle dans les bonnes grâces du duc d'Or-
léans, qui avait toujours l'une à sa droite, et l'autre
à sa gauche. M"*"* de Sabran disait être originaire
de Provence ^ mais je crois qu'elle venait plutôt
en droite ligne de chez laFillon. Son mari était
un homme à mener par le nez et par les oreilles,
qu'il avait d'une grandeur arcadique; du reste,
J)ôn gentilhomme. « Eh ! Messieurs, disait le Ré-;'
a2o MÉMOIRES
gent^ riiouneur n'est pas où il plaît aux femmes
de le placer ! » Cependant^ comme Sabran^ résolu
à voir sa femme maîtresse de quelqu'un , a pré-
féré que ce fût d'un prince du sang, il mérite plus
de reproches que sa femme, si toutefois il en
mérite, ce qui est paradoxal. M™ de Sabran est
une sorte de bonne fille, sans autre mérite que sa
grande beauté^ sans autre vertu que son incon-
stance', sans autre talent que celui de plaire à qui
la voit. L'air efFronté,les yeux hardis; c'estlà ce qni
avait tourné la tête de Son Altesse; elle ne parle
pas, mais elle sème des paroles, avec un joli accent
gascon qui me rappelle mes anciennes connais-
sances de Bordeaux. La ressemblance est parfaite
du côté des expressions, qu'on est tout étonné d'en-
tendre sortir d'une bouche de cerise. Jurer serait
peu de chose : cela même ne sied pas mal à une
petite femelle de vif argent; mais elle a Je langage
des mauvais lieux, des mots sales, que j'ai eu la
Ëiiblesse d'aimer, et qui faisaient pâmer de rire
M"* de Berri. Le Régent prenait plaisir à lui ré-
pondre sur le même ton, et ce qui se disait des
deux partis ferait rougir le papier. Allons , Du-
bois, mon cher cardinal, tu es devenu presfjije^
DU CARDINAX DUBOIS. 2ai
un hoDDéle homme, car Diogène a dit que la
rougeur était la couleur de la vertu ; témoin les
chapeaux de cardinal. »
Je me suis gardé d'avoir la moindre relation
avec M"" de Sahran, qui m'aurait traité, selon
son expression > comme un valet ou comme un
prince du sang; elle prétendait que ces deux
extrêmes étaient formés de la même boue. Elle
ne négligeait pourtant rien pour obtenir des pré-
sens d'argent et de bijoux. C'est ainsi qu'avec une
hardiesse au-delà de toute idée, elle fît nommer
chambellan son très-honoré mari. La scène fut
burlesque et à la Calot. Le Régent, qui avait
passé la nuit avec la danseuse La Souris, avait
barricadé sa porte; car je ne sais si j'ai consigné
dans ces Mémoires la crainte qu'il avait de se voir
dérangé quand il était en tête à tête avec ses
amours. Il m'avait tant répété, pour répondre à
mes reproches sur sa prodigalité, que dans cer-
tains momens on obtiendrait tout de lui, même
l'impossible , que j'en ai fait l'épreuve pour me
faire mitrer archevêque de Cambrai. Sabran con-
naissait sans doute le faible de Son Altesse royale,
car #e grand matin elle vint heurter à la porte
224 MÉMOIRES
traité de paix avec ce chien de race, quand le so-
leil se leva bien avant eux.
Le duc d'Orléans, fidèle à mes principes;^ fai-
sait grand cas des danseuses de l'Opéra^ qui lui
auraient vendu père et mère. Son Altesse allait
peu dans les coulisses, parce que toutes s'autori-
saient de l'appeler Philippe. Un importun vou-
lut leur donner des conseils de politesse, et s'at-
tira cette réponse :
« Vraiment! ^ewt-onixommev Monseigneur un
homme que l'on a vu à ses pieds !
— Ces diablesses de danseuses, m'écriai-je, ne
songent qu'à leurs pieds ! » Parmi les mille et une
déesses que le Prince traita comme des mortelles,
je n'ai pris garde qu'à La Souris et à Emilie.
Fixer les époques de toutes ces galanteries, ce se-
rait affaire de chronologiste : j'en parlerai à l'au-
teur de la Méthode pour étudier F histoire, ce
drôle de Lenglet- Dufresnoy, agent de la du-
chesse du Maine , fripon , menteur, qui m'a vole'
mon argent dans la conspiration Cellamare, sous
prétexte de révélations, qu'il ne m'a point faites.
Je le ferai claquemurer à la Bastille. Ce miséra-
ble abbé a tout ce qui manque à de grands sel-
DU CARDINAL DUBOIS. aaS
gneurs, de l'instruction et de l'esprit, il ne sera
jamais qu'abbé et pamphlétaire.
La Souris ne portait ce nom qu'à cause de sa
gentillesse et de sa légèreté; du reste, elle avait
en horreur rats et souris , au point de faire une
fausse-couche , parce que son homonyme vînt se
jeter dans ses jambes. C'est une merveilleuse
danseuse, fort aimée du parterre , parce qu'en
gambadant elle laisse voltiger sa robe au vent.
Elle a de la grâce jusque dans le bout des doigts,
et quand elle danse le menuet on ferait vingt
lieues pour la voir. De figure, ce n'est pas une
merveille, il s'en faut du tout; mais il y a dans
ses petits yeux , sa petite bouche , comme dans
ses petites mains et ses petits pieds quelque chose
de bon augure, qui n'a pas trompé le Régent. Il
Tenleva à deux ou trois enrichis de la banque
de Lawr, et lui fit un pont d'or pour la retirer
dans la maison que Thevenart de l'Opéra avait à
Auteuil. Thevenart puisait à la source dans les
faveurs de la déesse, qui se serait laissé séduire par
un Satyre, pour n'en pas perdre l'habitude. La
Souris afficha un luxe si insolent, des équipages,
des laquais et des armoiries, que vingt maîtresses
226 MÉMOIRES
négligées chargèrent Richelieu de leur vengeance.
Celui-ci choisit le moment d'un bal donné par
Thevenart aux dépens du duc d'Orléans. La Sou-
ris se rengorgeait de plaisir de voir tant d'habits
brodés prosternés en révérences devant ellej les
illuminations transformaient la petite maison en
palais enchanté y et le. feu de l'artifice ressemblait
à de la féerie. Richelieu , qui pouvait dire, A bon
chat bon rat^ attira La Souris dans un bosquet;
il se jeta à ses pieds, lui fît une déclaration, pour
laisser le temps à ses gens d'ouvrir une petite
porte où l'attendait un phaéton. La Souris, ne
sachant ce qu'on voulait d'elle , attendit qu'elle
se vit emportée par le char léger , pour se dé-
battre et crier au ravisseur. «La campagne était
déserte, et le bois de Boulogne trouva la nymphe
de meilleur accommodement Elle se laissa faire
quand il ne fut plus de remède aux témérités du
Duc, qui couronna l'œuvre en amenant sa oon»
quête en son hôtel , où elle passa la nuit à se mo*
quer d'une altesse royale. La fête d'Âuteuil fut
désagréablement interrompue; le Prince avait
pris son parti en philosophe : « Ils ont tort , me
dit-il , de croire que celte fille épuisait ma santé;
DU CARDINAL DUBOIS. 227
ma bourse, peut-être; mais je ne veux plus de
gibier d'Opëra. » Deux jours après, l'amour était
au vif entre lui et Emilie , autre danseuse , vo-
luptueuse comme une Gircassienne du sérail de
Gonstantinople. Richelieu ne se cacha pas de son
enlèvement; le Régent ne lui en témoigna pas de
colère. On a pensé que M** de Valois avait ex-
cusé l'impudence de son Duc; mais sans chercher
si loin ce qui est si près, j'imagine que le duc
d'Orléans était las de La Souris, mais non pas au-
tant qu'elle de lui.
A La Souris succéda Emilie, la statue grecque
dé l'Opéra , comme l'appelait Richelieu, qui n'a-
vait pu en tirer !a moindre flamme. Cependant le
Régent, si refroidi qu'il fût, se trouva bien de
cette nouvelle maîtresse, qui parlait peu, écou-
tait tant qu'on voulait, tendait toujours la main,
et n'ajirait de volonté que celle des autres. Emilie
était grande, une vraie Minerve d'Opéra, sans
un défaut apparent, et avec une peau de marbre
blanc; elle ne savait ce que c'est que la jalousie, et
le Prince eût couché avec l'univers entier, qu'elle
lui aurait dit : A votre aise, ne vous gênez pas,
j'attendrai. Elle ne demandait pas, mais recevait
i5.'
..'■'*
aaS MÉMOIRES
tout; elle avait plus de lecture que les femmes
de son état, et citait les histoires de Rome et
de France. Richelieu l'avait aimée ^ le duc de
Melun l'avait aimée ^ Firmacon l'aimait avec fu-
reur, avec folie j c'est elle qui lui donnait de quoi
soutenir le train de prince qu'il menait, lors
même qu'il était page; mais Firmacon étant à
l'armée d'Espagne, le Régent ne fut pas inquiété
dans ses amours.
Son Altesse royale avait une estime singulière
pour Emilie, qui lui donnait des conseils comme
un général d'armée; la bonne fille citait Alci-
biade et Henri IV, le roi David et Caton l'Ancien
avec une gravité de conseiller aulique. Un matin
je fis demander un moment d'entretien au duc
d'Orléans, qui me l'accorda tout de suite, quoi-
qu'il fût couché avec une dame, qui n'était pas
M"** d'Orléans. Je m'effarouchais peu de ces sortes
de témoins, qui se cachaient dans la ruelle pen-
dant que je parlais bas d'affaires; mais cette fois,
celle que j'avais à traiter était délicate et plus
secrète que s'il se fût agi de me nommer pape.
J'entrai cependant d'un pas majestueux dans la
chambre où se tenaient les cours d'amour du
DU CARDINAL DUBOIS. aag
Régent. J'aperçus le plus «beau corps de femme
qu'il fût possible de voir, les houris de Mahomet
y comprises. Je fus tellement ébloui^ que je me
cachai le visage avec les deux mains pour éviter
les distractions : je n'étais pas encore archevêque
de Cambrai. « Regarde tant qu'il te plaira, Du-
bois, me dit le Prince, mais parions d'aflFaires.»
Pendant cette allocution, Emilie, car je l'avais
reconnue au visage, ne bougeait ni ne fermait les
yeux j c'était un tableau digne de Carie Vanloo,
ou plutôt de mon petit Boucher, qui fait si bien
les nus.
M Pardon! répondis-je, Monseigneur^ je suis
de trop ici , et j.e me retire.
— Je t'en défie, me cria le Prince d'une voix
qui m'arrêta en contemplation. Emilie, retiens-
le par le collet.
— Je ne suis pas M"* Putiphar, reprit l'histo-
rienne, pour arracher le manteau d'un nouveau
Joseph.
— Mais 1 Monseigneur, feontinuai-je, j'étais
venu pour affaire importante.
— Eh bien! repartit le Prince, voyons ton
affaire importante.
23o MÉMOIRES
— Mais, Monseigneur^ je ne puiâ en pré-
sence
— Va, va toujours; notre Emilie est discrète;
elle a de Fesprit, du jugement/et coucbe avec
rhistoire; elle nous donnera peut-être un bon
avis.
— Philippe, dit-elle^ me croit donc autant
de discrétion que le jeune Papirius au sénat de
Borne?
— Malpeste ! s'écria le Régent, qui croirait
qu'il y a là dedans une érudition de bénédictin?
Enfin, qu'est-ce qui t'amène à cette heure?
— Monseigneur, bégayai-je, )e venais vous
proposer....
— Demande-lui quoi, Emilie?
— Vous proposer une maîtresse.
— Bon ! ceci mérite attention. Vaut -elle
Emilie?
— Monseigneur, je n'ai pas été à même d!m
juger j mais M"*" de Tencin me l'a recommandée;
c'est un bel-esprit
— O ciel ! les beaux esprits ne sont pas d'or-
dinaire de beaux corps.
— Vous changerez d'avis en faveur de M"" du
DU CARDINAL DUBOIS. ^li
DefFant^ qui n'a pas encore joué de rôle poli-
tique.
— Ah ! tu nommes cela un rôle politique.
Qu'en pense l'Emilie? •
— Je pense^ Monseigneur^ répondit la philo-
sophe danseuse^ qu'il ne coûte pas beaucoup d'y
aller voir.
— On voit que cela ne te coûte rien ; enfin
nous verrons. »
J'admirai l'insouciance jouée ou réelle de cette '
courtisanne^ qui conseillait une autre maîtresse
à son amant; il me semble que, sans recourir à
Fexamen des pièces du procès, je m'en serais tenu
à l'Emilie.
Elle n'était pas prude, et ne se comparait
qu'à Lais ou a Phryné ; elle aimait l'argent , et
pour le gagner aurait vendu son âme. Dans une
orgie, où je n'assistai pas, le Prince -dit :
« Messieurs, savez-vous que l'Emilie est la plus
belle femme de la cour?
— De rOpéra, vous voulez dire? reprit Noce,
qui soutenait la Parabére.
— Non 3 je maintiens qu'elle n'a pas son égale,
et vous le prouverai, quand il vous plaira.
a 32 MÉMOIRES
— Monseigneur, dites à ces Messieurs que je
suis née en même temps que Vénus, de Fécume
de la mer.
— Passe pour l'écume , dit Noce.
— Que ceux qui ont des yeux voient ! Emilie,
étends ta robe, et prends garde que les billets
ne tombent à côté ! »
Nargue d'une fausse honte. Emilie éleva sa robe
au niveau de sa tête, pour recevoir la pluie de pa-
pier que le Prince y jetait, aux yeux de chacun,
qui n en avait pas assez de deux. Emilie gagna
plus de vingt mille livres presque sans y penser.
L'amour du Régent pour cette fille dura pen-
dant six mois, jusqu'à ce que Firmacon revint
d'Espagne plus amoureux encore qu'à son dé-
part. 11 entra dans une colère de matamore :
M Coquine, criait - il, puique tu as partagé les
restes de la Parabère et de la Sabran, je veux
faire de toi une rouée ! » et il ia roua de coups
et l'enferma dans un couvent de Gharenton, où
il faisait le guet à la porte pour que personne
n'approchât de sa maîtresse. « Je ne cours jamais
après une fille, me dit le Régent ; mais à la pre-
mière occasion j'enverrai Firmacon au couvent.»
ou CAtlDlNAL DUBOIS. a33
I
Il le fit mettre à la Bastille pour avoir donné ,
dans les Tuileries^ des coups de canne à un gen-
tilhomme qui estropiait son nom.
Dès cette époque, après la mort de M"** de
Berri, le Régent passait pour un monstre, un
mangeur de chair humaine , un buveur de sang.
Comme un cardinal ne peut courir les rues, je
ne sais si cette horreur dure encore, mais elle
était horriblement enracinée dans le peuple en
1720, comme j'eus occasion d'en être témoin.
Peu de terpps après mon élévation à l'archevêché
de Cambrai, je fus forcé d'aller incognito dans
le faubourg Saint-Jacques. J'étais en habit bour-
geois, et je fus attardé jusqu'à la nuit tombante.
£n passant auprès d'une boutique, j'entendis
mon nom et celui du Régent prononcés au mi-
lieu des pleurs et des grincemens de dents : c'é-
tait une mère de famille corrigeant un petit gar-
çon et admonestant une fille de dix-huit ans.
«Drôle, disait-elle à son fils, si tu n'es pas
plus sage, je te ferai croquer par le loup-garou,
■ Croquemitaine , ou le Régent.
— Qu'est-ce que le Régent ? demanda fenlant.
— C'est un démon qni te mangera le cœur,
i34 MÉMOIRES
ni plus ni aïoins qu'une mauviette^ et t'emmè-
nera dans l'enfer avec lui. Et toi^ coquine, di-
sait-elle à sa fille y si tu sors encore à la brune ,
tu seras enlevée par quelque Cambrai. (Depuis
mon sacre ^ on nommait ainsi à la halle certains
poissons dont j'ai parlé.)
— Bon ! ma mère^ répondait la fillette^ vous
me faites peur de Dubois et du Régent comme
si j'avais encore dix ans.
— Tu verras, malheureuse , que ces diables in-
carnés t'emporteront 1
— Non pas en enfer sans doute ?
— Non y mais au Luxembourg I où l'on coupe
les femmes en morceaux j mais au Palais-Royal!
où l'on adore Satan sous la figure d'un bouc;
mais à Saint-Cloudl.....
— ^Bahl ma mère, j'ai vu le Régent à l'Opéra,
et je vous assure qu'il n'est pas si laid que mcm
cousin, dont on veut faire mon mari.
— Je te le répète, c'est ton destin; le duc
d'Orléans fera de toi une fille perdue, et j'en
mourrai de chagrin. »
Ce dialogue me rappela la fable du loup, de
la mère et de l'enlant, et je me hâtai de détaler
DU CARDmAL DUBOIS. a35
de peur d'être reconnu. On aurait crié au loup l
Lie lendemain cependant^ ayant raconté mon
aventure au Régent^ qui en rit à gorge déployée ,
il eut la fantaisie de voir cette délibérée fille. On
la lui amena; elle n'était pas laide ^ et je crois
qu'elle ne fut pas mécontente des deux jours
qu'elle passa chez un prince da sang.
M"* du Défiant eut de Son Altesse ce qu'elle
souhaitait j mais je me repentis de cette négocia-
tion. La du Défiant ne me remercia pas seulement
de ce que j'avais fait pour elle^ quoique je fusse
tenté de faire davantage; elle dit seulement à
M™ de Tencin : m Ma chère , ton archevêque ne
m'avait pas dit que j'aurais la concurrence à sou-
tenir ;. elles sont là cinq ou six qui s'arrachent
les morceaux du bec. » Cette dame^ qui avait
épousé fort jeune le marquis du Défiant^ avait
commencé fort jeune à )ouir de la vie et de sa
beauté; cependant je n'aimais pas sa mine de
chatte avec un nez. en trompette^ une bouche
d'oiseau et des yeux saillans et ternes qu'on croi*
rait de verre. Elle se dit philosophe, parce qu'elle
ne croit pas aux femmes honnêtes, comme si c'é-
tait un article de foi. La Fillon est de cette phi-
a36 MÉMOIRES '
losophie-là. Du reste, la du DefFant met ]a pra-
tique à côté de la théorie^ et de plus branche
dévergondée, je n'en connais pas. Elle s'entoure
de savans, de chansonniers^ de poètes et d'aca-
démiciens ; elle se consacre au service de tous les
beaux esprits. Le Régent s'en dégoûta sitôt qu'il
en eut goûté : ne voulait-elle pas soutenir une
thèse contre lui, pour savoir quel était le plus
grand génie d'Arouet ou de Lamothe. Son Al-
tesse répondit a^ rem a cette précieuse; mais il
ne put si bien s'en dépêtrer qu'elle ne lui laissât
une de ses élèves, M"" d'Averne, par le nom
de laquelle il jure encore, comme on jurait au-
trefois parle Styx. Bien entendu que, pendant
tout ce trafic, les anciennes maîtresses conser-
vaient beaucoup de leurs attributions; ainsi a-t-il
fallu exiler la Parabère pour ne plus l'avoir sur
hs bras et dans son lit malgré soi.
M"° d'Averne, dont le règne a cessé l'an der-
nier, était, est, et sera toujours une maîtresse
femme; elle fait sa prude devant le monde, et la
première fois qu'elle reçut le duc d'Orléans , elle
lui dit en s'écartant : «Monseigneur, laissez-moi
faire ma prière à Dieu.» M"" du DefFant, quoique
DU CARDINAL DUBOIS. 287
plus jeune, s'est surpassée dans cette éducation.
Madame d'Averne, avant de la connaître, n'avait
pas mieux respecté le chef de son mari : Riche-
lieu, comme de coutume, avait précédé Son Al-
tesse royale dans l'intimité de cette dame, qui avait
l'encolure d'une reine de Saba; elle était plus
imposante que belle; mieux faite que gracieuse;
son visage était inerte, inanimé; ses yeux faux
et caméléons; ses joues pâles; mais elle avait, en
guise d'aimant, une gorge fort réjouissante : à
cela prés, elle n'aurait pas fait revenir un mort.
Je m'aperçois que je parle de toutes ces dames
à l'imparfait, comme si elles étaient mortes à la
peine ; mais. Dieu merci ! elles vivent et vivf ont
plus long- temps que moi, je suppose; mais on
peut dire^d'une femme qui a bien vécu pendant
six ans, qu'elle est à peu près passée, et cela,
jusqu'à ce qu'elle soit trépassée. Je reviens à
M"* d'Averne : puisse le Régent ne pas'm'imiter
en celai C'est une habile accapareuse,etle Trésor
n*en a pas été quitte pour moins de trois millions
avec elle. Son mari s'estime, sinon fort honoré ,
du moins fort enrichi par le deshonneur de sa
femme. Son Altesse royale avait tort de se laisser
ii3S MÉMOIRES
subjuguer et despolLser par cette princesse, qui
voulait passer bail, comme s^il se fut agi d'une
bourse ou d'une maison de plaisance. Elle aurait
désiré chasser toutes les maîtresses passées ^ pré-
sentes et futures, comme elle fit exiler la Para-
bère , qui avait dit seulement que M"^ d' Averne
sentait le soufre. £Ue ne pouvait souffrir que
M°^ de Sabr^ allât en loge à l'Opéra avec le duc
d'Orléans; elle jetait sa bile en petits mots acres
comme la bave d'un serpent. Désespérée de voir
un soir le Régent aux prises avec M"^ de Sabran,
de manière que tous les spectateurs la croyaient
redevenue maîtresse en titre, M"** d'Averne dit
à haute voix :
ce Si j'avais le malheur de perdre les bonnes
grâces de Son Altesse royale, je ne paraîtrais
plus dans le monde.
— Vous pourriez^ répondit Sabran , reparaître
partout , bien sûre de n'être pas remarquée, n
Ce que craignait de perdre M"" d'Averne, c'é-
taient les trois mille livres de sa table par mois,
et les petits profits du moment :
Elle aurait du Régent emporté les serviettes
Plutôt que de rentrer au logis les mains nettes.
DU CARDINAL DUBOIS. aSg
Son égounie apparaissait dans ses moindres ac-
tions^ comme dans ses plus naturelles paroles.
Un jour Chirac , le docteur aux prophéties lu-
gubres , disait au Prince :
ce Monseigneur, vous mourrez d'apoplexie.
— Trouve-moi une mort plus douce, si tu*
peux ^ riposta Son Altesse.
— Oui , mais vouiAiourrez probablement dans
les bras d'une femme.
— Encore mieux^ mon ami 1
— Ah I grand Dieu , Philippe l s'écria M™ d'A-
verne, ne me faites pas une si belle peur, j'en
ferais une maladie de quinze jours ! »
Cette prude renforcée avait pourtant un amant^
le marquis d'Alincourt, qui s'inquiète peu d'un
rival y pourvu que sa part ne soit pas diminuée
d'autant. Il est joli et papillolté ; son miroir le
lui a trop appris j il est grand chasseur, et les
dames le confessent. C'est bien comique de l'en-
tendre jargonner en termes de vénerie. « Je suis
en train de faisander M*"* de Châtillon , disait
ce triple fat j j'en ferai quelque chose de tendre.»
Il se brouilla tout en plein avec M"*' d'Averne ,
parce qu'elle ne l'avait pas invité à une fête que
!ft4o MÉMOIRES
lui donnait le Régent en sa maison de Saint-
Cloud. Le lendemain il la rencontra au bal^ et
lui fit d'amers reproches en style de Nemrod.
«Je ne le pouvais^ répondit-elle j Philippe
me Tavait défendu.
— ^Va donc à ton payeur!» reprit d'Alincourt
en lui tournant le dos.
M"^ d'Averne, scandalisa jusqu'au fond de
l'âme y courut faire ses plaintes à Son Altesse et
à son mari. Le Régent n'en fit que rire, en disant:
aAu fait, il a raison.» Le mari se montra plus of-
fensé que tous; il voulait tuer d'Alincourt, car*
il est colonel d'un régiment du Roi, et sinon
brave, portant l'épée. Ce bon M. d'Averne avait
des accès d'épilepsie, et la colère lui en donna
un au milieu du bal; ce qui fut médiocrement
plaisant. Quand il reprit ses sens , il trouva le
duc d'Orléans faisant auprès de lui l'office de
sœur de charité. « Monseigneur, lui dit-il gros^
somodoy permettez-moi d'employer mon régi-
ment à la garde de ma femme, et je vous jure
qoe personne autre que vous n'en approchera. »
D'Alincourt fit parade par vengeance des lettres
et bijoux qu'il tenait de M"* d'Averne , et sa fidé-
DU CARDINAL DUBOIS. îà4i
lité, dont elle se couvrait comme d^lne armure de
diamant, reçut les plus rudes coups. Son Altesse
royale se moqua de celte vertu ayant un amant et
un payeur: mais M"** d^Averne, qui avait comme
le renard plus de cent tours en son bissac, broda
un magnifique ceinturon, qui fut bientôt ter-
miné, attendu qu'elle ne défaisait pas la nuit l'ou-
vrage du jour, conime Pénélope, de conjugale
mémoire. Ce ceinturon, brodé d'or, avait pour
devise le nom de M"* d'Averne avec un grand Pj
ce qui donna matière à de grossières équivoques,
«
car on n'expliquait pas ce P là, pair Philippe, se-
lon l'idée de Ja maîtresse. Au reste, le petit Arouet,
qui semait des vers comme Aurore sème des ro-
ses en ouvrant les portes de l'Orient, se chargea
d'imposer silence aux commentateurs par ce bel
envoi mythologique.
Pour la mère des Amours
Les Grâces autrefois firent une ceinture.
Un certain charme était cache dans sa tissure.
Avec ce talisman, la déesse était sûre
De se faire aimer toujours.
Et pourquoi n'est-il plus de semblable parure ?
De la même manufacture
Sortit un ceinturon pour Tamant de Vénus.
IV. i6
24 a . MÉMOIRES
Marj eu staût d^abord mille effets iaconnus.
Venus, qiii ilt le don, ne se vit pas trpmpée ;
Aussi depuis long-temps le sexe est pour Pépée.
Les Grâces, qni poar vous travaillent de leur miea^.
Ont fait un ceinturon Sur le même modèle»
Que ne puis-je obtenir des dieux
La ceinture qui rend fidèle.
Pour l'être toujours à vos yeux (i) î
•4
■ I •
Les plaisatis , qui ne manquent pas à la coût,
imaginèrent de dire que le Régent avait répondu
à cet envoi par celui d'une ceinture de chasteté
à l'italitnne. Son Altesse n'était pas capable de
ces précautions; cependant le ceinturon d'épée
n'eut pas le pouvoir de retenir ce prince dans la
fidélité. M"* d'A.verne a été abandonnée comme
les autres.
M*^ de Sabran , qui avait sur le cœur un mot
de sa rivale la préférée , fut satisfaite d'en déta-
cher le duc d'Orléans. Elle se fit l'entremetteuse
d'une nouvelle passion. M** de Nicolaï, du Parle-
ment, avait encore toute la chasteté que lui avait
(i) Nous ferons observer que ces vers ne se trouveiÀ
dans aucune édition de Voltaire. Ils seront recueillis dans
un volume inédit faisant suite aux œuvres de Voltaire.
( Noie de l'Editeur.)
DU CARDINAL DUBOIS. «43
laissée quelques années de mariage^ c'est-à-dire
qu'elle n'avait aimé que M. de Niçoiaï. M"" de
Sabran prit sur elle de lui &ire jeter sa gourme
conjugale. Il y eut de petits soupers^ qui ache-
vèrent la défaite de M"** de INicolaî, qui n'eut pas
le talent de se maintenir en un poste si gli^jsant:
néanmoins M"** d'Aveme fut détrônée, et le Ré-
gent témoigna la reconnaissance qu'il avait pour
les services de M"** de Sabran. Un soir quTÛ la
surprit^ causant ^sur un escalier non éclairé avec
M. Raimond^ pendant le bal deTOpéra. « Ma-
dame^ lui dit-il, la place n'est pas commode;
que ne veniez-vous dans mon cabinet? je. vous
l'aurais prêté à charge de revanche. Vous m'a-
vez bien servi en pareille occasion. » J'avais aussi
des imitatrices.
Cette liste de maîtresses en titre est sans doute
incomplète surtout si l'on cherche les héroïnes
de tant d'aventures galantes, qui se ressemblent
quant au dénoûment. La dynastie régnante de
^ ces dames est gouvernée par M™ de Falarisi plus
débauchée que toutes les autres ensemble. Son
mari a commencé son instruction , et d'autres ,
après lui^ y ont mis la main^ je ne dirai pas la
i6.
244 MÉMOIRES
première main. 'Son Altesse ne l'appelle que son
tfran , par allusion sans doute au Fhalaris de Sy-
racuse. Cette dame , si j'en crois ceux qui sont à
même d'en juger^ a de quoi tuer les gens à force
de bonheur. Dernièrement le Prince eut une ré-
volution d'humeurs, et Chirac, à la suite d'une
consultation, prit à part M™ de Falaris^ et loi
•dit d'un air sibyllin :
« Madame^ il ne tient qu'à vous de nous en-
lever notre Régent.
— Comment? M. Chirac, vous plaisantez.
— Madame, un homme qui voit tous les joars
mourir grands et petits n'a pas envi« de plai-
santer.
— Mais encore, dites-moi ce qu'il faut &ire?
— Mon avis est qu'il faudrait plutôt ne rien
faire. »
Le duc d'Orléans est venu mettre fin aux con-
fidences de Chirac.
u Mon cher docteur, lui a-t-il dit , à vous en
croire, je ne boirais ni ne mangerais %
— Il est question de vous faire vivre, voilà
tout.
— Plutôt mourir que w
w
DU CAIIDINAL DUBOIS. i45
« Au reste ^ ajouta*t-il en se tournant vers
moi; je suis tranquille : Stairs m'a prédit, par l'ë-
preuye des verres d'eau, que Dubois mourrait un
an avant moi. Tâche de reculer la prédiction ,
mon cher Dubois.
— Ah ! Monseigneur, remercies^moi de ce que
je me suis mis au régime I n
346 HÉMOIRES
CHAPITRE TI.
Dubois amoureux^.— Portrait de M^^^ de Tencin. — Quatre
personnes. — Intrij^ues de Dubois en cour de Rome. —
Le jésuite Lafiteau. — Le chapeau rouge et rarchevéché.
— Les étrennes de 1720. —r- Singulier expédient. — Les
! dragons des Hespérides. — Le serment. — Opiniâtreté
de Dubois. — Lettre signée par le roi d'Angleterre. —
Expédition de Maroy, — La femme de l'archevêque. —
L'archevêque chez Madame. — Embarras de Massillon.
— Complimens et félicitations au nouvel archevêque de
Cambrai. —^ La polygamie de Dubois. — Lettre de
M. Salentin. — Justification db Dubois. — • Bons mots.
— Persécution. — La Fillon et son abbaye. — Le cer-
tificat de bonnes mœurs. — Ordination de Dubois. — ^Tra-
fic du chapeau rouge. — Le père Sebastien. — Sacre de
Dubois. — Le juron. — Fausse nouvelle. -r» Dubois Am-
phitryon, -^ Les deux sacres. — Les évêques.
Le plus mauvais peintre fera le portrait de sa.
maîtresse j M"' de Tencin mérite à tous égards
que je la peigne telle qu'elle est, et non pas telle
qu'elle était; car il n'y a pas encore de passé
DU CARDINAL DUBOIS- a47
pour elle. Il nie tomberaU' une couronne sur la
tête aussi bien que Ton m'a coiffé d'un chapeau
de cardinal^ je lui en offrirais une moitié; mais
dans rÉglise ces partages ne sont pas permis.
Elle se contente dono^ cette divine dame^ de
faire les honneurs de mon archevêché^ tenu au
Çalais-Rojal.
ce Mon cher collègue, me disait Massillon ,
vous êtes archevêque pour l'amour de Dieu !
— Et pour l'amour de M"* de Tencin. Je sais
qu'il est fort ridicule d'être amoureux à mon
âge y en mon état de santé comme en mon état
politique; mais oetaqiour-me paraît une expia-^
tion de ses aînéâ. D'ailleurs, je n'entends plus par
amour ce que j'entendais autrefois. »
M"* deTencin, qui a enterré ce bon abbé de
Louvois, a sans doute (ait vivre quelques hon-
nêtes gens qui étaient capables de supporter le
régime d^une jbhe femme. Je ne sais ce que je
suis devenu; mais je me prends à être jaloux de
rhistt)ire ancienne; car, pour la moderne, il n'y
a pas moyen de mordre. La conduite dc^ M™* de
Tencin est une lime qui brise les dents de la ca«
lomnie. 11 me srmble que dans ses yeux il y a
a48 MÉMOIRES
quelque chose de la béatitude éternelle. Ces
yeux, qui m'ont fait faire tant de folies^ ne sont
pas ceux d'une vierge de Raphaël , tant s'en faut;
ils ont une malice qui vaut des paroles; ils di-
sent tout ce qu'ils veulent, c'est-à-dire beaucoup,
et la volupté y tempère l'esprit. Sa taille est élé-
gante, haute, et cependant un peu voûtée, ce
qui vient, dit -elle, de son premier métier de
religieuse, alors qu'elle était plus souvent à ge-
noux qu'autrement; sa figure est rondelette, avec
un petit nez à facettes, des joues du plus vif in-
carnat, des dents de nacre dans une bouche un
peu largement fendue, mais toujours entr'ouverte
par un appétissant sourire. On lui reproche d'a-
voir un cou long d'une aune, mais il a tout-à^
fait bonne grâce , tant il est mobile. Je pourrais
étendre ma description du connu à l'inconnu; ^
mais je suis trop archevêque pour montrer ce
qu'il faut cacher, et la gaze est une mondaine in-
vention que ne tolèrent pas les canons de l'Église.
Richelieu, qui est bon juge en pareilles matières,
a dit, sans flatterie, que M"* de Tencin a de quoi
plaire à la fois à quatre personnes, un archevêque^
un banquier, un duc et un prince du sang. Il ne
DU CA.RD1NAL DUBOIS. 249
parlait pas ainsi sans arrière-peosée ; mais je l'ai
rendu confqs en répondant que de ces quatre
personnes^ l'arche véque seul plaisait à M"** de
Tencin. Quant aux qualités du coeur et de l'es-*
prit^ elles sont chez cette dame au complet:
elle excelle, à se maintenir en uqç posture con-
venable à la cour et en tou3 lieux ; elle ne de-
mande rie^^ on lui accorde tout. Elle s'est
chargée^ par exemple^ de pousser son frère dans
la carrière ecclésiastique avec des mains profa-!
lies; elle a déjà fait d'un prieur de Sorbonne un
abbé de Vézelay, qui n'est pas plus pauvre d'es-
prit que d'espèces, en dépit de l'Evangile. Ce
frère est un libertin , capable ou coupable de
vilaines choses, et si l'on m'en croyait, on l'en-
verrait en Italie, où il n'aurait pas la peine de
se corriger. M"^* de Tencin m'est fort attachée ,
et je ne le lui suis pas moins. Je ne doute pas de
son désintéressement, dont j'ai eu des preuves,
puisqu'elle a rejeté les millions de Law, et s'est
contentée de gagner à la banque. Je ferai quel-
que jour un testament, qui lui sera favorable ; car
mon imbécile de frère ne saurait pas dépenser
cent mille livres de rentes. Je suis parvenu à en
i5o MÉMOIRES
faire un directeur des ponts et' ckaussëes^ voire
même un secrétaire dix* cabinet du Roi; mais A
sent toejours l'apothicaire^ au point que je déses-
père de le nettoyer mieux qu'il n'est.
M"* de Tencin^ qui avait à cette époque
comme aujourd'hui Tintendance générale de ma
maison , sinon sans économie , du moins avec un
luxe éblouissant; souffrait de ne pas me voIf
cardinal, coomie mes modèles Richelieu et Ma-*
. zarin. Ce n'était pas cependant que j'épargnasse^-
les soins ; l'argent et les cadeaux. Le père Lafi-
teau, dont j'ai fait le portrait , tout confît en jé-^
suitisme (i)/ travaillait ejoi. cour de Rome moins,
dans mes intérêts que dans les siens. Il s'était «
fait fort de me rougit, à peu de frais , et pendant
plusieurs années qu'il prit séance auprès du trône
papal, il ne BO^btint que des promesses. Plus.
M"^ de Tencin s'impatientait de ce que j'avais la,
tête couverte peu chaudement, plus je redou-
blais d'instances, de lettres et de présens poui
gagner saint Père et cardinaux. Je mis dans
mon parti le chevalier de Saint-Georges, qui
(i.) Le maouscrit ne dit rien du père Lafiteau avant ce .
passage. {Note de l'Editeur^
DU CAKDmAL DUBOIS. a5i
À^engageait à me servir de tout son pouvoir^ le-
quel était médiocre^ à condition que je lui ferais
passer des secours d'argent* Le cardinal Albani ,
neveu du Pape^ promettait aussi plus qu'il ne
tenait^ et avec tant de garanties et d'espérances,
j'étais ce qu'on pourrait appeler entre deux cha-
peaux la tête nue. Je poussais des soupirs ou des
cris de rage qu'on devait entendre par-delà les
monts, et pour toucher l'inflexible Clément XI, je
lui jetais toujours au visage la bulle UnigenituSy
dont au fond je me moquais comme de Colin-
Tampon. Cette correspondance, pour laquelle
trois secrétaires ne suffisaient pas, et qui avait des
rameaux en Italie, en Hollande et en Angleterre,
se trouve toute entière dans mes Mémoires poli*
tiques, avec un grand nombre de pièces origi-
nales. CVst en les relisant d'un esprit plus calme
que je m'aperçois que Lafiteau m'a constamment
sacrifié à son ambition particulière. Je me suis
trop pressé de le mitrer évéque de Sisteron. S'il
revenait encore à Fairis^ comme en 1719^ sous
le non^ d'abbé d^ Moranges, j'aurais besoin de
lue tenir à quatre mains pour m'erapécher de lut
en donner au moins deux su r sa face de calàrd ;
a5!i MÉMOIRES
après quoi^ puisque les femmes se battent en duet
au pistolet 9 il ne serait pas étonnant qu'un ar-
chevêque et un évéque en vinssent aux mains
avec d'autres armes que celles de l'Eglise.
Le père Lafiteau était à Rome le seul ambas-
sadeur de France y quoique le cardinal de La
Trémouille , archevêque de Cambrai; en portât
le titre. Ce maudit jésuite se donnait une grosse
importance^ et il m'aurait écrit des allocutions
paternelles pour la réforme de mes mœurs et de
ma religion^ si je ne lui avais, une fois pour toutes,
dit de revenir à Paris, dans le cas où ce chapeau,
que l'on donnait à M. de Mailly, ne serait point •
assez élastique pour coiffer l'abbé Dubois. La
réponse, que j'attendais décisive, ne fut qu'une
porte de derrière. Lafiteau, faisant le gros dos
comme un chat en colère et des condoléances
comme une oraison funèbre, mettait encore ma
bourse à contribution pour le cardinal neveu ,
qui sollicitait un envoi de livres, et de tableaux,
et de médaillasy et d'antiquités : cette diable de
lettre était une lettre de change de -vingt mille
livres, payable à vue. Je fus tenté d'envoyer le
chapeau à tous Ics^diables , avec les sangsues du
DU CARDINAL DUBOIS. ^53
Pape; maïs un post-scriptum^ qui n'était qu*un
piège de plus, me fournit le$ moyens de leur
fermer'toute retraite. Lafiteau me donnait parole,
aux nom, lieu et place de Sa Sainteté, que le pre-
mier chapeau qui vaquerait passerait sur mon
<;hef, pourvu, ajoutait- il par une restriction
ignacienne, que d'ici là j'eusse été nommé évéque
ou archevêque. « Parbleu I m'écriai- je d'inspi-
ration, jiB passerai par tout ce qu'on voudra^
même par un diocèse, pour arriver au chapeau
rouge. » M"* de Tencin, qui, selon sa matinale
habitude, vint chercher des nouvelles de ma
santé, mé passionna pour la mitre et pour la
crosse :
» Je considère moins, me dit-eUe, les revenus
de l'évéché que les honneurs dont il est le mar-
che-pied. Je vous jure que je serais encore cha-
noinesse, si j'avais eu quelques chances de deve-
nir papesse.
- — Attendez pour cela que je sois pape. Mais
je vois un obstacle à ces hauts projets.
— Quel obstacle ?
— Ma rétention d'uritie et mon mariage.
— n est avec le Ciel des acoomodemens.
aS4 Mémoires
— Ce n'est pas leut , et un évé\;hé ?
— Faites-en établir un au Mississipi.
— En effet, ce serait un moyen ingénieux de
m'exempter de la résidence. »
Cependant je pensais fort sérieusement à faire
de moi un archevêque, n'en pouvant faire un
cardinal ; M"^ de Tencin était seule confidente
d'un dessein qui semblait un contre-sens énorme
à ma réputation; je me gardai bien d'en instruire
Lafiteau,fort réjoui, comme je pensai, de m'avoir
découragé. Cependant je persévérais à gagner
l'âme du Pape, tout entière à la constitution; je
le payais en même monnaie de promesses frivoles;
en même temps je préparais le Prince à ma re-
quête inattendue. Je me doutais bien que de ma
part la demande d'une prélature lui paraîtrait
une plaisanterie, et déviait être traitée comme
telle; je me rappelais que dans un souper du
Luxembourg, la tête pleine de vin, il me disait
avec un épancbement de tendresse bien propre
ù m'inspirer de la confiance :
« Dubois, demande-moi ce que tu veux, fut-
ce la moitié de ma fortune, tu l'auras.
— Eh bien! Monseigneur, repris-je, je vous
DU CâADlNAL DUBOIS. !iS5
répondrai comme à Louis XIV: Nommez -moi
cardinal?
— Y penses-tH, l'abbé? Hi
— Certes oui-, j'y pense^ et si vous n'y pensez
pas , je saurai vous en faire souvenir.
— Le seul cbapeau rou^e qui te convienne ,
^'est un bonnet de fou.
— Monseigneur y ne vous privez pas du vôtre,
je ne suis pas si chauve que ^e ne puisse rester la
tête nue. »
La veille du i*' janvier 1710, j'allai, suivant
l'usage, offrir à Son Altesse mes vœux de nou-
velle année.
»
« Merci , Dubois, me dit le Prince qui comp^
tait des billets de banque , nous sommés de vieux
amis , et je suis prêt à te le prouver de la façon
qui te plaira le mieux.
— En ce cas. Monseigneur, vous allez faire un
effort de mémoire.
— Non, l'abbé, il faut se respecter pour être
respecté; tu ne pourras jamais sous la simarre,
la mitre ou le cbapeau rouge, dépouiller le vieil
homme, c'est-à-dire l'abbé Dubois.
a5G MÉMOIRES
— Ah ! Monseigneur , tel ne me vaut pas , qui
en dépouille bien d'autres! . .
ftlh- Veux- tu parler de Law ? c'est un brave et
honnête Ecossais! Nous finirons par le con-
vertir.
— Il ne vous coûterait pas davantage de &ire
deux conversions au lieu d'une. Je veux rentrer
dans le sein de la religion.
: . — Puisse alors la religion rentrer dans ton
sein ! mais je te conseille de ne pas quitter le ti-
tre d'abbé.
— Aussi ne le quitterai-je pas à l>on. marché.
— Voici quelques billets doux {)Our te feire
patienter jusqu'à ta mort.
— Monseigneur^ je prends toujours^ quitte
à rendre ensuite. »
C'étaient des étrennes de roi ou de Law. Un
million en actions et en billets de banque^ et
de plus cent mille livres argent comptant pour
en gagner d'autres, rue Quincampoix. Je n'en
demandai pas davantage pour le rnooieut^/et si
je n'oubliai pas Tévêché^ je fis mine de l'oublier.
Le lendemain, i"* janvier. M*"' de Tencin étant
occupée à me souhaiter une bonne année, ac-
DU C/lRDINAL DUBOIS. a57
compagnëe de plusieurs autres, dit la chanson ,
on me remit une dépêche de Rome; je quittai
tout pour Fouvrir, et je sautai de joie en criant :
ce L'archevêque de Camhraî est mort ! »
L'évéque de Sisteron m'annonçait cette nou«
velle inespérée, en me suppliant de le proposer
pour remplacer le cardinal de La Trémoullle. Le
coquin, que j'avais recueilli, gucusant et n'ayant
rien , m'avait fait assez sot pour prêter mes épaules
à son élévation; il était temps que je travaillasse
pour moi.
c< Qu'allez*- vous faire? me dit M"* de Tencin ,
qui était mon directeur de conscience*
— Ce qui vous semblera bon»
«^ Il ne s'agit pas de cela , mais d'aviser au plus
sur et au plus expéditif. Allez trouver le Régent.
— Il est en affaires.
—De quelle espèce?
— Demandez-le à la dame qui lui tient fx>m-
pa^e.
— D'où savez'vous cela?
-^ Le moyen de l'échapper, un premier jour
de l'an! ::•
a
-^ Je devine ; c'est à qui aura l'étrenne... ,.
■•••/ . . • ■
IV. ^ . . 17- •
258 MÉMOIEES
— Ma foi! lâcboos que ce soit moi.
— Yo^s m'avez souvent dit des ooerveilles au
sujet des bons momens de Son Allesse royale*
— - £n ejBTet, j'en sais de votre sexe, Madame^
qui s'en sont bien trouvées.
— Alors^ hâtez-vousy entrez Ijde force dans la
chambre à coucher^ et £ftites acheter cher votre
_/
retraite» »
Cet avis désintéresse méritait d'être suivi de
point en point. M"" deTencin m'aida de ses mains
àm'habiller^ non pas en grand costume^ mais dans
une toilette plus décente que celle ou je m atten-
dais à surprendre le Prince. Je partis^ emportant
la lettre d'Hugues, le secrétaire de feu La Tré-
mouille, et les vœux ardens que poussait au ciel
M"* de Tenein pour la bénédiction de mon en-
treprise.
J'arrivai jusqu'à la porte de la petite galerie;
mais, ccNume Hercule, il fallait tuer ou endormir
le dragon des Hespérides : ce dragon avait qoStre
têtes béantes de valets , qui se ruèrent à ma ren-
contre avec des cris de gens déterminés à ne livrer
passage qu'à la force.
« Monseigneur, me direnl-rils, Son Altesse...
».
DU CAEDIÎUL DUBOIS. tSg
— C'est boja I répliquai-tje en passant outre.
<— ^ Le Prinoe dort^ (bri^rent-ils en m'arrétant
par mon collet.'
-^^ Ëh bien! jt le réveillerai^ persistai-je en
faisant un effort '.pour entrer.
-^ Mon^gqSur, il ne dort pas.
— Alors y pourquoi tant de difficultés ?
— La porte est défendue à tout le monde ^
même à M"" d'Orléams.
— C'est ce que nous allons yoir. •
— Mais...
— Gomment^ drôles^ vous osez me résister...
— L'ordve de Son Altesse royale...
-— Me me regarde pas ; je vous ferai chasser.
— Et si nous vous laissons passer^ on nous chas-
sera aussi.
— 'Ne savez -vous pas^ misérable ^ que j'ai le
droit devenir à toute heure chez le duc d'Orléans.
— Oui^ Monseigneur j mais non pas quand il..
— Quand il...
— Vous entendez bien; il nous a dit qu'il ai-
merait mieux recevoir deux coups de pieds au
derrière que d'être dérangé.
— Faquins, )e veux entrer et j'entrerai j c'est à
17.
26o MÉMOIRES
vous de choisir d'être chassés^ ou de partager cette
bourse entre vous^ égratignez^ criez ^ déchirez
mon habit ^ vous ne m'empêcherez pas d'entrer;
vous aurez fait votre devoir^ et la bourse est à vous. »
Leur silence était une réponse: je leur jetai la
bourse^ et m'acheminai tranquillement vers la
porte^ tandis que ces domestiques intelligens fai-
saient de belles grimaces pour me retenir. J'en
eus cependant mon habit en lambeaux ^ la joue
égratignée ^ <et je me précipitai dans la chambre
comme un éclair.
La démarche était hardie^ ma disgrâce pouvait
en être le prix. Je m'aperçus du premier coup-
d'œil que l'on ne m'attendait pas : le Régent ce-
pendant^ rouge de colère^ ne se dérangea pas^
comme je le craignais. « Malheureux^ cria-t-il^ je
te ferai pendfe ou empaler ! Sors^ drôle^ scélé«
rat!... a Ce fut une cataracte d'injures qui me
tombaient droit sur la face^ fort habilement Gom-
posée pour jouer la surprise.
« Parleras-tu^ butor^ ajouta le Prince, impa-
tient de me voir battre en retraite ; qui t'a fait si
téméraire de me désobéir ? Que veux-tu ? dis et
va-t'en; ne m'oblige pas de te pousser dehors.
DU CARDINAL DUBOIS. • a6i
— Un. mot, Monseigneur.
— Deux et trois^ puisque tu es arrivé jusqu'ici;
mais laisse^moi.
— L'archevêque de Cambrai vient de mourir
à Rome; je désire lui succéder.
— Toi , archevêque !
— Pourquoi non ?
— Pourquoi ? je te le dirai^ mais dans un au->
tre instant.
— Il me ùluI une promesse^ Monseigneur.
— Une promesse^ soit ! Mais va donc!
— Un serment.
— Volontiers ! Tti n'es pas encore loin?
— Jurez-moi que je serai archevêque de Cam-
brai.
— Archevêque du diable l oui, je le jure : pars !
— Adieu y Monseigneur, et merci. »
Ce serment arraché^ semblait un rêve au Ré-
gent, qui se leva persuadé que j'avais voulu plai-
santer ; il m'en parla sur un ton goguenard : *
« M. l'archevêque, me dit-il, si j'avais eu sous
la main q&elque épée ou quelque pistolet, vous
auriez pu apprendre que tout n'est pas profit au
métier de curieux.
a6a MÉMOIAËS
— Je vous remercie^ MonseigDeur, de la parole
que vous m'avez donnée...
— Moi y je f ai donné quelque chose !
— Je serais bien ingrat de l'avoir déjà oublié;;
l'archevêque de Cambrai se dit votre obligé.
. — N'est-ce pas raillerie^ et as-tu l'intention
d'insister pour Texéculion d'un serment fait en
l'air.
—-En l'air! non pas. Monseigneur.
— Tu veux, mon pauvre Dubois, succéder à
Fénelon ?
— De loin, par droit de conquête.
r— Ne s'est-on pas déjà trap amusé à tes dé-
pens? as-tu résolu de me faire le plus ridicule
des hommes?
— Ce n'est pas mon afiaire, Monseigneur:
vous avez fait un serment, et je suis certain que
vous le tiendrez.
— Sans contredit, mais tu ne l'exiges pas?
' — - Au contraire , je ne cède à personne mes
avantages, et, pour la régence de France, je ne
vous rendrais pas votre parole.
— Bourreau, que dira-t-on ?
DU CARDINAL DUBOIS. «63
— Vous le savez mieux que moi ; mais )e ne suis
pas à cela prés»
— Demande -moi tout, excepté un arche-
vêché.
— Impossible, Monseigneur^ je compte sur un
si inviolable serment y d'ailleurs j*aurai un té-
moin.
— Si tu l'exiges^ il Faut bien y consentir; ima-
gine au moins un expédient pour me tirer d'em-
barras j et fais que je n'aie pas honte.
— Il me vient une idée qui en vaut une autre.
Le blâme ne vous atteindra pas; je vais obtenir
du Roi d'Angleterre une lettre pressante par la-
-quelle vous serez sollicité de m'accorder cet ar-
chevêché en récompense des services que j'ai ren-
dus^ dans les traités delà triple et de la quadruple
alliance.
— Diantre ! il sera plaisant qu'un prince pro-
testant demande un archevêché catholique pour
un abbé de ta sorte 1
— Bah! une lettre ooftiposée par moi et signée
du roi de la Grande-Bretagne produira le meil-
leur effet.
— Une autre fois tu me feras écrire par le roi
!i64 MÉMOIRES
de la Chine ^ afin que je te nomme pape. Rends*
toi donc justice, coquin.
r— Monseigneur, vous savez que je ne rends
rien, pas même les injures.
-rr Je consens, puisqu'il le faut, à te faire ar-
chevêque; mais qui te fera prêtre? »
Je ne fus pas en peine de répondre, et j'allai
dresser le brouillon de la lettre que devait écrire
au Régent le bon roi Georges. J'écrivis en même
temps à Destouches, à Stairs, à Stanhope, et à
tous ceux de Londres, qui étaient en position de
pousser à la roue. Voici la lettre du roi d'Angle^
terre , ou plutôt la mienne.
Monsieur et taès-crer cousin,
« Je suis si content des bons offices que m'a ren-
» dus, comme à vous, M. l'abbé Dubois , lors de
» la triple et de la quadruple alliance; que je vou-
}) drais lui en témoigner ma satisfaction et l'estime
» que je fais de son caraftère. Je lui ai fait offrir
» des pensions et des présens, qu'il a noblement
» refusés , malgré l'amitié où nous en sommes. On
^ m'apprend de Rome que votre très*amé cardinal
DU CARDINAL DUBOIS. a65
» de LaTrémouille est mort laissant un archevêché
» à donner. Je ne sais quelles sont vos intentions
» à ce sujet; mais comme je me rappelle combien
» M. Tabbé Dubois désirait un archevêché^ je lui
)i donne ma voix royale pour celui de Cambrai,
» avec votre permission, et c^est moi que vous
» obligerez en Félevant à cette dignité, qu'il est
)) digne de remplir sous tous les rapports, n
Cette épitre me revint sans autre changement
que la signature de Georges !•', roi d'Angleterre
et les grands sceaux du royaume. La lettre de
Destouches qui l'accompagnait était toute dirigée
vers le même but; et de reconnaissance, je lui
répondis par une pension de six mille livres.
Muni de ma lettre, j'allai chez le Régent, non
plus à une heure indue, et je réclamai l'accom-
plissement de sa parole. Il me salua archevêque
de Cambrai, et me demanda à l'oreille ce que je
comptais faire de ma femme.
— J'en viendrai à bout avec de l'or et de la
ruse.
— Prends garde qu'on ne t'accuse de même
que je le fus à la mort des Princes.
« »
ti6ô MÉMOIRES
— Je lui défie de se vanter qu'elle est ma
femme.
— Il n'y a pas de quoi ! »
Je priai le Prince de tenir secrète ma nomina-
tion jusqu'à ce que j'eusse avisé à tout.
J'avais assez de confianceen Maroy pour lui con-
fier une commission aussi délicate. Je lui avouai
que j'étais marié, et lui donnai les instructions né-
cessaires pour retirer mon acte de mariage et l'a-
néantir; je lui indiquai l'église de Bordeaux dans
les registres de laquelle il le devait trouver, laissant
à son imagination le soin de le soustraire à tout
prix. Il partit, et revint au bout de huit jours,
qui avaient éventé le bruit de ma nomination.
Je fus complètement tranquillisé lorsqu'il me rar
conta que, s'étant présenté sous mon nom pour
lever une copie de l'acte de mariage , le sacristain
n'avait pu retrouver les registres de la paroisse
au-delà de quarante ans, et qu'il lui avait avoué
ingénument que les vieux registres servaient à
allumer le feu du curé. Il chercha lui-même dans
les débris qui en restaient, et ne trouva pas une
feuille qui se rapportât à Tannée de mon mariage.
Mç.s inquiétudes furent dissipées, et je me pré-
-.»..» * mi
/ • . >•■ -
- o
■J^.
DU CARDINAL DUBOIS. %6'j
parai a nier efTrontément le sacrement ^ sinon la
cohabitation. D'ailleurs j'avais idée qu'on irait
plus volontiers à Brives-la-Gaillarde rechercher
des traces de ce mariage^ que l'an commençait à
signaler vaguement. Je me. doutais bien que ce
méchant tour était l'œuvre de ma femme, et je
ne m'en effrayai pas, puisque les preuves, seules
croyables en pareille matière, n'existaient plus*
J'attendis de pied ferme ma moitié, qui né man-
qua pas de venir demander sa part de l'arche-
vêché.
Je ne fus pas surpris de voir rçpara^re, non
pas un spectre sortant des tombeaux, mieux eût
valu, mais le visage de ma vieille fenune, un
visage riant et agaillardi; elle était connue de
Manet, qui savait à peu près la vérité.
c( Holàl commère! lui dis-je, la porte de mon
cabinet bien fermée, vous avez senti l'odeur de
la marmite, et venez voir si c'est pour vous qu elle
chauffe ?
— Sans doute, mon cher époux; il est bien
juste que je profite de vos bonnes aubaines.
— Halte là ! coquine ; veux-tu pas que- je te
fasse sacrer archevêque en même temps?
a68 MÉMOIRES
— Si cela me rapportait 20^000 liv. de rente^
je dirais oui.
— Écoute^ drôlesse^ c'est à toi de choisir du
silence ou de l'hôpital.
— M. l'abbé, à mon tour à vous faire la loi ;
je suis votre femme, et le ferai connaître.
— Gomment le prouveras-tu, gaupe, et qui te
croira ?
— Les actes de mariage ne sont- ils pas enre-*
gistrës à Bordeaux comme à Paris?
— Cherche.
— - E^fin, je n'entrerai dans aucun accommo-
dement, si ma pension viagère n'est pas doublée
et réversible sur la tête de mes enfans.
— Tu as des enfans, malheureuse?
— J'en ai quatre, sauf les oublis^ et je les mets
sous votre protection.
— Crois-tu que je veuille être père? ça été
déjà trop d'une fois.
— Quoi! vous n'aurez pas pitié de ces victimes
innocentes?
— Innocente toi-même!
— Je vous les amène tous les quatre à votre
sacre.
DU CARDINAL DUBOIS. 2Gg
«— Tiens^ vieille chouette; je fais ce que lu
yeux pour avoir la paix; mais je te jure, par ma
mitre d'archevêque^ de le mettre à l'hôpital pour
le reste de tes jours^ si j'entends parler de toi on
de tes fils de catin. »
Jusqu'à présent^ Pierrette est demeurée fidèle
# notre traité ; la somme que j'ai placée en son
nom me dispensé même de sa sotte présence, et je
la crois étrangère à tous les mauvais bruits qu'on
a fait courir sur mon mariage. A en croire Saint-
Simon, par exemple, j'aurais épousé les onze
mille vierges. Ces calomnies étaient difficiles à
déjouer; j'ai pris le bon parti d'en rire tout le
premier. Parexemple,si je deviens pape, M'^'Du-
hois reviendra peut-être m'arracher des secours;
je dîne assez bien pour lui jeter quelques os.
Une fois possesseur de la parole du Bégent,
donnée de sang-froid , et de la lettre du roi d'An-
gleterre , je crossai tous les pygmées qui m'avaient
voulu arrêter dans mes grandeurs. On riait en ca-
chette, et l'on m'accablait de félicitations. J'avais
déjà été sacré delà main deM'^MeTencin. Ma pre-
mière visite fut à Madame, que j'étais bien aise
de désespérer du spectacle de ma fortune : elle
270 MÉMOIRES
causait justement avec MassilloD, qui y embéguiné
de sa vertueuse renommée ^ n'osait plus pronon-
cer mon nom y et s'était i>ien défendu de parler
à Madame de Tarchevéque de Cambrai.
« Eb bien ! Massillon , n'as* tu rien annoncé à
Son Altesse? lui dis-je pour cause.
— - Moi 1 s'écria-t-il étourdi de l'apostrophe^
— Quoi donc? demanda Madame ; j'ai reçu ce
matin les notes de la senaine; la nouvelle en
question doit y être.
-—Mon, sans doute, répliquai-je; elle n'est pas
encore publique.
— -* Dites 1 interrompit vivement Madame.
— Monseigneur vient de me nommer arche-
vêque de Cambrai.
— Toi , prestolet 1
— r Vouliez-vous donc que je restasse l'abbé
Dubois toute ma vie?
— Je ne veux rifen.
— Me croyez-vous indigne de cette place?
— Je ne crois rien.
— Désapprouvez- vous le choix de Monsei-
gneur?
— Non.
DU CARDINAL DUBOIS.
Je suis heureux d'avoir votre suffrage.
*:*
— Fi donc !
— J'étais appuyé par le roi de la Grande-
Bretagne*
--Ah I »
Je ne persistai pas à avoir le dernier mot dans
cette scène répétée de Molière , et je me dispo-
sais à sortir sans que Massillou eut fait autre
chose que d^ regarder tous les portraits palatins^
comme si ce fût la première fois qu'il les voyait.
Le Régent, qui s'était arrêté à la porte avant d'en-
trer^ entra en riant :
« N'avancez pas^ Philippe^ lui cria Madame^
ou je vous lance mon écritoire par la figure I
— Ne me trouvez- vous pas §issez diable comme
je suis ^ pour me vouloir noircir encore?
— Je vous fois mon compliment^ M. de Cam-
brai : mais depuis quand êtes- vous nommé?
— Depuis Je i*^ janvier, répondis-je^ à huit
heures précises du matin; n'est-ce pas^ Mon-
seigneur?
— Pourtant, reprit Madame d'un ton plus
doux^ vous m'aviez promis. Monsieur, que l'abbé
ne parviendrait jamais, de votre vivant, à un évê-
^72 MÉMOIRES
cbë ou archevêché , et que vous seriez cardinal
plutôt que lui.
— Il est vrai, Madame, riposta le Prince d'un
air attendri^ mais je n'étais pas maître d'agir
ainsi , ou du moins j'ai eu de bonnes raisons pour
changer d'avis.
— Madame, continuai-je , c'est la grâce de
Dieu qui s'est fait sentir à moil
— M'auriez - vous pas mieux fait^ Monsieur,
coutioua Madame en s'adressant au Prince, de
donner cet archevêché au pauvre abbé de Sainte.
Albin, qui n'est pas légitimé?
— Grand malheur! m'écriai-je, ce petit mar-
souin fera toujours assez bien son salut pour an
bâtard qu'il est.
— Monsieur, dit Madame en trépignant, cer*'
tes, vous ne soutiendriez pas une thèse comme il
a fait en Sor bonne : quant à sa bâtardise, elle est
plus noble que la vôtre. Philippe, je vois bien que
vous n'aimez pas cet enfant; c'est pourtant de vos
bâtards le seul qui vous ressemble.
— Autant qu'à moi, à peu près, interrom-
pis-je. »
Je sortis là-dessus, jouissant de la colère de
DU CARDINAL DUBOIS. a? 3
Madame; mais j'attendis Massillon ^ qui semblait
refroidi pour moi, depuis que j'étais plus qu'un
ëvêque de ClernR)nt en Auvergne.
«Massillon, lui dis-je, vous me connaissez
mieux que pas un; c^est à vous que je m'adresse^^
rai pour avoir un certificat de bonnes mœurs. »
Massillon paraissait changé en statue'; il répon-
dit par un signe de croix , comme pour se défen-
dre des embûches du Tentateur. .
J'arrivai majestueusement dans la galerie où
le nouvel archevêque faisait les frais de l'envie et
de la médisance. Mon entrée produisit une di^
version en ma faveur^ et les flatteurs me vinrent
baiser la griffe. Arouet, ce serpent du Palais*
Royal, s'avança tortueusement en mâchant un
compliment dans une satire.
ce Monseigneur^ me dit-il avec des génuflexions^
( ' Les prêtres ne sont pas ce qu'on yain penple pense.
— Comment l'entendez- vous, M. l'homme
aux salamalecs?
— Ah! Monseigneur, je l'entends fort bien;
ce n'est pas être sot que de se faire archevêque.
— Cependant, Monsieur, vous ne le serez pasj
•*»*
J'imagine.
ly. iS
374 MÉMOIRES
— Non^ Monseigneur 9 s'ëcria-tril avec une
sorte d'enthousiasme^ mais je ferai une religion.
— Laquelle , s'il vous plaît?*
— La plus simple et la plus naturelle possi-
ble.
-— Gare a yous, M. Luther ! les bûchers ne
sont pas si bien éteints qu'ils ne puissent se ral-
lumer 1 )>
Les courtisans, qui m'entourèrent, rompirent
brusquement notre prise de bec.
« Monseigneur, me dit M"^ de Tencin avec>
une voix de première nuit des noces , montres
donc la belle lettre que vous a écrite Sa Majesté
britannique.
— Oui^ oui, répétèrent plusieurs voix^ votre
brevet d'archevêque délivré par un protestant. »
Je fis semblant de n'écouter pas, et je déployai
ma lettre, qui passa de main en main : |e me ren-
gorgeais, croyant déjà être en rochert et en ca-
mail.
« Bon Dieu! dit Mocé avec un éclat de rire
prolongé en échos , quel est ce dessin tracé sur
cette lettre ? ,
— C'est un poisson! remarqua le malin Arouet.
DU CA^RDINAL DUBOIS. 2*r5
— Ce sont des armes parlantes, » ajouta Riche-
lieu. ,
En effet, une figure de poisson était repré-
sentée au crayon justement au-dessus de mon
nom sur l'adresse. J'ai toujours soupçonné Noce
de cette méchanceté, dont on régala Son Altesse
royale, qui arrivait en souriant & un papier ou-
vert en forme de lettre.
« Devinez, Messieurs^ ce qu'on m'écrit^'dit-il
après avoir entendu l'histoire du poisson.
— r On vous écrit. Monseigneur^ que la Fillon
est nommée chanoinesse , répondit Richelieu*
— Quelle horreur 1 ajouta M*** de Tencin.
— On vous adresse l'extrait de naissance de
l'archevêque de Cambrai, dit Noce.
— Non, c'est plutôt son certificat de bonne
conduite, m
m
Les éclats de rire me laissèrent le temp9 de
respirer : je fixai les yeux sur le Régent^ qui me
fit signe de ne rien craindre.
« Messiei^r^, dit ce bon Prince, on a fait cou-
rir des bruits indignes, qui tendraient à prouver
que Dubois est marié.
i8.
276 MÉMOIKES
— Marié! s'écrièrent toutes les dames avec
«fFroi.
— Mais j'ai fait remonter à la source de ces
calomnies^ et je ne trouve pas moins de six ma-
riages, que l'on dit être en bonne forme : voici
une lettre anonyme^ qui m'annonce que ce pauvre
Dubois est l'époux légitime de M"* Populus, fille
d'un chasublier du pont de Notre-Dame, et ma-
riée en secondes noces à un nommé- Gocbereau
de Toulouse.
— 'C'est Gaucbereau de TOpéra, sans doute?
dit Broglie en se grattant l'oreille.
— Je suis d'avis, ajouta Noce, que le chasu-
blier sera bien le fait d'un archevêque.
— Messieurs, continua le duc d'Orléans, j'ai
pris des renseignemens sur la D^ Populus et son
mari Gocbereau; on ne les connaît ni à Paris ni
à Toulouse ; c'est un mensonge infâme. On m'é-
crit d'Orléans qu'une ancienne femme de l'abbé
Dubois, nommée M"* Léger, et remariée au sieur
Collasse, réclame ses droits sur l'archevêque de
Cambrai; il est inutile de vous dire que cette
calomnie est tout-à-fait dénuée de preuves.
— Monseigneur, interrompis-je, on en aura
DU CARDINAL DUBOIS. 277
oublié une dixaine^ que je me charge de vous in-
diquer.
— Voici encore, reprit le Régent , des certi-
ficats de curés ou d'abbés qui prouveraient que
Dubois est marié légitimement à M"* Letellier.
— C'est une de mes amies, s'écria Richelieu ,
elle est la femme de tout le monde, c'est sa folie !
--* A la Fouine continua Son Altesse.
— Je l'ai vue, dit Noce; elle ressemble à l'abbé
comme si c'était son frère.
— A la Jumeau ! acheva le Prince.
— Elle est aussi connue au Palais-Royal que
sa robe verte , répliqua Broglie.
— Est-ce là tout? demandai- je sans me dé-
concerter.
— On en pourrait trouver quelques autres,
dit encore le Régent en tournant ses regards sur
l'assemblée; mais je vous réserve pour le dénoù-
ment cette lettre écrite par M. Salentin^ ministre
du roi de Prusse; lisez vous-même votre arrêt,
l'abbé. A
Je commençai à croire qu'il n'était plus ques-
tion d'une plaisanterie, et je lus d'un ton mal
assuré cette dépêche sans nom et sans adresse.
'^7^ MÉMOIA£S
« Une femme de très-basse extraction et ori-
» ginaire du pays de Hainaut', réduite à la dernière
» misère, vient de déclarer être mariée avec Tabbé
» Dubois, et en avoir plusieurs enfans. Comme un
» peu plus de générosité de la part de ce ministre
» aurait fort bien fermé la bouche à cette créature,
» on ne sait pas comment il a fait pour perdre son
)) peu de jugement jusqu'au point de ne pas pré^
n voir la prostitution que cette découverte lui at-
» tire. Du reste, beaucoup de gens lui prêtent des
» habitudes si infâmes, qu'à leurs yeux, c'est lui
» faire trop d'honneur ^ue de lui supposer du
» goût pour les femmes. L'accident qui lui arrive
n fait voir qu'il est homme à tout faire , et qu'au-*
» cun péché ne l'embarrasse. »
—-Dubois est donc un Barbe-Bleue? s'écria
Noce.
— Je ne m'étonne pas, dit Lav^, si M. l'abbé
a besoip de tant d'argent pour sa maison.
-r- Attendez, Messieurs, ce n'est pas tout, ré-
pondis-je,il m'arrive encore une demi-douzaine
de femmes par la poste.
— C'est assez, interrompit Son Altesse avec
fermeté^ ne voyez-vous pas que tous ces mariages
DU CARDINAL DUBOIS. 279
prouvent qu'il n'en existe aucun. Je vais faire
rechercher les auteurs de ces calomnies souter--
raines ^ de ces lettres perfides ^ j'en ferai une pu-
nition exemplaire. Dubois est archevêque de
Cambrai; respectez -le en faveur de son titre ^
sinon de sa personne.
— Baisse la tête , fier Sicambre , dis- je à Ri-
chelieu.
— Enfin, continua le bon Prince, puisque j'ai
jugé Dubois digne de l'honneur que je lui fais ,
ce serait m'offenser moi-même que de l'ofienser.
— Monseigneur, reprit l'incorrigible Arouet,
vous êtes plus fiiible que Jésus-Christ^ qui ne
voulut pas changer des pierres en pains.
— M. de Voltaire, dis- je à l'auteur d'OEdipe,
je vous répéterai ce que disait le Tentateur : Si
vous vous prosternez et m'adorez, je vous don-
nerai tout ce qui vous plaira.
— Donnez-moi seulement l'absolution^ Mon-
seigneur. »
Il s'inclina profondément devant moi^ et je lui
appliquai un demi-soufflet, avec cette formule :
Confirmabo le. Le Régent m'attira dans un coin,
et me demanda ce que je pensais de son expé-^
aSo MÉMOIRES
(lient pour faire taire les bruits de mon mariage^
Je l'en remerciai du fond de mon cœur , et lui
appris le résultat du voyage de Maroy. Ce récit
Tenchanta^ et il m'ordonna de me mettre en me-
sure pour le sacre^ qui aurait lieu aussitôt après
que je serais prêtre, u Cependant, ajouta- t-il^ je
n'y pourrai pas assister.
— Rougiriez-yous de l'œuvre de vos mains?
répliquâi-je.
- — Non pas^ mais j'ai promis à Madame de n'y
pas aller.
— En ce cas , Monseigneur^ vous pouvez sa-
crer qui vous voudrez j je ne prête pas mon front.
— « Bon ! tu en as bien assez pour cela. »
Je m'en allais fort triste^ lorsque je rencontrai
M™ de Parabère et le duc de Mazarin^ qui m'ar-
rêtèrent par ces deux allocutions :•
« N'est-il pas vrai que tu vas recevoir le bap-
tême^ l'abbé?
— Non pas y Monseigneur va faire sa première
communion. ^
— Voilà deux bons mots, Madame, répli-^
quai- je ^ qui auront bonne grâce à être répétés*
DU CARDINAL DUBOIS. a8i
— Ainsi soit-il , dit le Duc en me quittant la
place.
— Madame^ continuai-je^ étes-vous en état de
me rendre un petit service.
— Un grand, si vous voulez, mon cher abbé-
— Comme on ne donne rien pour rien, je vous
promets deux cent mille livres en actions.
— Cela vaut mieux qu'en paroles ; j'accepte,
sans savoir ce dont il s'agit.
— De faire en sorte que Son Altesse soit pré-
sente à mon sacre.
— La chose est d'autant plus aisée que j'y con-
sacrerai ma nuit.
— Vous savez donc, belle dame, le moyen de
tout obtenir de Philippe ?
— En lui accordant tout. »
Je regardai ma cause comme gagnée entre les
mains d'un si séduisant avocat.
Le cardinal de Noailles avait cru m'embar-
rasser beaucoup en exigeant un certificat de bonne
conduite et la preuve que j'étais prêtre. Je me
hâtai de le satisfaire pour imposer silence à mes
envieux et à mes ennemis. Le bruit de ma nomi-^
nation était répandu dans le public ^ on en glosait
38a MÉMOIRES
de tous côtës^ et les satiriques avaient déjà pris la
plume. Je remis une somme à Fontenelle pour
qu'il se chargeât d'anéantir couplets et ëpigram-
mes (i). Il eut même l'adresse de tirer deà reçus
dans lesquels ces grenouilles du Parnasse se bâil-
lonnaient la bouche à raison de cent ou deux
cents livres : une menace de la Bastille était au
bout de cet argent. En même temps^ j'écrivis à
Home pour demander l'induit du Pape, le cha-
peau de cardinal, et pour annoncer à l'évéque de
Sisteron, ma créature, qu'il était nommé, par mes
soins, chargé des affaires du Roi à la cour de
Rome. Lafiteau fit son deuil de l'archevêché^ et
(i) Voici une épigramme bien conoue sur le nouvel ar-
chevêque de Cambrai :
Je ne trouve pas étonnant
Que l'on fasse un ministre, *
Et même an prélat important,
D'un m , d'un cuistre.
Rien ne me surprend en cela :
£t ne sait-on pas comme
De son cheyal Galigula
Fit un consul à Rome?
(Note de l'Editeur,)
DU CARDINAL DUBOIS. ad 5
voyant bien que son sort était entre ses mains ^
il ne tarda pas à m'envoyer une promesse défi-
nitive du chapeau ^ qui pourtant se fit attendre
jusqu'à l'année suivante. Pendant ce temps-là^ j'é-
tais en butte à des railleries qui venaient se briser
sur ma mitre d'archevêque. Je ne pardonnai pas
à Noce d'avoir fait une comédie d'un bon mot.
La veille de mon ordination^ la Fillon^ qui
avait les grandes et petites entrées au Palais-
Royal^ comme une princesse du sang^ se pré^
senta en grand deuil à l'audience du Régent avant
que j'y arrivasse;, tous les roués l'entourèrent^
comme si d'avance il ne fussent pas instruits du
rôle qu'elle avait à jouer.
(( Ahl ahl dirent-ils, Monseigneur, la Fillon
fait pénitence.
— Il vaut mieux tard que jamais , répondit le .
Prince.
— Oui, Monseigneur, il y a temps pour toutes »
choses, riposta la Fillon.
— £h bien I nous apportes-tu du fruit nou*
veau ?
— -M'en est-ce pas que ma conversion?
— Fillon, dit Nocé;^ tu mérites la discipline.
284 MÉMOIRES
— Nous renroierons parmi les Flagellans,
prit Broglie.
— Non, Messieurs, répliqua-t-elle , je renonce
aux vanités du monde et veux profiter des bontés
de Son Altesse royale. ^
— Quelles bontés? demanda le Régent.
— Je vous prie , Monseigneur, puisque vous
êtes si généreux envers les gens de mon métier,
de m'accorder une abbaye !
— Cest juste, dirent tous les jeunes écervelésj
Dubois a déjà un gros arcbevéché.
— Oses-tu bien te comparer à Dubois? répon-
dit en riant Son Altesse.
— Dieu m'en préserve. Monseigneur ! reprit
Fillon, et je compte bien le surpasser dans la
conduite des demoiselles.
— Nous lui donnerons tous un certificat de
bonne vie et mœurs, » ajouta Noce.
J'arrivai sur ces entrefaites, fort préoccupé de
la cérémonie du lendemain, et quoique les rires
redoublassent à mon aspect, je ne reconnus pas
Fillon à ses babits d'enterrement.
« Monseigneur, me dit Richelieu d'un air
grave, voici une des épouses de Votre Ëminence.»
DU CARDINAL DUBOIS. a85
Je m'avançai en tremblant de tous mes mem-
bres, et Fillon se retournant vers moi, j'aperçus
le visage effronté de l'entremetteuse :
féif^aderetrOySatanaSy exorcisa te! m'écriai-je.
— Sais-tu ce que demande Fillon, l'abbé?
me dit le Prince.
— .Pour elle?répondis-je.
— Sans doute, riposta Noce ; la bonne mère a
encore des prétentions.
— Il faudrait la marier avec l'abbé , remarqua
Brogiie.
— Quelque cbose qu'on fasse , nous ne serons
pas cousins, dis-je en colère.
— Dubois, reprit le Régent, je te laisse juge
eh cette affaire. Fillon sollicite une abbaje.
— Il faut la renvoyer à son couvent, m'écriai-
je; ma crosse! s'il yous plaît , je vais lui montrer
le cbemin du salut. »
Je lui montrais en même temps le chemin de
la porte; elle salua profondément et se retira
plus vite qu'elle n'était venue, f L'abbé, me
criait le Prince, demande-lui si elle veut entrer
aux Carmélites comme novice ! » Je fus consolé
de cette farce, en apprenant officieusement que
a86 MÉMOIRES
la Parabère avait tenu ce qu'elle avait promis^
et que Son Altesse paraîtrait à la cérémonie de
mon sacre.
Je tombai comme une bombe chez mon ami
Massillon, qui, admonesté par le cardinal de
Noailles et par une vingtaine de prétendans a la
prélature, gardait le lit, et se plaignait de la
goutte aux mains pour ne pas écrire ce que je
voulais.
w Cependant, lui dis-je tout d'abord, vous
auriez les deux mains coupées que je ne vous fe-
rais pas grâce de mon certificat.
— J'aime trop la vérité pour vous cacher que
je suis fort embarassé...
— Et pourquoi donc? il me semble que fe
cardinal de Richelieu et le cardifial Mazarin sont
des exemples et des comparaisons...
— Si vous y tenez absolument, je le ferai ce
certificat, mais dans un autre instant.
— Lorsque je n'en aurai plus besoin ?...
— Alors, plutôt que de vous fâcher, compo*
sez-le à votre guise, et je le signerai.
— Vraiment, il serait beau que l'abbé Dubois
devint l'indigne secrétaire de l'éloquent Massil-
DU CARDINAL DUBOIS. 1lS^
Ion; (l'ailleurs; j'aurais peur de me brûler trop
d'encens sous le nez.
— Que voulez- vous que je dise?
— Le sais-je? N'avez-vous pas de belles phra-
ses en provision , un prédicateur comme vous ,
membre de l'Académie française !
— Puisqu'il le faut absolument. •• /nais le pé-
ché n'en doit être attribué qu'à vous seul !
— Deux fois pour une, si vous êtes à cela
près.
— Mon Dieu l quel rôle vais-je reqiplir !
— Un fort beau! celui de parrain d'un homme
tel que Dubois ! )i.
U se releva sur son séant de l'air d'une Iphir-
génie en Aulide immolée^ prit la plume d'une
main tremblante, écrivit, effaça, soupira, reco-
pia, et me mit aux mains un certificat en bonne
forme, dans lequel il rendait hommage à la pu*
reté de mes mœurs, à mes aumônes, à mes bon-
nes intentions, à ma science ecclésiastique.
c< Digne ami! m'écriai-je, c'est du dévoùment;
]e n'aurais pas fait mieux. .
— Que le Ciel me pardonne le mal , s'il y
en a !
^ MÉMOIRES
— Vous êtes étonné, et le serez bientôt davan<«
tage lorsque je serai cardinal !
— Vous!
— Avant la fin de. l'année, et je dirai comme
Desbarreaux :
Et dessus quel endroit tombera le tonnerre,
Qqî ne soit tout couvert de sang de Jésus-Christ !
— Mon cher Dubois, je commence à revenir
des vanités du monde; j'irai m'enfermer dans
mon diocèse, et consacrer le reste de ma vie au
troupeau du bon Pasteur.
— Moi, je ferai résidence à -la cour, et si Ton
met en doute la pureté de mes mœurs , mes au-
mônes, mes bonnes intentions, ma science ecclé-
siastique, j'étalerai votre certificat.
— Rendez-le-moi, je vous en supplie !
— ^Après mon sacre, volontiers, avec deux au-
tres signatures d'évêque.
— Gela me raccommodera avec ma cons-
cience.
— Adieu, mon cher Petit Carême, il faut que
j'aille me faire...
— Prêtre !
DU CABDINAL DUBOIS. 089
— Mon petit ëvéque de Nantes a reçu mes
ordres; il va maintenant me donner ceux de llË-
glise. »
Jç laissai Massillon avec ses remords reméditer
son sermon sur le petit nombre des élus^ et j'allai
tout disposer pour me faire or(]y)niier prêtre. Je
ne croyais pas si difficile de donner un ordre. Je
craignais que la cérémonie ne fat troublée par
les roués et par la Fillon^ si l'on savait l'endroit
où elle aurait lieu. M. de Tressan m'avertit méme>
d'un complot du cardinal de Noailles pour em«
pécher que je devinsse un des membres de l'É-
glise : il était question d'employer la force des
armes et de recourir à la justice séculière. Je n'a-
vais rien à craindre^ si ce n'est le scandale^ et
j'étais résolu à l'éviter. Le bon évêque de Nantes
aplanit toutes les difficultés^ et^ petsuadé qu'il
n'y avait pas moyen de revenir sur un sacrement ,
je me laissai faire ^ quitte à n'écouter pas ensuite
les reproches de Janus-Noailles.
Selon les instructions de Tressan^ le 23 février
je mandai Bastide, successeur de Chef, mon pre-
mier maitre-d'hôtel. « Un cuisinier comme toi y lui
dis-je, sait que la langue n'est pas toujours une
990 MÉMOIRES
bonne chose; je te prie de ne ie servir de la tienne
qu'avec prudence. Dans ce sac sont huit cents li-
vres, sur lesquelles tu feras les dépenses néces-
saires. Va -t'en dans la chapelle des Quinze-
Vingts, tu remarqueras un homme auprès du
bénitier à gaiy:h|; tu lui feras signe, et il te sui-
vra; vous irez au Carrousel, où vous trouverez
un carrosse attelé de quatre chevaux, et deux
personnes dedans, qui vous attendent; vous pren-
drez place, et n'ouvrirez qu'à la barrière ce pa-
quet, qui vous instruira de votre destination. »
L'homme du bénitier était Taumônier de M. de
Tressan;les deux personnes de la voiture, se&
valets-de-chambre, et ce paquet cacheté. conte-
nait une lettre pour un curé de village au-delà
de Poissy. Bastide montra beaucoup d'intelli-
gence dans àa mission ; il remit la lettre au curé,
qui, après l'avoir lue, lui dit de retourner à
Poissy et de faire apprêter un grand souper dans
la meilleure hôtellerie. L'évéque de Nantes et
moi nous arrivâmes le soir même dans un équi-
page à six chevaux. Cojgixne la journée du len-
demain devait être laborieuse, nous soupâmes et
nous couchâmes. J'avoue que cette nuit^là je ne
DU CARDINAL DUBOIS. 291
dormis pas y et rêvai tout éveillé : il me semblait
voir la chambre pleine de cardinaux en habits
de cérémonie.
De grand matin ^ M. de liantes vint me cher-
cher à petit bruit ; nous sortîmes par une porte
de derrière, et, à travers la campagne, gagnâ-
mes le presbytère du village, où le bon curé
nqus fit une réception plus glorieuse que si c'eût
été à l'Académie française. Mon neveu, le cha-
noine de Saint-Honoré (i), avait envoyé en se-
cret les ornemens nécessaires que je lui avais de-
mandés. Ce fut une rude corvée que tout un jour
dépensé en religion, dans une église froide et
humide, et cela presqu'à jeun. Mes entrailles
criaient, mon <;aractère sortait des gonds, mes
nerfs s'agitaient^ tandis que je recevais comme
un poids de deux cents livres le sous-diaconat ,
le diaconat et la prêtrise. L'évéque de Nantes eut
(1) Dans la première partie de ses Mémoires, Dubois
dit que ce chanoine n'a pas vécu long-temps : il est présu-
mable qu'il fît obtenir au frère de ce dernier la survivance
*du canonicat. Du moins, est-il certain qu'un neveu du car-
dinal, chanoine de Saint-Honoré, fut un de ses héritiers.
{Note de V Éditeur,)
19.
^gpL MÉMOIRES
plus de constance que moi : « Il faut bien souffrir
un peu, me dit-il, pour les mérites de Tarche-
véché. » J'étais dans une disposition d'esprit si ir-
ritable, que j'avais plutôt l'air d*un possédé que*
d'un ordinand ; je m'allai jeter contre un banc
en disant ma première messe, et je poussai de
douleur un juron, que je déguisai vite dans un
Dominas vobiscum. L'évéque de Nantes se tint
les côtés pour ne pas rire. Mon expédition finie,
je me fis délivrer un brevet de prêtre par ce pay-
san de curé , qui me remercia , les larmes aux
yeux y d'un présent de dix mille livres. Le coup
que je m'étais donné me faisait boiter cahin,
caha.
« D'où venez-vou5 donc. Monseigneur? me
dit Bastide à mon retour à l'auberge.
— Je viens de me déchirer la jambe , répon-
dis-je avec une grimace.
— Vous avez dû bien jurer?
— Pas autant que j'aurais voulu, je te jure. »
Je retournai le soir même au Palais-Royal ,
tout joyeux de pouvoir dire la messe. Le fripoE
de Bastide me fit payer chèrement ce plaisir ;
mes huit cents livres y passèrent , et plus.
DU CARDINAL DUBOIS. ^3
Le cardinal de Noailles rongea son frein de
me savoir prêtre malgré lui et malgré moi. Mon
certificat acheva de le mettre sens dessus dessous.
« Ce n'est pas. un homme, dit-il, ^ue l'abbé
Dubois !
— Demandez à M"* de Tencin, » répondit Ri-
chelieu.
Cependant je retardais mon sacre, ayant honte
de n'être pas encore cardinal. Lafiteau ne cessait
d'entretenir mes espérances, et l'on me fit ache-
ter la promesse du chapeau plus de trois cent mille
livres, accordées par le Régent au chevalier de
Saint-Georges, qui n'aspirait qu'à devenir roi
d'Angleterre, pour l'honneur de l'Église romaine.
Ce pauvre niais de Stuart ne veut pas croire qu'il
se ferme son royaume à jamais en s'intitulant
roi par la grâce du Papej néanmoins il faisait
de son mieux pour me couvrir la tête, car il avait
grandement besoin d'argent. Cependant le cha-
peau n'arrivait pas. Je. fus tenté de le jeter par-
dessus les moulins. J'écrivis tarabjn tarabas à
mon jésuite, pour lui laver la tête; et comme
sa réponse n'arrivait pas, je me résignai àci'étre
sacré qu'archevêque*. Le mois de juin commen*
294 MÉMOIRES
çait, et depuis janvier on avait eu tout le loisir
de s'accoutumer à ma nouvelle figure; le rire
ëtait las y les plaisanteries usées ^ et même la
sourde indignation du cierge apaisée comme par
enchantement. Je pris donc jour pour mon sacre,
et allai prêter serment au Roi le 6 juin.
te Dubois, me dit le Régent^ prends garde que
]e ne te fasse observer ton serment avec la même
ponctualité que j'ai mise à tenir le mien I
— Moi, Monseigneur, je consens à tout, ex-
cepté à la résidence.
— Conserve donc le Palais-Royal pour dio-
cèse, et que le Palais-Royal te conserve.
— ^Dieu me bénisse ! » répliquai-je en étemuant.
Sa Majesté me considéra en mon nouveau cos-
tume ; mes yeux rencontrèrent les siens , et je ne
fus guère édifié de lui avoir ri au nez.
« Monsieur^ dis-je à Tabbé de Fleury, appre-
nez à Sa Majesté qu'il y a des évêques que je
ne prendrais pas pour bedeaux.
— M. Dubois, dit le jeune Roi, votre perru-
que est de travers. »
Je fîis assassiné de regards duraWt cette séance,
que ma diurie prolongeait avec mes souffrances;
DU CARDmAL DUBOIS, a^S
je fis- des gestes et des grimaces^ qui nie don-
naient Fair d'uu diable aspergé d'eau bénite.
m
« QuVt-il donc Tabbé? demanda. le Roi;. on
croirait qu'il n'a pas là conscience tranquille.
— Ce n'est pas la conscience , Sire , m réjpon-
dit le duc d'Orléans sans autre explication.
Pour obvier aux inconVéniens d'une. représen-
tation de quatre heures, je fis faire par Truchet/
de l'Académie des sciences^ que l'on nomme le
père Sébastien^ un urinai à ressort et portatif.
(« Monseigneur^ me dit le père Sébastien^ je
suis l'homme qu'il vous faut ; c'est moi qui ai dL^
rigé les jets d'eau de Versailles,
— Un moment l il ne s'agit pas de jets d'eau.
— Reposez-vous sur mon habileté ; je connais
l'hydraulique et les machines.
— Avise surtout à ce qu'il n'arrive pas d'ac-
cident.
— Il suffit, Monseigneur, vous en serez con^
tent, comme des jets d'eau de Versailles. »
Je me défiais de ses jets d'eau, et ce ne fut
pas sans un sentiment de crainte que je m'aven-
turai avec sa piacbine, composée d'une éponge
renfermée dans un vase de fer-blanc. Je fus tcnlé
ag6 MÉMOIRES
de penser^ d'après révénement ^ que c'était un
tour de jésuite.
Le grand jour vint; l'église du Val-de-Grâce
avait. été décorée magnifiquement: un amphi-
théâtre était élevé dans la nef; des tapisseries y
des guirlandes de fleurs^ des décorations d'opéra,
rien ne fut épargné. Toute ma maison était. ha-
billée de neuf ; Maroy, en juste-au-corps de satio,
&îsait un des maîtres des cérémonies! Pour moi,
j'étais si joyeux , que je chantais des psaumes et
des répons; je répétais mon rôle à demi voix,
je m'apprenais à distribuer des bénédictions^
M"' de Tencin me servait de valet-de-chambre,
et cette bonne dame était gonflée de joie de me
voir en soutane violette avec le rochet de den-
telles et de moquette. Pendant ma toilette la fe-
nêtre était ouverte, et une couturière d'une mai-
son voisine prit mes bénédictions pour des si-
gnaux amoureux. Pour être archevêque, on n'en
est pas moins homme : Forceville, en accommo-
dant ma perruque, me saupoudra le visage de fa-
rine; le drôle l'avait fait exprès pour m'éprouver,
mais je courus après lui, et des coups de pied
donnés à un valet ne sont pas un péché mortel.
DU CARDINAL DUBOIS. I97
Ce fut une belle cérémonie ; j'aurais voulu étre«
à la fois acteur et spectateur. Le duc d'Orléans y
parut, ave(Asôn fils le duc de Chartres, dans une
tribune du chœur apparente. M™« de Tencin, pa-
rée comme un archevêque, était placée en face de
moi, par une galanterie de Tévêqiy de Nantes. Le
cardinal de Rohan officiait pontificalement, as-
sisté de M. de Tressan, qui montrait aux dames
ses belles mains, et par Massillon, qui expiait son
certificat. L'église était pleine à comble de pré-
lats, de princes^ de gentilshommes, de dames et
de cent-suisses. On ne voyait que diamans, étoffes
de brocart d'or et d'argent. Je n'étais pas assez
fat pour croire que c'était moi à qui l'on faisait
honneur en assistant à mon sacre; mais au Ré-
gent, à la protection duquel je m'étais accro-
ché. J'aperçus bien des sourires sur bien des
boucbes; mais je redoublai de majesté, faisant
sonner ma crosse et briller mon anneau, fait d'un
d'un seul diamant, présent de Son Altesse royale.
Le Prince ne perdait pas un de mes mouvemens,
qui ne manquèrent pas de gaucherie, de sorte
que j'allais à droite au lieu d'aller à gauche, et que
j'embrouillais la cérémonie sans penser à mal.
agS MÉMOIRES
Tout alla bien jusqu'aux litanies ^ où il iisillait
m'agenouiller et me tenir devant l'autel. Je me
fis répéter deux fois Tordre de cett» dangereuse
position; car mon uiînal était^ non-seulement in-
commode^ mais très-mal inventé. Je jurai tout
bas contre le père Sébastien j jusqu'à ce que ma
colère s'échappa en même temps qu'autre chose.
c( B... de père Sébastien! n m'écriai^ je en me sau-
vant dans la sacristie. Cette fuite soudaine causa
une rumeur^ qui s'assoupit à ma réapparition. Les
évéques officians avaient été stupéfaits de l'éner-
gique litanie que j'avais proférée^ et dont j'étais
scandalisé moi-même; Massillon eut l'idée que
î'avais vu ^ comme Balthazar^ une main écrivant
sur le mur des caractères de feu. La cérémonie
continua d'une manière décente. J'exaltais, et
j'avais chanté Magnificat en l'honneur de Son
Altesse royale^ qui exaltavit humiles.Ge mauvais
plaisant de Richelieu s'approcha de moi dans un
moment où j'étais assis sur mon siège pontifical :
« L'abbé 9 me dit-il^ voilà ce qu'on gagne à
être archevêque ; vous n'êtes plus secrétaire
d'État. »
Le traître s'esquiva après avoir empoisonné
DU CARDINAL DUBOIS. 299
ma jAle. J'avais d'autant plus lieu de croire ce
qu'il me disait, que plus d'un m'avait déjà me-
nacé de la résidence. Je fis triste mine, et je tour-
nai vers le Régent des yeux larmoyans , qui de-
mandaient grâce. Ce supplice dura jusqu'à la fin
de la cérémonie. Je m'empressai de joindre le
duc d'Orléans avant qu'il partit pour Saint-
Cloud , comme il en était convenu , afin de me
laisser l'entière disposition du Palais-Royal.
« Monseigneur ! lui dis-je d'une voix pitoya-
ble, est-il vrai que vous refusez mes services?
— Qui a dit cela à Ton Éminence?
— Richelieu m'est venu bourdonner aux oreil-
les cette nouvelle, qui m'a fait maudire mon am-
bition ecclésiastique.
— En effet, je pourrais me formaliser de ce
que Dieu te partage avec moi; mais je ne suis pas
jaloux de mes droits.
— Ainsi, je resterai votre bien dévoué secré-
taire d'État.
— Ah ! tu me rappelles que je t'ai ôté ta place !
— Par ma crosse !
— Vois, on m'a appris ce matin ce que j'ai
fait.
3oo MÉMOIRES
— Monseigneur^ ne riez pas ainsi ^ je m'irais
pendre de douleur au haut de la cathédrale de
Cambrai.
■
— A te parler franc, Dubois, je n'irai pas de
gai té de coeur me priver d-un vieil ami d'en-
fance.
■ >
— Vous avez raison, Monseigneur, et si je
meurs avant vous, comme il a été prédit, vous
me regretterez plus d'une fois.
— Les gazettes anglaises ne pensent pas d§
même.
— Je leur pardonne^ car j'occupe la placé de
Fénelon ! »
Le Régent me montra divers passages des ga-
zettes de Londres^ qui annonçaient que j'avais
quitté ma charge de secrétaire d'État. Cétait
une perfidie du comte de Sennectère ou de mes
ennemis de France, J'avais le cœur gros de cetlt
lâche attaque, et avant le dîner je dictai à La-
vergne des lettres qui sentaient encore le secré-
taire d'État. Ce vilain bruit de Londres m'étour-
dit pendant tout le repas, et ma mauvaise humeur
se .fit jour à travers mes politesses. J'étais content
comme archevêque, mécontent comme ministre,
DU GARDmAL DUBOIS. Soi
et si j'avais eu ma crosse à la main j'en aurais
donné de bons coups.
Le festin fut splendide ; les deux principales
' tables avaient été dressées dans le grand appar-
tement du Régent. Le corps diplomatique^ la
cour y la robe et la prélature avalent fourni des
convives de bon appétit. Quatre-vingts cent-
suisses , ayant un officier en tête^ comme à la pa-»
rade y portaient les plats ; des pages et des valets-
de-chambre conduisaient le service. Amis et enne-
mis étaient chez le véritable Amphytrion où Ton
dîne^ Villeroy, Tallard et Berwich s'étaient atta-
chés d'eux-mêmes à mon char qui s'armoiriait de
crosses. Les cardinaux de Rohan et de Bissy
avaient lès places d'honneur^ puisque c'était u|ie
fête ecclésiastique. J'entendis quelqu'un dire à
côté de moi que^ pour faire les pendanSy on
avait choisi àeuxpendards. La plaisanterie avait
de l'aigreur. Toutes les personnes de distinction
étaient invitées au Palais-Boy al. Les prêtres, eu-
rés et vicaires qui m'avaient sacré trouvèrent au
Val- de -Grâce une table bien servie pour se
refaire de leurs fatigues. Le repas du Palais-
Royal fut attristé par ma mine renfrognée, que ne
3oa MÉM)IRES
réussit pas à éclalrcir l'agréable conversation de
Fontetielle. Mon nigaud de frère, qui s^mpatro-
nisa brutalement dans une place d'honneur, lan-
çait par momens de grosses sottises qui m'écra-
saient de tout leur poids. J'espère que le bon
Dieu me tiendra compte, à titre d'indulgences ^
de ce que j'ai souffert dans cet éternel dîner. Par
bonheur que Son Altesse royale en avait voulu
faire tous les frais. Il coûta plus de trente mille
livres, avec les porcelaines cassées. Soyez donc
archevêque i à présent!
La comédie fut dans l'office, comme tout Paris
le sut le lendemain ; lé mot est assez comique-
ment naïf pour que Fontenelle ne puisse se l'at-
tribuer, ainsi qu'il fait de toutes les sailliçs d'à-
propos. Je crois qu'à la place de Ruffin, j'aurais
fait la même réponse. Les laquais, valets et co-
chers et valetaille des Éminençes étaient occu-
pés à faire main-basse. sur les restes du festin;
mets exquis, vins français et étrangers, tout était
la proie de ces sauterelles. Les têtes animées, on
parla politique d'antichambre ; la livrée se dis-
puta sur les prééminences des évêques et cardi-
naux, ses maîtres. Les avis étaient partagés.
DU CARDINAL DUBOIS. 3o3
(« Il me semble , dit le laquais de rarchevéque
de Reims, que mon maître est le plus grand sei-
gneur de vous tous : car, non-seulement il porte
le chapeau rouge, mais il a Fhonneur d'être duc
et pair et de sacrer le Roi*
— Oui dà, répartit mon laquais avec ou sans
malice, si ton maître sacre le Roi, le mien sacre
Dieu, et tous les jours encore. »
L'aveu était dépouillé d'artifice*
On voulut me donner un ridicule que je ne
pris pas : on me nomma l'archevêque de je
n'oserais pas dire quoi. On m'envoya des lettres,
des épigrammes, des poissons, des groseilles,
mille polissonneries des halles. Je ne baissai
pas la tête, et pour rougir, j'attendis que je fusse
cardinal. Pour m'éclipser à toutes ces railleries,
je préparai pour le mois de janvier de l'année
suivante, une fournée d'êvêques et d'archevê-
ques ; ce qui fit dire qu'il pleuvait des mitres et
des crosses. J'eus occasion de rétorquer à Ma-
dame une de ses plaisanteries :
(c A qui donnerons-nous l'évêché de Charen-
ton? lui dis-je.
3o4 BiÉMOmES
— Monsieur^ me répondit-elle^ à celui qui
vous a fait archevêque.»
M"' de Tenciu est Jbien heureuse d'avoir un
ami qui a toujours une absolution dans chaque
main.
DU CARDINAL DUBOIS. 3o5
^i^'*-'
CHAPITRE VII.
Les racoleurs. — Parade du Mississipi. — Aventurede M. et
j|me Quooiam. — Prospérité du Système. — La rue
Quiocampoix. — Maroy enrichi. — Agioteurs princi-
paux. — \ie prince Papyrius, — Ovation de Law; ses
amours. — M™* de Bouchu. — Au feu. — Verse ^ coquin.
— Les duchesses. — Baisement de main. — Les amans
de M"**deTencin. — Calomnies. — Le roi Midas. — Le
laquais maître. — Le cocher de Law. — La cuisinière
de M™* Beson. — Lapsus linguœ. — Lâche brutalité du
prince de Conti. — Abjuration de Law. — 'Chute du Sys-
tème. — ^Rusc du président de Noviow. — L'enchantemeni:
et le signe de croix. — La banque débanquée. — Edits
et arrêts. — Exil du Parlement. — D'Argenson relfket les
sceaux à d'Aguesseau. — Popularité du prince de Conti.
— Menaces d'une Saint-Barthélémy. — Troubles dans
Paris; trois hommes étouffés. — Le peuple au Palais-
Royal. — Audace et présence d'esprit de Leblanc. — Le
pain et le vin. — Law sauvé. — Madame prise pour Law.
— Les conseils. — M. de Chiverny et sa chaise à por-
teurs. — Le carrosse en cannelle. — Couplet inédit de
Voltaire. — hejeu du Parlement. — Fin du système. •—
Boursel et Law. — Les chansons. — Le Parlement de
Law. -^ Départ de Law. — Sa retraite à six lieues de
Paris. — Espionnage de Dubois. — Lettre inouie de Law.
— Note au sujet de cette Lettre. — Apoplexie du Régent.
— Fuite de Law.
La compagnie d'Occident prospérait, quoi-
qu'il ne manquât que des colons dans la colonie
IV. 20
3oG MÉTtlOIRES
(lu Mississipi. Cependant on embarquait beau-
coup de monde, qui mouraient en roule, ou
bien en arrivant se trouvaient sans ressources.
Mais la traite était longue, et les cris de ces mal-
bcureux ne traversaient pas les mers pour dc?s-
enchanter les Mi^sissipiens, comme on appelait
les actionnaires, desquels j'avais l'honneur d'être,
sans risques, Law m'ayant donné, pro 2?eo, ce
papier que tout le reste achetait à prix d'or. Ce-
pendant, comme je l'ai dit, les contes de fées
composés par Lamolhe et Fontcnelle, et procla-
més sur les places par des racoleurs, entraînaient
beaucoup de dupes. Voici une de ces parades
qui jetaient de la poudre d'or aux yeux des 'ba-
dauds. Fontenelle, qui me Ta donnée, voulait
me faire croire qu'elle était de Lamothe; elle me
parait fort amusante, surtout lorsque je me la
représente débitée du haut des tréteaux par des
baladins habillés en sauvages, et tympanisés de
tambours et de cimballcs. Il y en avait un à l'en-
trée de la rue Quicampoix que l'on allait en-
tendre par curiosité j il était auteur et acteur:
SCS harangues étaient plus naïves que celles de
l'académicien.
DU CAJIDINâL DUBOI5. So;
« Habitans de Paris, de TEurope^ de l'Asie,
» de r Afrique et de l'Amérique^ voici ce qua
» Sa Majesté le roi de France, de Navarre et du
» Mississipi a euTavantage de me communiquer,
») pour que je vous le communique à mon tour.
» Ce n'est ni la peste, ni la gale, ni autre ma-
» ladie; au contraire^ il s'agît d'un remède à la
. » maladie de faute d'argent. Vous tous, nobles
M ou roturiers ( car je ne prétends favoriser per-
» sonne, et je m'adresse aux femmes^ mariées
. » comme aux autres ; à tous les honnêtes gens
^ » surtout qui n'ont pas d'ouvrage, de métier, d'a-
» sile , mais qui ont de l'orgueil ) ; vous tous donc
» étea invités à faire, pour votre plaisir, le voyage
» du Mississipi, et à revenir plus riches que des
» princes, avec deux mille ou cent mille livres
. » de rente, à votre fantaisie. Bien entendu que
» j'ai remercié en votre nom Sa Majesté, qui s'in-
M téresse à tous, même aux enfans qui tètent en*
» core. Vous n'êtes pas seulement Français, vous
» êtes Mississipiens, et danà un an et quarante
» jours il n'y aura plus dans les Etats de SaMa-
» jesté que des millionnaires , ce qui sera fort
» avantageux pour le commerce et les marchands
30.
3o8 MÉMOIRES
» (le papiers. Or donc, en attendant, le roi de
» France et moi avons quelques propositions à
w vous faire, que vous accepterez avec reconnais-
» sance. M. Law, qui possède dans le Nouveau-
» Monde des royaumes plus grands que la France,
» plus riches que le Pérou , a besoin de sujets de
)) bonne volonté. Que ceux de tous âges, de tout
)) rang qui voudront s'embarquer sur ses vais-
» seaux, soient certains de devenir ducs, princes
» et même empereurs, une fois établis dans^ ce
» pays de Cocagne qde Ton nomme Louisiane ,
» parce qu'il y pousse d^ louis d'or comme des
» champignons. Le Mississipi, dont je suis charge
» de vous faire les honneurs, est la propriété de
» M. Law, qui, comme vous savez; a dans ses
» Coffres de quoi acheter la pantoufle du Pape.
» C'est là une jolie province , où les blés ne se se-
rt ment pas, où les pavés des rues sont d'or pur,
» où les habits ont des boutons de diamant, où
» les pauvres ont des palais et au moins quatre
» domestiques , où le pain ne se vend que deux
» sous la livre, où l'on se sert d'éléphans au lieu
» de chevaux, où l'on vit cent ans, messieurs et
» mesdames, et chaque année en vaut plus de
DU CARDmAL DUBOIS. 309
» deux des nôtres, plus de trois, plus de viugl.
» L'eau-de-vie s'y donne pour rien; le vin, per-
» Sonne n'en veut; j'entends de vos médians de.
» Surène, car on y boit du vin qui n'a pas son *
» pareil. Dans celte contrée délicieuse, où, pour
)) ainsi dire, les allouettes vous tombent toutes
» rôties dans le bec, tous les habitans sont no-
» blés, jeunes et riches. On vous a parlé des mi-
» nés d'or de l'Amérique, mais ce n'est rien à
» côté de celles du Mississipi; chacun est libre
» de les exploiter. On sort le matin dans les
» champs , hors de la barrière , on creuse à deux
» pieds- de profondeur,^ et on a de l'or plein son
» chapeau. Veut^on de l'argent, on creuse un
» trou dans un autre endroit; veut-on des pierre-
» ries , on n'a qu'à ramasser des cailloux au bord
;) de la rivière. Nous avons sur notre liste vingt
» ducs et pairs, et cinquante ambassadeurs d'Es-
» pagne qui nous ont oflFert leurs services et leurs
» personnes. Nous sommes pareillement aux or-
» dres du public, et nous admettrons dans ce
» paradis terrestre généralement toutes les per-
» sonnes qui désirent faire fortune. Il suffit de
» se faire inscrire et de partir dans les carrosses
3io MÉMOIRES
» du gouvernement. Il y a déjà cinq cent mil-»
» lions dehourgeois, artisans^ militaires et grands
» seigneurs qui ont retenu leurs places^ c^est dire
» assez qu^il n'en reste pas beaucoup. Dépéchez-
% vous donc de les prendre. Je' promets pendant
n la traversée^ à chaque Mississipien^ une ration
V de pain ^ viande, vin et eau-de-vie à discrétion;
>»lcs malades seuls boiront de l'eau. Au reste,
N celui qui sur mer ne sera pas satisfait^ on le
n renverra de suite en France pour lui laisser le
» temps de se repentir. J'ai oublié de vous dire
N que toutes les insulaires sont jolies; néanmoins,
M pour établir la concurrence, nous nous enga-
n geons à transporter aussi, saines et sauves, les
» dames qui désirent une voiture et des laquais,
n Ces dames seront chauffées , nourries et amu-
M sées aux frais du gouvernement. »
Ces absurdités emphatiques éblouissaient la
canaille, et c'était à qui se ferait inscrire. On
purgea de cette manière la bonne ville de Paris,
engorgée de filles publiques sans éducation, de
vagabonds et de voleurs. Mais comme ceux
qu'on enrôlait ainsi étaient enfermés jusqu'à leur
DU CARDINAL DUBOIS. 5ii
départ pour un port de raer, un grand nombre
regretta sa liberté, sacrifiée à de beaux menson-
ges. On expédiait à la Louisiane des vaisseaux
chargés d'hommes, de femmes et de marchan-
dises j mais quand toute Técume do la ville et des
environs, fut déportée volontairement, on n'eut
plus personne à envoyer, et les racoleurs, qui
x'taient payés à tant par tête de colon, volontaire
ou non, suppléèrent à cette disette par àes vio-
lences intolérables. Il y eut beaucoup d'enléve-
mens qui avaient Tair d'être permis par les minis-
tres, et qu'on ne put réprimer tout-à- fait. Je sais
des marchands qui perdirent leurs femmes et
leurs filles; d'autres qui les vendirent comme du
bétail 5 moi-même je saisis cette occasion pour en-
voyer au Mississipi des coquins et des coquines
qui ne faisaient que du mal : vaut mieux loin
que de près. J'aurais bien souhaité que ma
chère femme prît ce dernier parti, mais elle
refusa toutes les offres que je lui fis pour jn'en
soulager une fois pour toutes ; j'allai jusqu'à lui
proposer une somme capable d'acheter la con*
science la plus incorruptible. Elle me répon-
dit pour raison, que de si loin la pension que:
îia MÉMOIRES
je lui faisais, pouvait cire interrompue par ac-^
cident. Enfin, elle s'enracina à Paris, tout à côté
du Palais-Royal, de peur que je ne m'envolasse.
Je ne fus pas plus heureux avec une drôlesse qui
m'avait joué un tour de son métier, et qui mé-
ritait le fouet; mais pendant quelle était sur le
point de s'en aller au diable ou au Mississipi, cet
autre diable de d'Argenson la vit, la trouva gen-
tille, et la fit soigner, aGn de l'aimer en sûreté.
C'est un méchant trait de sa part , mais il y a
gagné de mourir quelques années plus tôt.
A cette époque (i), l'aventure da rôtisseur Quo-
niam fit plus de bruit que n'en feraient toutes les
broches des rôtisseurs ensemble tournant en
musique devant le feu. Quoniam avait une femme
si caressante, que le ban et l'arrière-ban des ga-
lans rôtissait d'amour dans sa boutique. Je ,crois
que c'est Richelieu qui la découvrit derrière un
rempart de rôtis. Deux mots de Richelieu allè-
rent droit au but ; il adressa tout franc à cette
belle une vingtaine de damoiseaux, qui s'enflam-
mèrent très-modérément. Le mari ne voyait que
(i.) Çrol>aî)lemcnt t; l8. (Note de l'Editeur.):
DU CABDINAL BUBOISl 3i3
ses volailles , n'entendait que le bruit de ses Lro-
ches. Un soir cependant la perfide rôtisseuse ,
voyant son époux dormir au coin du feu , fit en-
trer dans sa chambre un galant de isatin. Au bruit
qu'on faisait là dedans^ le mari, pensant que
M°" Quoniam venait de se coucher, ferma sa
porte pour en faire autant , puis entra tout con-
jugalement dans ses foyers domestiques, où il ne
s'attendait pas à trouver un Troyen paraissant
fort à son aise. La première idée du pauvre Quo-
niam fut de courir à la fenêtre , en criant au vo-
leur, et même à l'assassin, quoiqu'on n'assassi-
nât personne, tant s'en fallait. Des racoleurs de
Mississipi passèrent par là ; ils jugèrent que la
capture du délinquant rendrait service à celui-ci
et auz juges. Ils cernèrent la maison, de sorte
que le courtisan ne vit plus de fuite possible*
m Faites comme moi, lui dit la rôtisseuse, criez
au voleur I » Les cris se croisaient. et n'imposaient
pas silence au mari qui, allant ouvrir la porte à.
ces gens qu'il croyait être du guet, fut arrêté le
premier. Sa femme accourut en chemise; le ga^
lant la suivit aussi légèrement vêtu.
u Messieurs, s'écria la rôtisseuse, en montrant
3i4 MÉMOIRES
son amant, Je vous remercie du secouris qjie vod^
nous portez si à propos^ un moment plus tard, ce
scélérat, ajouta-t-elle en désignant son mari,
nous aurait peut-être tués. Voyez ce grand cou-
teau qui pend à sa ceinture.
— Quoi! M"* Quoniam...., dit en joignant les
mains le rôtisseur confondu.
— Ne le lâchez pas , Messieurs, répétait cette
digne femme; je n'ose soupçonner d'autres inten-
tions a ce voleur de nuit; si vous n'étiez pas venus
si à propos , mon mari l'aurait mis en brocLe. >»
En effet, le galant s'était emparé à tout hasard
d'une lardoire. M. Quoniam était si troublé par
cette scène, qu'il demeurait immobile la bouche
ouverte. On le tira de sa stupeur pour l'emmener
à la maison d'arrêt, où les colons du Mississîpt
étaient emprisonnés. Il put entendre, entre les
mains des racoleurs, les éclats de rire dont la
rôtisseuse accompagnait son départ; mais il eut
beau prier ces voleurs de chair humaine, ceux-ci
ne le voulurent pas croire ou en firent le sem-
blant; d'ailleurs, i(s avaient remarqué à certains
signes que le prétendu mari était un homme
puissaut^et ils préférèrent garder le véritable, qui
DU CÂftblNAL tîUBOIS. 3t5
fut transplante de la place du Châtelet auMlssis-^
sipi- Uhéroïque M"* Qaonîam fut célébrée dans
vingt chansons^ qui lui donnèrent plus de vogue
encore. J'ai raconté ce fait assez peu important,
parce que mes ennemis m'en ont attribué le
blâme ^ ajoutant que les racoleurs, avertis par
ma tonsure et par mes paroles dorées, avaient
consenti au quiproquo ; mais je n'ai pas le mal-
heur de ce pauvre mari sur la conscience. Ra«
vannes, qui n'était pas encore conseiller d'Etat ,
est capable d'avoir fait le coup ; mais il ne s'en
-est pas vanté, parce que le Régent a dit que l'au-
leur de cette mauvaise action méritait de prendre
la place du mari. Au reste, Massillon, confes-
seur de la Quoniam, a refusé de m'éclaircir dans
mon doute. Si c'était Son Altesse royale elle^
même !
Cependant le Système prospérait; Law tumé-
fiait d'orgueil; il était plus riche que la France
entière, puisqu'il échangeait pour du papier tout
l'argent monnayé qu'il pouvait découvrir; un mil-
lion ne lui coûtait que quelques traits de plume.
Il avait acquis des biens immenses, des maisons
de ville et de campagne; il aurait acheté Versailles,
3iG MÉMOIRES
si on l'avait laissé £aire. Il était plus 'que le Rc«
gent^ plus que le Roi; on parlait de lui comme de
la huitième ou neuvième merveille du monde;
ses valets^ ses laquais et jusqu'à se^ marmitODs
levaient la tête en passant auprès d'un duc et
pair. Ce faste, ce bruit ^ ces projets, ce papier,
tout cela n'était rien, qu'une LuUe de savon. Je
soupçonne Lav^ d'avoir mieux que personne ap-
précié la valeur de son syslème; puisqu'on ne
saura jamais combien d'espèces il a fait sortir de
France. Je lui en faisais reproche, et il nie répon-
dait en riant qu'il y avait trop d'argent dans l'É«
tat, et qu'il ne serait content qu'alors que le fer
et le cuivre auraient plus de prix que l'or.
« Malpeste, lui dis-jc,vous êtes le contraire
du roi Midas, qui changeait en or tout ce qu'il
touchait. »
Pourtant les affaires étaient encore d'une ap-
parence si encourageante, que je n'avais pas cou-
rage à le pousser à bout, d'autant plus qu'il me
donnait des actions avec un désintéressement
admirable. Gomme je ne risquais rien , j'agiotais
Mvec bonheur, et en dépit de toutes les ordon-
nances, je ramassais le plus de monnaie que je
DU CARDINAL DUBOIS. 817
pouvais. Je me suis trouvé plus prudent que la
fourrai de la fable.
C'était dans la rue Quincampoix que tournait
incessamment la roue de l'aveugle Fortune; il
semblait que l'on eût choisi exprès cette rue
étroite, longue et bourbeuse pour la rendre plus
inabordable. Là se faisait le grand trafic des ac^
lions, dont la valeur haussait ou diminuait selon
le caprice des .agioteurs. Il y avait des chutes et
des âugmeptations admirables, parce que La w
avait toujours en maiù tin petit arrêt du Ben
créant de nouvelles actions ou diminuant les
monnaies. Ah ! si l'on avait su alors, qu'au lieu de
douze cent millions d'actions, Law en avait jeté
près de trois milliards en circulation ! cela fait
tremblejy et certainement- un autre prince que le
duc d'Orléans ne nous aurait pas retirés de l'a-
bîme, où, à la vérité, lui-même nous avait en-
traînés. La rue Quîncampoix était si prodigieu-
sement obstruée, que des gens qui l'habitaient
n'y purent pénétrer ou en sortir j bien des agio-
teurs ont passé la Huit pour être des premiers
à la vente des actions. On fut forcé de mettre des
gardes françaises aux deux côtés de la rue pour y
3i8 MÉMOIRES
maintenir Tordre ; maïs celle bonne intention de
la police n'aboutit qu'à faire écraser plusieurs
personnes sous les pieds des cbevaux. Yainemetit
de grands seigneurs^ et même des princes ou prin-
cesses voulurent arriver en carrosse dans celle
bienheureuse rue ^ ils furent forcés d'y renoncer,
et de descendre à pied^ comme un simple homme
d'agiot: la princesse douairière de Conti ordonna
inutilement à son cocher de faire passer les roues
sur quiconque ne lui livrerait point passage; son
équipage fut mutilé par le peuple, et ses che«*
vaux étouffés. Elle eut peur de n'élre pas plus
ménagée, et cria qu'elle était la princesse de
Conti. ((Quand vous seriez la princesse du Missis-
sipi, vous n'avanceriez pas d'un pouce ; ainsi al-
lez-vous-en, à moins que vous ne préfériez arri-
ver à votre tour. » On a raconté qu'un petit bossa
gagna plus de cinquante mille livres à prêter son
dos, en guise de pupitre, à ceux qui prenaient des
actions. Je m'étonne qu'il ait gagné si peu ; car
tous les enrichis ne regardaient pas à l'argent,
du moins au papier; il se fît en quelques mois des
fortunes considérables , et l'on crut un moment
qu'il n'y aurait plus d'autre noblesse que celle de
DU CARDINAL DUBOIS. 319
la banque. Les bénéfices se comptaient par mil-
lions^ et tel petit marchand changea sa bouti-
que en un hôtel ^ son comptoir en un carrosse
armorié.
Tel fut l'ingrat Maroy, que j'avais élevé, que
j'avais formé avec amour, que je nourrissais^ et
que je payais toujours en qualité de courrier. Il
me quitta y à peine étais-je installé, impatronisé
archevêque de Cambrai. Je l'avais à demi chassé,
je l'avoue; mais je ne lui gardais pas rancune. Le
fin matois, qui avait une figure et des épaules di-
gnes d'une comtesse, galantisa quelques-unes de
mes ouailles , et je ne fis pas mine de m'en aper-
cevoir, car je ne suis pas jaloux de toutes les fem-
mes; mais je ne sais comment je soupçonnai ce
faquin de m'envier M™* de Tencin. Il essayait
toujours a détourner mes soupçons sur le Régent
ou bien sur Law, qui, disait-il, savaient à quoi
s'en tenir sur la fidélité de ma maîtresse : ce n'était
qu'un piège pour me cacher la vérité. Tencin,
cédant à mes pressantes sollicitations ^ m'avoua
que Maroy l'avait poursuivie , et me conseilla
de m'en défaire. Je voulais surprendre le traître
sur le fait, pour le mettre hors de service de quel-
320 MÉMOIRES
que façon qu'on l'entende ; mais deux jours après
mon sacre, où je n'eus pas a me plaindre de lui,
il arriva dans un équipage qui causa grande ru-
meur au Palais- Royal ^ il était si splendidement
vêtu, que je l'aurais pris pour un autre, s'il ne
m'eût pas adressé la parole d'un ton délibéré.
«Monseigneur, me dit-il, je suis meilleur cour-
rier que vous ne pensez; j'ai couru après la for-
tune, et je la tiens.
•^— Drôle, répondis- je, la fortune dont tu me
parles n'est-elle pas quelque honnête femme qni
t'a payé plus que tu ne vaux.
— Comme vous l'entendrez, Monseigneur; mais
j'ai joué à la banque, j'ai gagné quelques cent
mille livres , et comme je ne suis pas ambitieux^
je quitte votre livrée , et vais vivre désormais dé
mes revenus.
— Va-t'en , fat que tu es, et surtout garde-toi
de flairer de trop près ma marmite, de peur
d'attraper de bons coups de cuillière sur les
doigts. ))
Nous nous séparâmes bons^amis, et Maroy, de-
venu M. de Maroy, fait une certaine figure parmi
les beautés sur le retour. Des langues envenimées
DU CARDINAL DUBOIS. 32 1
m'ont voulu faire croire que ]a Fortune de mon
courrier n'était autre que M"* de Tencin ; mais
j'ai repoussé ces calomnies, qui viennent sans
doute de quelque soupirant éconduit. Au teste,
j'ai proposé souvent l'exemple de Maroy à Maûct
et à Forceville, en leur disant :
«Fainéans, vous avez deux mains et dix doigts,
et vous ne ferez jamais fortune.
— Par le canal de Mardick ! nie répondait
Manet, ce joli garçoq de Maroy a plus de dix
doigts pour avancer dans le monde. »
Le Système avait tourné toutes les têtes de la
jeune cour; la vieille rendait gorge en gémissant
de ce que son argent se métamorphosait en pa-
pillotes. Le Régent, fort insouciant, avait pris Law
pour son trésorier, et il était content, pourvu qu'il
eût le Pactole où savoir puiser. Toutes ses fri-
ponnes de maîtresses avaient de la glu aux mains..
Parmi les plus rudes joueurs doit être compté le
prince de Conti, qui fut le liérois de la rue Quin-
campoix, comme l'atteste cette épigramme faite à
son retour d'Espagne :
Prince, dites-nous vos exploits :
Que faites-vous pour votre gloire ?
IV. 21
32a MEMOIRES
'— Taiiez-yous, sotA, lises l'hutoire...
De la me Qaincampoix.
Eo effet ^ après avoir fait une campagne à la
•suite, il revint avec la dyssenterie en guise de
lauriers, et courut signaler sa vaillance dans l'a-
giot. Son cousin, le duc de Bourbon, était aussi
un des fidèles de la rue Quincampoix , et, tout
prince du sang qu'il était, il ne dédaignait pas
des ruses misérables pour gagner quelques mil-
lions : il est vrai que M"* de Prie ne les laissait
pas moisir. Madame aurait eu belle envie de
jouer, et même je crois qu'elle avait un joueur
en son nom. Son fils, qui avait plus de deux
mains quand il s'agissait de donner, commença
d'abord par augmenter sa pension de cent trente
mille livres; puis il lui fit présent de deux mil-
lions en actions, en lui disant : « Voici, Madame,
qui paiera le papier de vos correspondances. »
Madame les joua, et les perdit, mais prétendit
qu'elle les avait distribués dans sa maison, de fa-
çon que les gens se demandaient s'ils avaient va
la couleur de cet argent. D'Antîn agiotait avec
une fureur qui dura jusqu'à la fin du Système; il
s'était accroché à Law, qui se grandissait en se
DU CARDINAL DUBOIS. 3a3
frottant contre dé ^'rands seigneurs. Celui-ci ^vait
alors pour maîtresse M™ la Duchesse douairière,
qui échéchait plutôt ^es dents que la richesse du
contrôleur-général, après laquelle mordait Fhon-
néte femme jour et nuit. Lassaj, qui était l'amant
à la mode, s'emmillionnait au point d'en devenir
ridicule. Je crois que M"* la douairière, pôqr re-
connaître ses bons et lojaux services,' lui appre^
naît d'avance le cours des actions, qu'elle tirait
de Law dans le tête à tétc.
Law, en grand seigneur qu'il était, ne se com-
mettait pas avec les princes du sang et les agio*
teurs dans le tumulte de la rue Quincampoix.
« Fi donc! disait-il y à me voir paraître à la banque,
on croirait que je vais prendre des actions pour
#
moi ', j'aurais l'air d'un parvenu. » Cependant il
voulut sa voir comment cela se passait dans cette rué
Quincampoix, et sa cour s'ingénia à lui trouy^pr
un moyen de n'être pas foulé. Tout le monde se ^
réunit à dire que l'idcognita d'un si grand homme
était chose impossible. Enfin, on lui conseilla,
s'il désirait être porté en triomphe, de quitter son
carrosse à l'entrée de la ru^ ,•! d'aller à pied jus-
qu'à la banque. Si cela était arjrivé, les Mississi^
ai.
3a4 MÉMOIRES
piens se fussent mis en frais d'extravagances. Une
personne de la société^ qui avait dans la rue voi-
sine une maison des fenêtres de laquelle on aper-
cevait toute la rue Quincampoix^ s'empressa de
l'offrir ZM prince PapjrriuS, surnommé Pille-Ar'-'
genty comme on l'avait désigné dans un pam-
phlet Ce fut la seule visite que rendit Law à la
banque. Il se fit accompagner de ses adorateurs
titrés. La Duchesse douairière^ que Law aimait^
parce qu'il pouvait dire : J'ai pour miutresse une
fille de Louis XIV, était plus brillante que la
châsse de sainte Geneviève. D'Antin ^ le porte-
queue de Law > marchait de front avec mille soins
et mille propos galans^ qui lui attiraient de très-
gracieux sourires. Le propriétaire de la maison
l'avait fait orner de peinfutes, de devises et de
fleurs. Tout avait été prévu, car si une triple file
dvgardes n^avait pas été commandée à la descente
de son carrosse, le peuple l'aurait écrasé ppnr lui
prouver son respect et sa reconnaissance. Law
parut à peine à la fenêtre avec ses gentilshommes,
qu'il fut reconnu par des agioteursi de la rue
Quincampoix. Anssttôbdàns cette rue on ne son-
gea plus à la banque, et tous les jëftix comme
DU Cardinal dtjbois. sas
toutes les voix se tournèrent du côte où Ton
voyait Law en personne. Ce fut un cri universel •
et redoublé. <c Vive M. Law^ bienfaiteur et sau«-
veur de la France ! » Le peuple se fit jour jusqu^au
bas de la fenêtre^ et Law^ remarquant de pauvres
gens qui criaient plus fort que des millionnaires^
lança dans la rue des poignées d'or^ qui mirent le
comble au trouble^ et produisirent une sanglante
mêlée. Law riait de voir une bataille à propos
de quelques louis. Lorsqu'il remontait dans soa
carrosse, une vieille femme parvint à écarter les
soldats, et^ se jetant à ses genoux > baisait le pan
de son babit. <( Tiens ^ la mère^ lui dit Law en
souriant, ne déchire pas mon habit pour en faire
des reliques; » et il arracha de la robe de sa douai-
rière un diamant qu^il remit aux^ mains de la
vieille. ,
C'était un hoç^neur infini d'être admis en pré-
sence de Law y et je sais bien de grandes dames
qui auraient tout fait pour lui parler un moment.
Il eut plus de vingt habits déchirés , tant il se
présentait de mains pour l'arrêter ! M"** deBouchu,
pour en citer une entre mille, ne se pouvait lasser
de contempler la face écossaise de Law* Un jour
'^^6 MÉMOIRES
qu'il passait dans la cour du Palais-Royal^ elle
commanda à ses laquais de la porter dans leurs
bras pour qu'elle pût au moins apercevoir son
chapeau. Une autre fois'^ sachant que Law dîne-
rait chez M*"® de Simiane, dont il était Fumant^
elle alla supplier cette dame ^ qu elle connaissait^
de l'inviter à dîner.
M Demain , si vous voulez , répondit celle-^ci ,
car M* Law dîne avec moi^ et je le désoblige-
rais en recevant une personne sur laquelle il n'a
pas compté.
• — Hé bien ! ma chère , reprit-elle, permettez-
moi de prendre les habits d'un laquais ou d'un
aide de cuisine*
— Y pensez-vous^ Madame? vous vous feriez
moquer de vous et de moi.
— N'impo^rlel Madame, votre refus est incivil,
et je vous en veux à la mort; mais vous aurez
beau faire, M. Law n'est pas pour vous seule. »
M°** de Bouchu se retira le cœur gros de co-
lère. A l'heure du dîner, elle passa en carrosse
devant la maison de M"* de Simiane, et par son
ordre ses laquais et son cocher commencèrent à
crier au feu ! Tout le monde sortit, ou se mit aux
DU CARDINAL DUBOIS. 3^7
fenêtres. Law, qui craignait pour »3l peau , cou-
rut à la porte ^ mais voyant M"* de Bouchu sauter
à bas du carrosse et lui tendre de grands bras^ il
5e douta de la ruse, rentra précipitamment, et
ferma la porte derrière lui. M"" de Bouchu tenait
singulièrement à voir Law; je ne sais si c'était
par admiration ou par intérêt. Elle fut réduite
au point de se faire ver&er devant riiôtel de Lavv,
au moment où il était a sa fenêtre : elle disait
à son cocher : « Verse ^ coquin, verse doncl »
Quand le coquin eut obéi, au risque de se brider
les os, elle poussa des cris si perçaqs, que Lavr
accourut au secours de cette belle dame, qui pré-
tendait être blessée , et cependant monta leste-
ment Tescalier jusqu'à l'appartement du banquier,
fille était en efiet blessée au cœur et à la bourse;
elle eut enfin de Law ce qu'elle en voulait.
Law était si continuellement obsédé, qu'il fut
forcé de satisfaire quelques besoins naturels sous
les yeux des dames, qui lui chantaient douce-
ment : « Ne vous gênez pas, M. Lavv ; faites toujt
pour l'amour de nous 1 » Ces damés étaient pour
la plupart des duchesses qui désertaient la cour.
Lorsque M"' de Valois dut partir pour Mo.dène,on
3a8 MÉMOIRES
cherchait une grande dame qui pût lui faire la
conduite ; mais le Piègent ne voyait personne à
qui confier sa fille. « U vous faut unç duchesse^
lui dis-je, vous n'avez que l'embarras du choix;
envoyez chez Law, elles y sont toutes rassem-
blées. )) Une bourgeoise, à force de protections,
eut l'honneur d'être admise à l'audience de Law.
La première chose qu'elle vit fut la duchesse de
Gèvres, baisant la main qui avait fait la banque.
« Je m'en vais, dit-elle comme autrefois Rabelais^
au pape, car si le^ duchesses lui baisent la main ,
je ne sais trop ce que je serais forcée de lui bai-
ser.-» Il n'était pas jusqu'à son fiis qui ne fût un
objet d'idolâtrie. Le petit magot était déjà fier
comme père et mère ; il traitait les dames ainsi
que ses esclaves, et faisait sonner bien haut l'hon-
neur de sa naissance. Il eût dansé dans le ballet
du roi de la comédie de YlnconnUy s'il ne fût
tombé malade de la petite-vérole. C'était à qui
monseigneuriserait cette graine écossaise. Enfin,
je crcfis que la femme la plus vertueuse aurait tout
permis à Law : je n'exempte que M""' de Tencin.
Ne me cornait-on pas aux oreilles que j'étais
comme tant d'autres ? Méchanceté pure. M"^ de
DU CARDINAL DUBOIS. 3 29
Tencin, il est vrai, tenait table ouverte j et je
m'en apercevais lorsqu'il fallait payer! Grands
seigneurs y beaux esprits, femmes de toutes sortes
passaient et repassaient dans son intimité ; mais
c'était une femme vertueuse alors comine aujour-
d'hui. Si j'avais ajouté foi aux .mauvais bruits, je
me serais trouvé le vingtième de ses amans, et le
premier de ses protecteurs. Il y eut même un coup
préparé pour me désespérer. Un jour que j'allai
le matin chez Law, il me dit, en raillant, que je
n'étais pas le seul admis aux bonnes grâces de
M"" de Tencin : « Et qui donc est mon Hosie ?
lui répondis-je aigrement.
— Eft qui voulez-vous que ce soit , sinon le
Régent?» Cette confidence, perdue dans des éclats
de rire qui s'augmentaient de ma confusion, ne me
réjouit pas singulièrement; la jalousie me courait
des pieds à la tête. J'allai chez Son Altesse royale
à dessein d'amener une explication. Je trouvai le
Prince d'une gaîlé folle, qui me dit, au milieu
d'un tumulte d'éclats de rire :
« Sais-tu, l'abbé, que tu avais tort de croire
à la fidélité des femmes?
T— Comment, Monseigneur? je ne crois à rien.
33u MÉMOIRES
— Eu revanche, il y en a qui croient à tout, et
même à la ver lu de M"* de Tencin.
— Pour ce qui est de cette chère chstnoinesse,
je ne crois pas qu'un autre que moi puisse se van-
de ce dont je me vante,
— On dit pourtant que Law^ qui, comme tu
sais, ne connaît pas de cruelles, a triomphé de
cette grande constance.
— Law, Monseigneur l il m'en a dit autant; de
vous tout-à-l'heure.
— Parbleu ! dit le Prince, voilà qui serait plai-
sant!^) Lorsque je me retirais la tête basse et
chargée d'un poids de plus de cent livres,
•
l'abbé de Tencin m'accosta d'un air tout effaré:
u Ma sœur, me dit-il, en est une !!
— Voilà un jugement peu fraternel! m'é-
criai- je, piqué de l'injure qui me tombait sur
le nez.
— Oui ^ mon très-cher Dubois, continua le frère,
elle couche alternativement avec Law et avec le
Régent.
— Et moi donci » Cette calomnie me parut si
atroce, que je m'enfuis, de peur d'être tenté de
la croire^ mais je n'avais pas fait quelques pas,
DU Ci^iEDlNAL DUBOIS. 33i
qu'elle se oliaagea en médisance. Je suis mal-
heureux I peosai->jc en me frappant le front. •
« O mon pauvre Dubois 1 me dit en passant le
duc de Richelieu.
— Pourquoi pauvre? interrompis-je.
— Savez-vous ce qu'on vient de m'apprendre?
c'est que M"** de Tencin est la maîtresse de Law,
du Régent et de vous... »
Je n'en entendis pas davantage; Alfissillon
m'arrêta par le bras : « Êtes-vous fou , mon cher
Dubois^ me dit-il, d'avoir de l'amour pour une
fille perdue ?
— Holà! de grâce, c'en est assez, ou c'en est
trop : je sais tout.
— Savez-vous ce qu'on m'a dit, non sous le
sceau de la confession ? M™ de Tencin , que vous
aimez, au scandale de l'Église, a pour amans Law,
le Régent et Richelieu.
— Encore un de plus! Il n'y a pas de raisçn
pour qu'on s'arrête, et bientôt toute la ville aura
sa part des faveurs de M"' de Tencin; c'est une
exécrable calomnie! La vertu seule de cette dame
a donné lieu à ces noirceurs. »
Depuis lors je n'ai jamais voulu m'occuper des
332 MÉMOIRES
bruits de toute couleur que l'on a semés sur le
méîBe sujet. L'honnêteté d'unç femme ne tient
pas a la langue d'un malhonnête homme. M*** de
Tencin s'est enrichie à la banque , mais non pas
avec le banquier.
II est vrai, comme le dit Horace, que l'indi-
gnation fait les poètes. Moi, qui courais le cha-
peau de cardinal depuis long-temps, je devins
presque un Ea Grange Chancel. Je composai quel-
, ques couplets que corrigeait Fontenelle, et qui
entrèrent à la cour sans être annoncés'; je ne les
ai jamais avoués, et je ne m'étonne pas que Vol-
taire, qui m'avait adressé une si plate épître, se
les soit attribués, comme de bonne prise. Law se
plaignit surtout du suivant, qui prophétisa sa
déconfiture :
Qui raurait cm ? miracle étrange !
Aujourd'hui, par les soins de Las,
Comme dans les mains de Midas,
Dans nos mains tout en or se chaude.
Que chacun prenne garde à soi,
Après avoir chanté merveilles,
Il pourrait bien comme à ce roi
Nous venir de grandes oreilles.
DU Cardinal dubois. 353
M""* de Tencin approuva cette vengeance, dont
plus de quarante épaules de rimeurs prirent la
responsabilité.
Malgré ma sinistre prédiction, il y avait d'é-
tonnantes fortunes. Je sais que Fonlenelle était
Fauteur de l'aventure de ce laquais qui, des de- '
niers de la banque ayant acheté un carrosse,^
publia son changement de condition , et monta
derrière la voiturje comme pour n'en pas perdre
l'habitude. Mais Law m'a conté l'histoire de sou
cocher, qui n^est pas moins merveilleuse ; ce brave
homme, ayant fait un jeu considérable, demanda
son congé.
tf Tu es donc bien riche ? lui dit Law ; mais
si tu veux me servir encore, je quadruple tes
. gages.
— Je vous donnerai réponse démain mâtin,
car aujourd'hui je joue mon va-tout.
— Soit ! mais, en tout cas, je te prie de choisir
ton remplaçant. »
Le lendemain le cocher arriva vêtu comme un
grand seigneur ; il était suivi de deux cochers eu
livrée.
« Monseigneur, dit-il à Law, voici deux do-
33a , MÉMOIRES
mestiques que je vous présente pour conduire
votre carrosse.
— Mais je n'en ai besoin que d'un seul.
— Sans doute ^ mais ]e garderai Fautre pour
p3a maison. »
Le cocher, à la cinquième ou sixième généra-
tion , recevra d'un généalogiste des lettres de no-
blesse, et ses descendans seront aussi estimés que
ceux de Téouyer de Mî" de Scbomberg.
Manet , mon valet-de-chambre , voyant des-
cendre de voiture une dame magnifiquement
parée et brillante de diaraans, hocha la tête, en
disant : « C'est une princesse qui est tombée du
quatrième étage dans ce carrosse. » J'ai tant ré-
pété ce bon mot, que je lui ai fait une réputation,
comme s'il fût venu de Fontenelle. M"" Bezon
m'a beaucoup amusé avec l'histoire de sa cuisi-
nière. Elle était à l'Opéra avec sa fille , lorsque
entra dans une loge une grosse femme à cou-
leurs vineuses, toute couverte d'or et d'argent.
A la voix aigre et grenadière de cette femme,
M"' Bezon se retourne et dit avec une exclama-
tion de surprise :
« C'est Marie, notre cuisinière !
DU CARDINAL DUBOIS. 335
— Taisez-vous, ma fille, reprit la ipère, vous
nous feriez dire des injures. »
Les spectateurs de l'amphithéâtre avaient en-
' tendu ce colloque , et on commença autour d'elle
à chuchoter: « Marie, la cuisinière! » Les plai-
santeries vinrent ensuite, et pour y mettre fin,
la dame aux bijoux se leva d'un air fort délibère,
et s'adressant à M*^ Bezon ; u Je ne le nie pas,
dit-elle, j'étais cuisinière et habile en mon mé-
tier; maintenant je suis millionnaire; j'ai gagné
de l'argent à la rue Quincampoix; j'aime à le dé-
penser; j'achète de belles robes et je les paie ;
vous n'en pourriez pas dire autant, vous. M"* Be-
zon! vou$ me devez encore une partie de mes
gages. » M"* Bezon fut si sotte de cette apostro-
phe qu'elle quitta le spectacle, tandis que la cui-
sinière se pavaQait aux yeux du public. Cette cui-
sinière est la même qui , étant parveni^e jusqu'à
L^w, et voulant lui dire ; » Faites-moi une con-
cession, i> lui dit : « Faites-moi une conception. »
— Vous me demandez une chose impossible,
répondit Law ; je n'ai fait que cela depuis
mon arrivée à Paris; mais à présent il n'y a pas
moyen. »
336 MÉMOIRES
J'avais prévu que cet édifice de banque ne
tarderait pas a s'écrouler. D'Argenson, que Law
avait mécontenté en lui refusant des actions pour
sa supérieure^ minait sourdement ce Système
dans l'esprit du Régent et dans l'opinion pu-
blique. Ge diable de d'Argenson était infatiga-
ble lorsqu'il était travaillé par la haine; il finit
par mettre de son parti le prince de Conti^ qui
avait perdu un million par suite d'une déception
de Law. Ce dernier se vengeait d'une insulte
faite à l'Anglaise, sa femme. Le prince de Conti^
qui a des accès de folie brutale^ se saisit^ au bal
de rOpéra^ d'une femme masquée^ qu'il maltraita
impitoyablement^ lui arrachant les yeuz^.la pin-
çant au bras, et lui donnant des soufflets et des
chiquenaudes. La pauvre victime tint bon jus-
qu'à ce que Law, passant par là, vint interrom-
pre les éclats de rire du prince, en lui retirant
celte femme des mains.
a Infâme, lui dit Law, vous mériteriez qu'on *
vous coupât le nez et les oreilles !
— Savez-vous bien qui je. suis? répondit le
prince.
— Non, répondit Law, votre indigne con-
duite me l'a fait oublier.
DU CARDINAL DUBOIS. 33?
— Vous devez me respecter,
— Je vous respecterai lorsque vous serez Ré-
gent. »
On sut bientôt que le masque à chiquenau-
des était M"*" Law. Tout le monde , et même le
Régent ^ approuva la vigoureuse résistance du
banquier. Cependant celui-ci se réconcilia en ap-
parence avec le prince^ qui est homme à garder
de la rancune jusqu'au jugement dernier. De là^
sans doute ^ la chute du Système.
Dans le temps de la ' fureur mississipienne ,
Law se fît catholique pour plaire au jeune rpi.
Sa Majesté lui avait dit : « MtLav^, je serais bien
aise de vous voir vous confesser et communier.»
Law ne répondit pas. Sa Majesté revint à la
charge^ et dit au petit Law : «Si ton père quit-
tait sa religion^ je le ferais duc et pair« >j L'en-
fant rapporta cette promess'e à Tambitieux Law*
D'Argenson hurlait sur les toits qu'il était hon-
teux qu'un contrôleur gç^^ral fût prptestant^
comme si le maniement des fonds de l'Etat était
une opération si éminemment catholique. M"" de
Tencin me dit un soir :
« M. Law consent à abjurer.
IV. ati
33B MÉMOIRES
»
— Et pourquoi, s'il vous plaît?
— Parce qu*il est converti.
— Qui a fait ce miracle?
— Moi... Non, mon frère l'abbé.
-^ Cette conversion lui vaudra, outré les in-
dulgences, le droit du prêtre en monnaie ou en
papier. »
Je ne me trompais pas; l'abbé de Tencin avait
reçu en billets de banque et en actions le prix
de ses exhortations. M™* Law, qui soupçonnait
méchamment M"* de Tencin d'avoir, plus que
l'abbé, mis les mains à l'œuvre de l'abjuration,
n'y voulut point tremper; elle jeta la pierre à
son mari, et faillit retourner en Angleterre. Je
conseillai au Régent de profiter de cette occasion
pour battre en trècbe la vertu de cette épouse
offensée. J'ignore s'il a pu en venir à son hon-
neur. L'abjuration âevait se faire à Paris, avec
une pompe solennelle ; mais on sut que la céré-
monie devait être troublée par des mascarades
et des plaisanteries. Il importait de donner à cet
acte politique un caractère sérieux. L'abjuration
se fit donc à Melun, et Lavsr se laissa baptiser
de fort bonne grâce.
DU CARDINAL DUBOIS. 889
« A présent, lui dit M"* de Tencin, que vous
êtes de notre communion, vous pourrez vous
sauver...
— A quoi bon, interrompit-il, me sauver! je
me contente d'avoir sauvé la France ! »
Sa Majesté fui ravie de cette conversion, qu^elle
attribua pieusement à la grâce du ciel. Un bre-
vet de catholicité ne pouvait arrêter la ruine du
Système. Le maréchal de Villars, mécontent des
pertes qu'il avait faites , fut le premier à déclarer
que cet exécrable avait répandu plus de huit
milliards de papiers. J'ai déployé dans mes Mé-
moires politiques toutes les ressources du Sys-
tème, qui, sans contredit, présentait des chances
favorables, qui aboutirent à doubler les dettes
de l'État; mais le prince de Conli, plus que les
agioteurs étrangers , débanqua la banque de
Law.
Huit jours avant la catastrophe, Law acheta
du président Novion un fief au prix de cinq
cent mille livres, que le financier paya comptant
avec ces mots superbes : « Je vous remercie de
me débarrasser de ce métal' incommode. » Le
lendemain, le fils du président contesta cette
22.
34o MÉMOIRES
vente, et en. rendit Ja valeur en papier, queLaW
fut bien forcé d'accepter. Cependant rien ne
transpirait de Félat des affaires, et peu d'agio-
teurs savaient quelles sommes énormes on avait
fait sortir du royaume. Le Régent, qui voyait
couler le Pactole dans sa maison, se livrait à son
éblouissement. La veille de Fédit de réduction,
il demanda bonnement au futé cardinal de
Noailles ce qu'il pensait du Système.
« C'est un enchantement, répondit le digne
archevêque, qui se met à la fois de l'avis de tout
le monde.
— Diable l un enchantement l s'écria Son Al-
tesse. N'alle2i pas le faire cesser avec un signe de
croix> »
On croit que le prince de Conti et quelques
autres peut-être, par le canal de la Duchesse
douairière, eurent vent de ce qui se tramait,
quoique le front de Law ne fût pas plus rem-
bruni. De grand matin il fit enlever k la Ban-
que, en échange de son papier, quatre ou cinq
fourgons d'argent, qui produisirent un vide af-
freux, dans les coffres. Un Hollandais, nommé
Varnesobre, envoyait en même temps échanger
DU CARDINAL DUBOIS. 34 1
trente millions de billets. Cela dut encore accé-
lérer la déconfiture. Alors parut Tédit qui dimi-
nuait les actions de moitié. Ce fut un coup de
foudre pour l'agio. Law était à son tour démo-
nétisé. Des cris d'indignation s'élevèrent de
toutes parts, et l'arrêt qui remettait en circula-
tion les espèces d'or et d'argent fit voir clair
aux aveugles. La misère la plus profonde, la
famine, la peste, tous les maux réunis me-
naçaient ou accablaient la France. Law cepen-
dant ne perdait pas contenance. Le Régent, qui
l'avait gorgé de privilèges, ceux de Fancieune
compagnie des Indes, de la fabrication de la
monnaie, de la ferme du tabac, parut se ré-
veiller d'un sommeil qui avait duré trop long-
temps. Law n'apaisa point le peuple en se dé-
mettant de la charge de contrôleur général. On
le savait toujours à la tête du Système défaillant.
It faisait des efforts prodigieux d'imagination
pour le raviver, mais les valeurs de papier tom-
baient toujours. Ou désertait la rue Quincam-^
poix, où ce n'étaient que reproches et déses*
poir. Les actions furent réduites de quatre mille
à deux mille. On essaya d'éteindre les billets de
34 a MÉMOIRES
banque avec de nouvelles rentes sur la ville. Op
refabriquait des billets dont personne ne voulait,
et qui n'avaient plus cours malgré les édits;.
On de'fendait à tout particulier d'avoir chez soi
plus de cinq cents livres en argent; on refondait
les monnaies; mais le papier ne pouvait rega-
gner la confiance que les espèces avaient re-
prise. Le Parlement, toujours à cheval sur son
bon plaisir, refusa d'enregistrer quelques décla-
rations. Je n'étais pas le seul qui fut bien aise de
l'humilier. J'ai détaillé dans mes autres Mémoires
la manière chaude et loyale dont j'ai servi;, non
pas Law, mais le Régent, l'État et mes ressen-r
ipens particuliers. Je ne veux pas me .répéter
ici. J'ai pour opinion que le Parlement est un
mauvais arbre qui ne peut porter que de mau-
vais fruits; selon la parole de l'Evangile, il faut
qu'il soit coupé et Jeté au feu. Les robes rouges
furent donc exilées à Pontoise. Que n'était-ce au
bout du monde 1 A Pontoise, les affaires languir
rent, puis s'interrompirent tout-à-fait; car les
avocats n'avaient pas jugé à propos de suivre le
Parlement en exil ; le Parlement se consola dans
JjBS fptes let les plaisirs, jouant gros, et politiquapt:
DU CARDINAJL DïJBOIS. 343
a tort et à travers. D'Argenson avait bien fait
d'écouter Uavis de sa supérieure, et de rendre les
sceaux au solitaire de Frênes, qui opposait sa
bonne réputation à la fureur du peuple. D'Argen-
son^ s'il était resté chancelier, aurait été lapidé de
son vivant comme il le fut après sa mort. Le pain
était si cher, que l'on ramassait dans les rues des
malheureux morts de faim;, des bandes de pau-
vres faisaient cortège en haillons autour de la
voiture des princes: le duc d'Orléans, importune
de ces mendians,.leur jeta une poignée de billets
de banque , qui s'envolèrent comme les oracles
de la sibylle ; mais ceux qui les ramassèrent les
déchiraient en pièces avec d'horribles impré-
cations contre Law, et les agioteurs. Ce n'était
pas assez : la. peste qui désolait Marseille faisait
des ravages progressifs, et atout moment on la
croyait à Paris. Cependant tout au Palais-Royal
donnait un démenti à la misère générale ; le Ré-
gent, qui avait horreur de la canaille, n'épar-
gnait rien pour s'en faire haïr davantage. Le
prince de Conti, depuis l'enlèvement des four-
gons chargés d'argent qui avaient perdu le Sys-
tème, était le héros des femmes de la hallej comme
344 UmOlKES
MoDseignetir^ fils de Louis XIV, il se prome--
naît dans Paris^ en carrosse ouvert ^ escorté do
cris^ d'applaudissemens et de figures ignobles ; it
jetait de l'argent à pleines marns^ et la populace
se ruait sur cet argent comme s'il ne venait pas
de rinfame banque. Cette popularité^ préméditée
et achetée à grands frais, aurait inspiré des craintes
à tout autre qu'au Débonnaire.
Cependant les édits se multipËaiei^y»se con**-
tredisaient, s'appuyaient^ se répétaient; le tout
ea yain. Le branle était donné ^ et le système de
Law y selon l'expression énergiqneqient palatine
de Madame y se convertissait en torche -culs de
papier, Law avait beau dépenser en amorces ce
qu'il avait gagné^ on ne lui en tenait pas compte^
et le titre d^ exécrable éiait dans toutes les bou-*
ches à coté de son nom. C'était un désespoir uni-
versel^ et les actionnaires ruinés se rangeaient du
parti des petites gens. La guerre civile était aux
portes de Paris ; des boute-feux répandaient de
maison en maison des billets incendiaires qui
augmentaient les appréhensions. Je reçus plu-
sieurs de ces billets, ainsi conçus : a L'on vous
donne avis que l'on doit faire une Saint-Bartlié-
DU CARDINAL DUBOIS. 34^
lemy samedi ou dimanche si les affaires âe chan-
gent de face; ne sortez ni vous ni vos domestiques •
Dieu vous préserve du feu ! » Le Palais-Royal
était jour et nuit infesté d'une nuée de mécontens.
La conduite du peuple en cette circonstance me
.rappelait la mort des Princes^ et certainement le
duc d'Orléans courait alors plus de danger. Law^
entendait tous les jours sogs ses fenêtres ctîer : La
pendaison de l'Ecossais Papyrius; le Parlement
était encore à Paris^ et je ne doute pas que ces
cris, ces placards, ces circulaires ne fussent de
ses tours; il n'aimait pas Law et ne s'en cachait
pas, et voulut plus d'une fois l'arrêter. M. de
Mesme a dit, en robe rouge , qu'il voudrait re-
tremper son costume dans le sang de l'Écossais.
Plus cette frénésie prenait un caractère grave,
moins on faisait mine d'y apporter remède. Les
maîtresses, conseillers ordinaires de Son Altesse
royale, l'engageaient à se mettre à l'abri de ces
furieux, soit à Fontainebleau, soit à Versailles.
Le Régent me demanda mon avis.
« Monseigneur, lui dis-je, à votre place j'en-
verrais prendre des canons à l'Arsenal, et deux
cents mousquetaires nettoieraient les rues do
346 MÉMOIRES
cette faDge de peuple; ne voyez- vous pas que cfi
sont des gens payés?
— Et moi je ne puis ni ne veux les payer eu
balles et eu boulets; j'attendrai qu'ils m'attaquent
pour me défendre.
— Faites au moins doubler vos gardes. » '
Ce qui m'alarmait encore davantage^ c'étaient
les nouveaux bruits que l'on semait contre la
santé du roi. « Le Régent , disait-on^ lui a donné
du poison dan§des fruits^ et même dans des li-
vres, mais le maréchal de Villeroi a détourné le
danger par sa défiance. » On disait encore que le
Régent avait mis sur la main du Roi une prise
de ce même tabac qui fit mourir la duchesse de
Bourgogne. Plus ces contes étaient méchans et in-
croyables, plus on les accueillait de toutes parts,
plus on les répétait, et chacun de chanter le
Domine sahum.
La plus terrible émeute fut celle du 17 juin,
par suite de la suppression de l'édit des actions.
La veille, la foule avait été si grande devant l'hô-
tel de Law , que trois hommes avaient été étouf-
fés. Des troupes furent envoyées pour ramener
l'ordre et protéger la vie du banquier. Ou attùr-
DU CARDINAL DUBOIS. 347
bua la mort de ces trois hommes à l'intervention
des gardes françaises, qui n'avaient pas même
tiré l'épée. Les meneurs proposèrent d'aller tous
ensemble requérir justice du Régent en faveur
des trois victimes. Cette détermination fut prise
pendant la nuit, et vers le petit jour la multitude
s'ébranlsi dans un profond silence, et s'achemina
vers le Palais^Royal, dont il$ se firent ouvrir les
portes. Ils se précipitèrent dans les cours tumuU
tueusementj j'étais encore endormi; le bruit de
cette innombrable députation me réveilla en
sursaut; je courus à la fenêtre, et le spectacle
qui était sous mes yeux me produisit l'effet
d'un cauchemar effrayant. On voyait comme une
nier agitée de têtes cPhdtnmes et de femmes; pas
d'armes, excepté quelques piques; sur des es-
pèces de brancards trois cadavres nus, La terreur
éFait au comble dans les antichambres et les ap-
partemens. Son Altesse royale, qu'on avertit de ce
tumulte, ne voulut pas se lever, prétextant qu'elle
avait besoin de sommeil et n'en dormirait pas
moins tranquille. D'ailleurs, en cas d'urgence,
on irait avertir Leblanc ou moi. Je jurai tous mes
grands jurons contre une indifférence si cou-
3^8 MÉMOIRES
p^ble, ^t ne sachant quel parti prendre^ timide
ou hardi; j'envoyai M. de Simiane avertir Le^
blanc et Madame^ qui était aux Carmélites pour
ses dévotions. Leblanc ^ qui savait en imposer
par sa fermeté et son air sévère ^ ne se fit guère
attendre. Soft arrivée ne souleva pas même
un murmure; il ne craignit pas de s'aventurer
au lïiilieu de ce peuple qui pouvait le déchirer
en lambeaux; il s*avança jusqu'aux corps des.
hommes étouffés^ et commanda qu'on les eple-^
vât. Cet ordre n'éprouva pas la moindre résis^
tance. Leblanc harangua cette multitude^ qui
conserva son aspect sinistre^ et ne répondit rien^
sinon qu'il fallait pendre Law^. Mais quelques^
uns s'étant plaints de la famine^ Leblanc envoya
des mousquetaires piller une boulangerie voisioe
et la cave du Palais-Royal. La vue des pains et
des tonneaux rétablit un peu de calme ; ce fut à
qui aurait la portion du repas que leur offrait
Leblanc de si bonne grâce.
Sur ces entrefaites, Law, inquiété depuis plu-
sieurs jours dans son hôtel, où il était bloqué
par un monde d'ennemis, pensa qu'il serait en
sûreté au Palais-Royal, et dès que la foule, en se
DU CARDINAL DUBOIS. 349
dissipant^ lui permit d'exécuter son projet, il fit
atteler son carrosse^ et y monta ^ en recomman*-
dant à son cocher de redoubler de vitesse plutôt
que de rétrograder. Le carrosse fut reconnu par
quelques passans, qui crièrent : «Lawl à la po<-
tcnce ! A bas la rue Quincampoix ! » Mais ces inten-
tions hostiles se bornèrent à des paroles. Le cû^
cher^ suivant Tordre de Law^ s'enfonça si avant
dans les rassemblemens qu'il ne pouvait ni avan-
cer ni reculer. Un cri de mort à Lawl qui trou-
vait un écho dans toutes les bouches ^ attira
Leblanc sur le théâtre d'une lutte prête à s'enga-
ger entre les laquais dU banquier et la canaille.
« Messieurs j cria-t-il d'une voix ferme, ce car-
rosse n^est pas celui de M. Law, mais de mon^
seigneur le cardinal de !Noailles ; laissea^le passer^
je vous prie! » Ce mensonge of&cieux sauva la
vie du malheureux banquier, qui tremblait de
tous ses membres au fond de son carrosse pru-
demment fermé. Le cocher poussa ses chevaux
en avant si à propos, que le peuple, à demi
convaincu, lui ouvrit un passage. Leblanc, avec
un courage admirable, marchait à la portière.
Enfin, Law s'élança de la voiture, et, suivi de
35o MÉMOIRES
son sauveur^ se sauva dans le Palais-Royal. Où
eut le temps de s'apercevoir de la ruse, Law^ res-
semblant mal a un archevêque de Paris, même
depuis son abjuration. La trahison de Leblanc
aurait pu lui devenir funeste s'il n'avait pas dis-
paru avec Law. Les cris, les hurlemens recom-
mencèrent avec plus de rage, et le cocher se vit
entouré de menaces et de bâtons. Les laquais
s'étaient esquivés avant qu'on en vînt aux effets.
«Corbleu! s'écria le cocher, s'il y avait seu-
lement parmi vous un brave homme qui con-
sentit à jouer des poings avec moi, je lui remon-
trerais que les gens de M. Law ne se mettent
pas cent contre un. » Des huées accueillirent
cette provocation, et le brave cocher, jeté bas de
son siège, fut foulé aux pieds et meurtri de coups.
En même temps la fureur de tous se déchargea
contre l'innocent carrosse, qui fut brisé en mille
pièces, comme s'il eût été de v^re. Law contem-
plait cette scène en homme qui aurait souhaité
être bien loin.
Arriva Madame, dans sa voiture, et peu s'en
fallut qu'on ne la prit aussi pour Law ; on lan-
çait déjà des pierres contre les portières, et sa
DU CARDINAL DUBOIS. 35 1
livrée était insultée à bout portant. Madame^ qui
était en la compagnie de M"* de Chateautiers^
mit la tête dehors^ et la vue d'une princesse du
sang arrêta les voies de fait^ et retint dans un
respectueux silence même les plus mutins.
«Mes amis, disait-elle à ceux qui étaient à por-
tée de l'entendre, que désirez- vous? je prierai
mon fils de ne vous rien rôfuser.
— Nous voulons que Law soit peçdu ! » hurlait
la multitude, grossie à chaque instant de tous les
mauvais sujets de Paris.
— Oh! oh! répétait-on sur le passage de Ma-
dame, le Régent est un bon enfant, mais il a de
mauvais ministres. » Il est possible qu'elle ait in-
venté cette gentillesse, la bonne dame , pour me
voir faire la grimace. Madame tremblait qu'on
ne brûlât Son Altesse royale dans le Palais-
Royal, comme on l'en avait menacé dans des let-
tres anonymes. Le Régent s'était levé enfin, et
quand sa mère lui eut dit :
(c Prenez garde, Monsieur, hier j'ai reçu avis
qu'on devait lancer un artifice infernal qui ne
laissera pas pierre sur pierre de l'endroit où
vous serez.
35 1 MÉMOIRES
Bail! s'écria-t-il en riant, je vols qu'on se-
rait bien aise de me faire peur, mais je ne crains
pas plus le poison persan dont on m'a leurré, que
les cinq cents boaleilles de vin empoisonnés qui
sont déjà dans ma cave, à ce qu'on prétend.
— Ne riez pas. Monseigneur, dis-je à mon tour,
il ne faudrait qu'un hardi coquin qui se fît le chef
de ces enragés pour que le Palais-Royal devînt
une nouvelle Troie.
— C'est le Parlement qui soudoie tous ces con-
spirateurs, ajouta Lawy pâle comme un linge et
l'oreille aux aguets*
— Je n^'étonne , continua Madame , qu'il y ait
encore tant de mauvais esprit parmi le peuple,
lorsque la Maintenon est morte et enterrée; il
est vrai que ses chers du Maine sont encore là.
— Quel plaisir ont-ils à faire ces vilains cris?
interrompit le Régent; j'ai bonne envie de leur
aller demander moi-même ce qu'ils veulent.
— N'en faites rien, Monseigneur, dit Leblanc;
le peuple est une mer qui a son flux et reflux >* ce
serait peu sage de vouloir l'arrêter lorsqu'il se ro*
tire de lui-même.
— En effet, m'écriai- je, la rue Saint- Honoré
DU CARDINAL DUBOIS. 353
est pleine de mond« qtii s'écoule $ ces murs de
pierre lasseront plutôt ces frofideui^s que des vi-
sages d'hommes ; ils s'ennuieront- de faire senti-
nelle à^otre porte, et partiront: sans qu'on les en
prie. »' .. :. /
J^avais prévu ce qui arriva. M. dé Ghiyerny,
précepteur du duc deChartres, revenait de Saint*-
Cloud, en chaise, sans savoir que l'oli assiégeait le
Palais-Royal. Il fut grandement stupéfait devoir
toute cette badaudërie, et d'entendt^e des cris de
mauvais augure, ll.s'enquit «de ce qui. se passait :
on lui dit que tout ce fracas n'était que pour
pendre Law aussr haut >qae la 'potence d'Aic^an.
U n'ordonna pas moins à ses porteurs d'avanber
malgré la foule, et d'entrer au Palais-Royal' , où
il avait affaire* Un des porteurs coudoya^.par ha-
sard, un petit polisson, qui, pour se venger,:cria de
toutes ses forces : « VoilàLaw! «On^le cnit^quoiw
qu'il ne fût pas possible que i'£c^$ai3> ^n sûreté
dans le Palàis*Iloyal, s'exposât de nouveau à de
véritables dangers. Oâ eptoura la chai^e^.uu batf-
tit les porteurs, et les ctïs)M A le^ poteage l à la
Grève! » de recommenceif avec ; plus 4'acharne-
nient. Chiverny ouvrit lui-même la portière, et à la
IV. a 3
354 BIÉMOIRES
vue de ce petit vieillard^ rabougri et plus laid à lui
seul que vingt laideurs des plus copiieuses , Fexal-
tation terrible du peuple se changea en hilarité.
« Je vous remercie ^ Messieurs , dit Ghivemy^
de m'avoir pris pour M. Law ; mais bien que jus-
qu'à présent j 'aurais voulu lui ressembler par la
fortune, je m'aperçois qu'il vaut mieux rester
vieux, laid et pauvre comme je suis*
-^ Par la sambleu ! dit un des chefs de la ru-
meur, Gelui-*'là est un des sept sage3 de la Grèce.
— Non, mes amis, reprit Gbiverny, je suis
seulement instituteur du duc de Ghartres.
— En ce cas, répliquèrent quelques voix , re-
faites l'éducation du père en même temps que
celle du fils. »
Lorsqu'ils eurent bien ri au nez du nouvel
Esope, ils le replacèrent dans sa chaise, et le
laissèrent entrer au palais.
Ge plaisant épisode détendit les animosités qui
avaient résisté au pain et au vin de M. Leblanc.
Les attroupemens diminuèrent d'abord , puis se
dissipèrent tout-à-fait. Des hommes de mauvaise
mine rôdèrent jusqu'au soir dans les cours ; mais
ils étaient observés de si près, qu'ils n'osèrent
DU CARDINAL DUBOIS. 355
riea entreprendre pendant la nuit. Leblanc or-
ganisa des portes dans le Palais-Royal ^ qui fut
mis en état de siège. Le duc d'Orléâïis proposa à
Law de se réfugier à Saint-Gloud ; mais Law^ plus
déconcerté par cette journée périlleuse que par
la perte des billets , pf éféra rester sorts Taile de
Son Altesse royale. Le lendemain^ une distribu-
tioo gratuite de pain empêcha le renouvellement
des scènes du 17.
Ce jour-là^ tandis que le Régent était menacé
dans son palais ^ le Parlement tenait des séances
plus joyeusement qu'à l'ordinaire; le président de
Mesmes^ qui n'avait pas plus de gravité qu'Arle-
quin^ en dépit de sa robe rouge^ quitta l'audience
pour un besoin pressant^ qui n'était rien eu égard
à celui d'apprendre l'état des choses. Il revint tout
alègre^ en déclamant ces deux beaux vers^ dignes
d'un magistrat aussi respectable :
Messieurs, messieurs, la bonne nouvelle !
Le carrosse de Law est eti cannel'â.
Ce joli petit impromptu courut dans toutes les
Chambres^ et on l'imprima dans le Mercure, pour
l'honneur du Parlement, qui n'est pas riche en
i3.
356 MÉMOIRES
poètes ; en revanche , il en a quelques-uns à sa
solde. On croirait queLaGrange-Chancel a com-
posé ce couplet, tant il est bien tourné, si Arouet
n'était pas à Paris, ce petit perfide :
Accablé de malheur, menacé de la peste,
Grand saint Roch, notre unique bien,
Ecoutez un peuple chrétien :
Venez nous secourir, soyez notre soutien, •
Nous ne craindrons rien de funeste.
Âh ! détournez de nous la colère céleste !
Mais n^amenez pas votre chien,
Nous n'ayons pas de pain de reste.
Le Parlement , qui a deux cents mains pour
faire le mal^ et pas une pour tenir la balance de
Tbémis , fit encore le récalcitrant^ l'aréopage de
la Grèce. Il a refusé l'édit tout net, sans dire ni
pourquoi ni comment Je pris une belle £euiUe de
papier^ j'y dressai une belle lettre de cachet, et je Ja
portai au Régent, qui signa sans lire, puis au Roi,
puis aux ministres, et le Parlement fat transféré
à Pontoise, avec son sublime premier président.
Si le Régent avait eu foi en mes conseils, il n'eût
pas rappelé monseigneur Parlement, surtout
avec les honneurs de la guerre , de sorte que ces
DU CARDINAL DUBOIS. 357
messieurs ont pu se faire rembourser en argent
le prix de leurs billets. Cette effervescence par-
lementaire ne dura que quelques mois^ et je me
félicitai d'avoir un peu lavé ces têtes à perruques.
Mais les du Maine et le prince de Gonti avaient
excité ce mouvement dans le peuple; c'était une
queue de la conspiration Gells^mare.
Une compagnie des gardes à pied avait été pla-
cée à l'entrée du palais pour empêcher le Parle-
ment de s'assembler^ et faire exécuter la lettre de
cachet. Cette compagnie fut relevée par un régi-
ment de mousquetaires, qui, pour passer le temps,
imaginèrent àe jouer au Parlen^ent. Ils se dégui-
sèrent, s'affublèrent, s'emperruquèrent, les uns
en présidens, les autres en conseillers, ceux-ci
en notaires, ceux-là en avocats. On plaida,. di-
vagua, remontra, jugea, et quand la gaîté s'ani-
mait à mesure que la mascarade se développait ,
arriva le déjeuner de ces messieurs, c'est-à-dire
un pâté et un boudin ; cela donna lieu aux fins du
procès; après une délibération, le pâté fut con-
damné à être rompu , et le boudin au feu jusqu'à
ce que mort s'ensuivît.
Law, dès ce moment, avait perdu la tête : c'é-
358 MÉMOIRES
tait le peu qu'il avait de bon. 11 s'acharnait en-?
core après la chimère du Système, et, comme le
chien (Jui quitte la proie pour Tombre , il quit-
tait et reprenait une route pour une autre; il
s^embourbait de plus en plus. Les billets el les
actions étaient plus décriés qu^tls n'avaient été
recherchés; la rue Quincampoix était un coupe-
gorge. Il est vrai que les gens habiles , tels que
raoi, surent tirer de la monnaie de leur papier;
mais par malheur il n'y eut d'argent que pour
les premiers venus; les autres furent obligés de
s'en passer. On fit un édit pour permettre aux
étrangers d'apporteren France autant de matière
et d'espèces d'or et d'argent que bon leur sem-r
bierait : rien ne vint. Personne n'exposa ce qu'il
avait sauvé dans le naufrage de nos fi'nancès. Le
Régent s'aperçut de ce discrédit de la banque^
lorsque , voulant acheter un collier de mille louis
pour une maîtresse de rechange, il fot forcé de
le payer dix mille en billets, et encore l'orfèvre
fut-il le mauvais marchand. Le pain ne diminuait
pas, la peste était imminente, et le peuple per-r
pistait à vouloir pendre Law.
Chiverny ne fut pas le seul qui faillit payer
DU CARDINAL DUBOIS. 3^9
pour lui; Boursel^ quia le malheur de ressemr
bler à Law^ autant par sa figure que, par sa mise
demi-anglaise , revenaot en carrosse du cauvent
des Grandâ^Jésuites^ fut arrête par un-fiacre qui
s'embarrassa dans les roues de sa voiture. Le
laquais de Boursel mit pied à terre^ et trouva
un grand insolent de cocher qui ne voulait pas
débarrasser son fiacre^ à moins qu'on nç lui pa^ât
Iç dégât. Le laquais s'allait prendre aux chevçux
avec ce malotru, quand Boursel la canoë en main ,
sauta à bas de son carrosse pour mettre le holà
entre les combatlans; mais aussitôt le cocher,
soit méchanceté, soit conviction , se mit à crier
d'une belle force s « Au secours !< voilà Law qui
va me tuer. » La populace fut bien vite ameutée,
hommes et femmes, avec des pierres, des bro-
ches, et des balais. Boursel vit bien que toute
explication serait inutile, et se sauva daps l'égli&e
des Jésuites, toujours poursuivi par cette canaille
turbulente ; et il aurait été massacré $ur les mar-
cfaes de l'autel^ si la porte ouverte de la sa-»
cristie ne l'avait mis à l'abri d'une mort certaine.
Pendant que bedeaux , sacristains fiaient en pour-*
parlers, il eut le temps de franchir trois mprsj
360 MÉMOIRES
et de se cacher jusqu'au soir sous la paille d'une
écurie.
Cette rage ne tut pas apaisée par la suppres-
sion des gros billets, puis des petits billets de
banque. La ruine du Système était complète.
Law se cachait au Palais - Royal ; sa femme et ses
enfans restaient à Saint-Maur, chez le duc de
Bourbon^ qui^ k cause de cette hospitalité, s'é-
tait fait des ennemis de tous les ennemis de Law.
Le duc d'Orléans, cédant moins à la crainte
qu'aux pressantes sollicitations de ses amis, se
retira quelque temps aux Tuileries; mais il n'ai-
mait pas assez le» enfans pour s'habituer aux ma-
nières enfantines et capricieuses de Sa Majesté.
Il retourna dans sa maison ^ quoiqu'on lui pût
dire pour l'en détourner. Certes, Law m'eut
peut-être l'obligation de la vie, car je fus cause,
par ma nomination à l'archevêché de Cambrai,
par mon sacre et parles plaisanteries auxquelles il
donna lieu, je fus, dis-je, en partie cause qu^on
s'occupa moins de lui et par conséquent de sa
pendaison , but constant de toutes les menées de
cette tumultueuse année. Quand on commença
à faire des chansons et des épigrammes contre
DU Ci^RDmAL DUBOIS. 36i
Law^ je fus rassuré pour ses jours, car en France
on ne veut pas la mort de ceux qu'on chansonne.
Je ne me refusai pas au tribut; et pour prouver
à Massillon qu'une tête mitrée n'était pas tou-
jours celle d'un Père de l'Église, je composai
devant Fontenelle la boutade suivante :
Lnndi je prudes actions,
Mardi je gagnai des millions,
Mercredi je pris équipage,
' Jeudi j'arrangeai mon ménage^ *
Vendredi je m'en fus au bal,
Et samedi à PhôpitaK
i( Ces vers ressemblent aux Gommandemens
de l'Église, me dit Massillon.
— Et du dimanche qu'en faites-vous? remarqua
Fontenelle.
■
— Le proverbe est sous-entendq.
Tel qui rit vendredi, dimanche pleurera.
. — A mon tour, s'écria Yhomrhe des Mondes ,
je suis bien aise d'essayer si je suis méchant, de
même que l'on essaie la lame d'un couteau pour
ne blesser personne ; ce sera du fiel à l'eau de
rose.
36a MÉMOIRES ^
Law, ne.dcivais-tu pas attendre
 faire ta conversion.
Que la justice te fit pendre,
Pour imiter le bon larron ?»
Ces quatre vers piquaient comme hérisson, el)
Fontenelle, après nous avoir demandé le secret,
alla colporter son épigramme, qui fut attribuée
à pins de vingt personnes, et que plus de vingt
personnes s'attribuèrent. Cette fois, il n'y avait
pas de danger à s'attaquer au pauvre La^ , et on
ne l'épargnait pas. Au demeurant il valait mieux
pendre en vers qu'en réalité. .
Le prince de Gonti, en se séparant de Law et
du Régent, était passé aux ennemis, {jui l'encou-
rageaient à devenir populaire. M"' du Maine con-
tinuait à tenir séances de complots, d'intrigues,
et d'épigrammes. Les poètes dii lieu, Grécourt,
Vergier, Ghaulieu, et peut-être Fontenelle, ri-
mèrent sur Law la grande Façon de Barbariy
qui a fait le tour de la France. Je ne la citerai
donc pas, quoique Maurepas m'en ait donné une
oopie plus complète, et de la main de Malézieux,
le scribe des noirceurs. Et moi aussi, je les laissie.
chanter ! mais ils me le paieront.
DU CARDINAL DUBOIS. 363
Law tint boo contre vent et marée, et tous les
couplets du monde n'auraient pas eu le pouvoir
de le déloger, car il méditait une résurrection de
son Système, d'après les leçons de l'expérience.;
mais le Régent, qiii se voyait endetté de plus de
sept millions, était singulièrement refroidi pour
la banque et le Mississipi. D'u|i autre côté, d'Ar-^
genson, du fond de sou couvent, était toujours
entre Law et Son Altesse royale, qui avait besoin,
comme le ciel, des- épaules d'Atlas. Le Roi, qui
n'avait jamais aimé le banquier, que son précep-
teur Fleury'et son confesseur Fleury lui avaient
désigné comme un païen , demanda d'un ton de
souverain au Régent ce que M. Law faisait en*
core en France.
— En effet, reprit Son Altesse, il n'y a que
faire, et je lui en toucherai deux mots. »
Les trembleurs, race non jamais plus nombreuse
que dans les temps de régence, croyaient tout
perdu, parce que le Parlement était toujours à
Pontoise. La noblesse, d'accord avec les plai-
deurs, soupirait 'après son retour, et l'on savait
bien que désormais la présence de L^w et du Par-
leiqent dans la même ville serait une image de U
364 MÉMOIRES
corde- et du pendu • On fît donc des démarches y
c est-à-dire des promesses^ pour changer les pré*
jugés de d'Aguesseau^ et l'on y réussit à force de
persévérance^ puisque le lendemain de son arri-
vée à Paris y d'Argenson fît écrire sur la porte
de Ffaôtel du chancelier : Ethomofactus est. Cela
s'adressait quelque peu au célèbre désintéresse-
ment du Gaton de Fresnes»
Law se décida à partir, plus pauvre, dit-il ,
qi^'en venant en France* Il laissait^ il est vrai,
une fortune de dettes, et soiï rôtisseur seul ne
réclamait pas moins d'une somme de dix mille
livres, ce M. Law, lui dis-je, le temps est au beau
pour vous , voici l'agio qui Cadt merveille en Hol-^
lande et en Angleterre.
— Monseigneur l'archevêque, répondit -il,
K
c'est comme si je vous disais : Il y a des.archevé*
chés non pas en Mississipi, mais en Egypte. Allez-
y donc. » II' avait les larmes aux yeux, lorsque
le Régent l'embrassa fort cordialement. « Mon-'
seigneur, lui dit- il, j'ai fait des fautes moins
grandes qu'on ne pense; mais ne suis -je pas
homme , et capable de nie tromper?
DU CARDINAL DUBOIS. 365
— Et de tromper les autres^ murmura une voix
douce qui n'e'tait pas la mienne.
— Enfin ^ Monseigneur^ continua Law , je vous
supplie d'examiner ma conduite; je suis content
que vous n'y trouviez ni malice , ni friponnerie. »
Law , avant de s'en aller , emprunta quelque
somme pour achever sa comédie^ car il avait hors
de France des millions à sa convenance , et s'il est
pauvre maintenant^ comme on le dit, c'est qu'il
a joué et perdu. Banque ou tripot^ tout lui est
bon^ pourvu qu'il coure une chance de gain.
Law, tant il avait de peine à s'éloigner de la rue
Quincampoix , alla de suite à une terre qu'il avait
à six lieues de Patis. Son ami M. le Duc lui raeqa
ses enfans dans sa chaise de poste, et avec la li-
vrée grise de Mme de Prie. Sans cette précaution
il aurait couru risque d'être insulté. M"' Lav^
restait à Paris pour vendre les biens et les meu-
blés de son mari , afin de satisfaire ses créanciers.
Mais tant que Law était en France, aux portes
de Paris , l'opinion publique n'était pas vengée.
Le Régent, à tous les hélas qu'on poussait au-
tour de' lui, se contentait de dire : Mea culpa.
S66 MÉMOIRES
C'est moi qui revendiquerhonneur d'avoir chassé
Lavr tout-à-fait.
Il circulait dans le peuple des bruits sur la re-
traite de Law^ et on parlait de brûler à la fois
le père ^ les enfans et le duc de Bourbon. Gomme
j'avais découvert ce complot^ qui n'avait pas été
formé dans la bande de Cartouche, j'entretenais
des espions et des soldats déguisés autour de la
terre de Law pour le protéger, et en même temps
pour surprendre ses relations avec l'Angleterre,
qui devenaient plus fréquentes. J'avais donné
ordre de saisir tous les papiers, lettres et dépê-
ches qui sortiraient de chez lui^ je me réservais
de les examiner et de les faire 'parvenir ensuite
à leur adresse. On m'apporta, entre autres lettres
de banque, cette étrange plaisanterie sérieuse
à laquelle je ne croirais pas encore, si je ne pos-
sédais l'original. Je la relus trois ou quatre fois,
en accusant mes yeux d'erreur^ puis j'éclatai de
rire.
Je m'étonnai que cette lettre, adressée à Wil-
liams Nordingthon, banquier de Londres, que je
connaissais pour un déterminé joueur, n'eût pas
été écrite en anglais^ mais, après l'avoir lue, je
DU CARDINAL DUBOIS. 36-;
compris qu'il y avait encore une bravade à Sa-
voir faite en français. La voici telle que je la
conserve, je n'en ai laisse tirer de copie qu'à
mon ami MassilloUt-
« N'avez-vôus pas vu, Milord, votre ami
Stairs de retour à Londres avec trois ou quatre
millions que je lui fis gagner rue Quincampoix:?
il vous aura dit de mon système ce que tout le
monde en dit, qu'il ressemblait à l'escalade des
gëans pour s'emparer du ciel. Il e$t étrange que
la banque, qui fait tant de fortunes, n'ait pas fait
la mienne, du moins telle que je l'espérais; les
banquiers de Venise m'ont perdu beaucoup d'ar-
gent, et je m'en vais maintenant recueillir le
reste; voilà ce qui fait que je vous écris. Croiriez-
vous que sur mon nom je ne trouverais pas à
emprunter mille guinées en France? force m'est
donc de m'adresser à mes débiteurs, dont vous
êtes, Milord. Un galant homme tel que vous n'a
pas oublié qu'en 1698, je pariai contre lui
mille guinées qu'un' jour je ruinerais la France
par le papier. C'était, si je m'en souviens, à l'oc-^
casion d'une lettre de change de mille guinées
que je voulais avoir sur Bernard le Juif, ban-
368 IMrâMOIRES
quier à Paris; je ne vous offris que des billets de
l'Échiquier que vous refusâtes^ disant que le pa-
pier ne saurait que ruiner l'Angleterre; je fus
d'accord avec vous sur ce point^ et cependant je
proposai de parier la somme susdite que je sau-
rais quelques jours donner cours au papier en
France; vous avez, en présence de lord Stairs,
delady Colbrige, de milord Gadhogan, accepté
mon pari sur votre parole loyale, attendu^ disiez-
vous, que les Français ont trop d'esp rit pour se lais-'
ser prendre a ce piège grossier. Donc je vou$ prie
de me dire ce que vous en pensez , et si j'ai bien
et dûment gagné la gageure; il me semble que j'ai
outre-passé même les conditions du pari; j'en
prends pour juges vous d'abord et la voix publi-
que de toute l'Europe. Ainsi ^ Milord, ùotùpisml
sur votre parole, je compte sur les mille guinées^
et vous dispense d'y ajouter, quoique j'aie ajduté
au pari. Voyez, s'il vous plaît, ce que j'ai fait
sans autre aide que mon génie. J'ai réduit le roi de
France à être mon sujet, et l'Angleterre me doit
savoir gré de mon Système à cause de cela. Je
poursuis mon éloge ,' car ici la modestie serait
mensonge : j'ai feit du Régent mon camarade et
DU CARDINAL DUBOIS. 3^9
complaisant 3 des plus hauts seigneurs^ mes com-
mis; des princesses du sang^ mes maîtresses ; des
plus grandes dames, mes catins; de toute la
France^ ma dupe et ma vache à lait. Enfin, sa*
ves-vous comment je signale mon départ? Le
premier prince du sang est devenu ition loueur
de chaise de poste. Je serai incessamment à
Bruxelles ; avant que j'en parte pour Venise, où
me rejoindra mon épouse, faites, s'il vous plait,
passer les mille guinées à Jean Mécuo^ banquier,
qui doit être de retour à Bruxelles. J'ai omis
une particularité qui vous donnera bien à rire :
je suis, à cette heure, aussi bon catholique ro-
main que quiconque a reçu baptême, commu-
nion et confirmation. Yous penserez comme moi
que c'était payer bon marché le privilège du
Mississipi, du tabac et de la monnaie. Il ne m'a
manqué que des lettres de noblesse et le titre de
duc. N'est-il pas plaisant de se moquer de toute
une nation pendant quatre années consécutives?
» Votre affectionné compatriote.
» JxAir LAW. »
Cettelettreinexplicableconstituaitun véritable
crime de lèse-majesté, de haute trahison; j'hésitais
IV. a4
370 MÉMOIRES
à en faire part à l'incrédule Régent ; M"' de Ten-
cin m'y engagea, puisque^ me dit-elle, je n'avais
aucun ménagement à garder avec Law^; mais elle
me recommanda de ne pas me dessaisir de cette
pièce importante. Je trouvai le Prince assommé
de l'entretien de M. d'Antin, qui lui prouvait
sur ses doigts que la banque de Law avait ap-
porté en France plus de cent millions; par mal-
heur, je n'étais pas présent à ce curieux calcul,
qui faisait bâiller Son Altesse royale. Je renvoyai
d'Antin avec ma lettre, qui donnait un terrible dé*-
menti â ses calculs financiers. Je voulus en donner
lecture au Prince, mais il me l'arracha des mains
avec ces mots : « Maudit pédant de collège! jus-
qu'à quand me rappelleras-tu que j'ai été sous ta
férule? » Je m'aperçus qu'il n'était pas dans son
humeur ordinaire, et je pris le parti de me taire,
lorsqu'un foudroyant éclat de rire m'apprit un
changement subit dans les idées du Prince, qui,
au lieu d'aichevêr cette lecture, redoubla ses ris
immodérés jusqu'à se rouler par terre convulsi-
ven>ent et perdre connaissance. Je me souvins
tout d'un coup de la mort de M. de Saint-Lau-
rent, et je fus tenté de m'enfuir par la porte ou
W
i)U CARDINAL DUBOIS. 871
par la fenêtre ; mais un moment de réflexion me
rendit plus sage ; j'allai fermer à double tour les
portes du cabinet^ et je donnai au Régent des
secours^ dont il paraissait ne plus avoir besoin*
Il était sans baleine ^ rendant le sang par la bou-
che et le nez. Mes cheveux se dressèrent sur la
tête. Je n'osais regarder autour de moi, de peur
de n'y voir que des abîmes. Un faible soupir
sortit de ce corps sans mouvement; je me ratta-
chai à la vie et à l'espéhince; les larmes dans les
yeux, j'appelais doucement Philippe, qui ne me
répondait ni nem'entendaité Je ne sais quelle idée
bizarre me fit prendre machinalement la lettre
de Law, et ne sachant moi-même ce que je fai-
sais, je la lus à demi voix. Je ne pouvais me per-
suader que cette lettre , si plaisante qu'elle fût,
était le motif de cette crise soudaine; mais il
arriva que le Prince, frappé, au milieu de son
évanouissement, par le murmure monotone de
ma lecture à voix basse, reprit ses sens par degrés
avec son envie de rire aux éclats. La perte de sang
qu'il avait faite l'avait soulage. Sans cette hé-
morragie, due entièrement au hasard, il eût été
frappé d'apoplexie, comme Chirac l'en avait me^
a4.
37 a MEMOIRES
nacë tous les jours pendant dix ans. Je Taidai à
s'asseoir^ et par son ordre je fis disparaître toutes
les traces de sang, k parce que, disait-il, si Ton
découvre que je nie suis trouvé malade, le bour-
reau de Chirac Voudra me tirer du sang par une
saignée, et il sera cause que les humeurs se mê-
leront dans le sang.
' — Je vous répondrai comme lui que voilà bien
long-temps qu'dies sont mêlées.
• — Enfin, je remercie Law de m'avoir procuré
cette Henfaisante saignée naturelle.
— Ne voulez-vous pas, Monseigneur, vous
emparer de sa personne tandis que vous le pou-
VCT encore ?
-^ Dieu m'en garde ! je n*ai pas Tingratitude
de rendre un mal pour un bien. Il est vrai qu'il
mérite d'être rompu vif, et sa lettre suffirait
pbur le faire condamner, quand bien même la
fnsticè n'aurait pas d'autres griefs contre lui;
jfhais, fen revanche, il mérite une reconnaissance
étèrtaélie pour m'avoir sauvé la vie , sans le vou-
loir, je l'avoue.
— ^Mais, Monseigneur, il s'est joué du Roi,
de l'Etat, de vous !....
?
DU C4JID1NAL DUBOIS. 873
— D'accord 1 mais sa lettre est admirable , et
je lui pardonne tout^ eût*il fait cent fois pis.
Enfin ^ je vais le prier de sortir de France^ et
ceia^ de façon qu'il s'aperçoive que mon avi^ est
une grâce.
. — Ah ! Monseigneur^ la clémence a'est sou-
vent que de la faibleâsd.
— Ne soyons pas généreux à demi : anéantis*
sons ce papier^ en sorte que rien ne transpire
pour mon honneur*
— Il me semble^ Monseigneur^ que si vous
êtes si redevable à Law, j'ai ma part dans cette
dette ^ et je vous demande la permission de con-
server cette lettre par-devers moi.
— A condition que lu n'en feras pas un mé-
chant usage. »
On heurta violemment à la porte; je cachai
la lettre, et j'allai ouvrir à maître Chirac, qui
venait, en boitant, son chapeau sur la tête, et
sa canne à pomme d'or pour tâler le terrain,
comme si à chaque pas il dût éviter un préci- .
pîce. Le Prince m'avait fait un geste pour m'im-
poser silence sur ce qui s'élait passé.
$74 MÉMOIRES
« Ah ! ah 1 que faisiez^vous ainsi eQfermë avec
M. de Cambrai? dit-il.
— Nous nous occupions d'affaires d'Etat y ré-
pondit le Prince en baissant les yeux y pour ne
pas rencontrer ceux du docteur.
1 — Ouais ! Monseigneur^ vous êtes bien pâle ,
de rouge que vous étiez ce matin.
— ^ Ne vous en étonnez pas ; votre médecioe
m'adressait des questions à faire rougir un mort»
— Eh ! eh ! l'apoplexie ! l'apoplexie !
— Je me suis presque accoutumé à cette ef-
frayante maladie^ à force de vous entendre me
la prophétiser.
— Oh ! oh ! une saignée vous çn préserverait
pendant six moi$.
— Si je vous croyais, il faudrait m'attendra à
mourir subitement à table, an lit^ que sais-je ?
— Hi ! hi ! ce |ne serait pas à confesse que
cela! et si pendant que voas étiez .en conférence
avec M. de Cambrai, l'apoplexie vous avait
surpris ?
— Je vous entends ; m'écriai-jèj mais j'avais
bien une petite absolution au service de Soa
Altesse. »
DU CARDINAL DUBOIS. 3? 5^
Law n'attendit pas L'exprès qae lui envoya le
lïegent, couvrant de belles paroles ce qu'il y,
avait de trop, dur dans un renvoi définitif.
Il sut que sa lettre était entre mes mains ^ et
quoiqu'il ait imaginé de la faire passer pour um
plaisanterie , U ne se bâtg pus moins d'arriver à.
Bruxelles, Il renvoya la chaise de poste à M"' da
Prie, avec une longue lettre sur sa gageure, et
uu diamant de cent mille livres. M"^' de Tencin
ûifr trèst-piquée de celte préférence, car elle ayai&
traité Law avec autant d'amitié que M"^ de Prie.
Au reste, il dut des ac^tions de grâces à M. le Duc,
qui lui fournit des relais dans son voyage préci-
pité, et dix de ses gens bien arméâ pour sa sû-
reté; Cette escorte servit sans doute a effarou--
cher la baude de Cartouche, qui.n'eût pas laissé
sans doute échapper une si belle prise. Law écri-^t
vit aussi au Régent pour s'excuser de la lettre à
Nordingthon; on lui prouva qu'il n'était pas digne
de réponse. M"^ Law a payéquelques dettes; mais,
son séjour de plusieurs mois à Paris ava,it pour,
objet d'énormes recouvrement , que Son Altesse
eut la grandeur d'âme de ne pas s'approprier^
L'année suivante, j'obtins qu'on mettrait à la
37(S MÉMOIRES
Bastille le frère de Law^ qui avait cinq millions
eo ballots; mais son argent aurait ouvert les portes
d'une prison mieux gardée. Aujourd'hui Lav^ est
à Venise avec sa femme ^ sans mener un train de
prince. Je ne le crois pas guéri du jeu et des
systèmes ; mais la fortune est inQdèle à ses plus
chers favoris.
Extrait d'une Lettre écrite par jean Law^
A William Nordijngthon , banquier a Lon-
DRESy LE l3 DÉCEMBRE I72O. (l).
... Un galant homme tel que vous, M. n'a pas
oublié qu'en 1698, je pariay contre luy mille
(i) Cette lettre est un des monumens les plus singuliers
de la régence; elle donne la clef de tout lésystètne de Law.
Notre première idée était de regarder cette confessioo
comme l'œuvre de Mercier ou de tout autre ; il nous sem*
blait impossible que Law eût fait parade d'une telle im-
pudence, bien qu'en impudence il n'ait pas eu d'égal. Un
•
heureux hasard a éclairé nos doutes à cet égard. Un des
conservateurs de la bibliothèque de l'Arsenal a bien voulu
nous communiquer un extrait de cette lettre, qui se trouve
dans un manuscrit coté n*" 148 sous le titre de Recueil de
DU CAADINAL MJBOIS. ^^7,
guinées qu'un jour )e ruiaerois la Frsûce par le
papier. G'étoit a l'occasion d'une lettre de change
de looo gûinëes que je vous demandois ^sur
Bernard le Juif appelé Samuel^ je ne vous doo^
uay que des billets de l'Échiquier^ vous dites que
le papier ruineroit l'Angleterre et que les Fran-
çois avoient trop d'esprit pour estre la dupe du
papier
Tay seurement gagné la gageure , je
prends pour juge la voix publique de toute l'Eu-
rope^ ainsy je compte sur les lOOO guinées; je se«
ray incessamment a Bruxelles vous pourrez les
faire remettre a Jean Mecuo banquier. Je compte
même que vous ajouterez au pary puisque j'ay
faict plus que la gageure. J'ay réduit le roy de
France a estre mon sujet^ le Régent mon cama-.
rade^ les plus fiers milors mes commis^ les plus*
pièces en vers et en prose sarles ivoires de la cour et du
temps , in-folio. Cet extrait diffère du texte de la lettre ;
mais il en est le résumé exact. Je rapporte cet extrait I0I
qu'il est dans le manuscrit désigné, et sans même en changer
Torthographe : on appréciera l'importance de cette curieuse
pièce historique y dont l'original semble avoir été perdu.
{Note de l'Editeur.)
4
^8 MÉMOIRES
grandes dames mes p toute la France ma
franche dupe et pour mieux marquer mon de-
part^ du premier prince du sang, j'ai fait mon
loueur de chaise de poste
DU CARDINAL DUBOIS. 379
%^>.^»'»^^^fc^i
FRAOMENS (0.
1 720. 4 G,oût. — Enfin! toute la jésuiterie est con-
tente^ et cette fois f aurai mon chapeau. La bulle
Unigenilus queïje Tellier n'avait jamais fait adop-
ter^ malgré les prisons y supplices et tyrannies de
toutes sortes, vient d*être déclarée exécutoire par
déclaration du Roi ! cela prouve que les coups
fourrés sont les meilleurs , et qu il en est d'une
opération politique comme d'un fruit; il faut
qu'elle mûrisse. Clément XI tient plus à sa bulle
que moi à M*^' de Tencin ; il la chérit, il la ca-
(i) Sous ce titre on a réuni des cotes qui suivent les
manuscrits; elles paraissent l'expression d'une pensée sou-
daine, et sont curieuses en ce qu'elles donnent le caractère
exact de Dubois, avec ses haines, ses boutades, son am-
bition et son cynisme. Une note du manuscrit nous apprend
qu'elles étaient en bien plus grand nombre.
( Note de r Editeur.)
38o MÉMOIRES
resse j il lui sacriSerait les clefs de saint Pierre.
Mais qu'il ne se réjouisse pas tant y sa joie n^est
qu'en herbe; d'un Irait de plume je puis détruire
mon ouvrage, et je le ferai si Lafiteau me pro-
mène encore avec de belles paroles; je veux mon
chapeau. Ce n'est pas que la bulle me semble né-
cessaire : je la trouve fort ridicule, et seulement
propre à entretenir et fomenter des divisions. Je
crois qu'il est absurde de dire : Vous croirez sans
examen ; toute défense contradictoire n'est pas
permise ! Cependant j'ai insisté pour que cette
clause fut dans la déclaration. Le pauvre Pape
m'a chargé de lui ôter toutes ces épines. Je le
veux bien; mais qu'il ne me pousse pas à bout
avec ses retards. Le chapeau, ou pas de bulle!
2 octobre. Voilà un plaisant Conseil de con-
science, surtout si chacun ne barguine pas et
parle à la bonne franquette. Le petit Roi se verra
entre le feu et l'eau. Rohan et Bissy ne jureront
que par la bulle Unigenitus. Je pourrais bien ju-
rer autrement; mais je passerai mes paroles au
creuset. Ma foi! si l'éducation m'était entièrement
contiée, je ne recommencerais pas celle du duc
DU CARDINAL DUBOIS. 38 1
d'Orléansj elle a dubon^ maislemauvais Temporte;
j'aivo,ulu en faire uti épicurien; il est devenu cent
fois pis. Ensuite y je pensais que la débatiche
était une gourme de la jeunesse ; la gourme dii
Prince s'est changée en lèpre. Je suis curieux de
m'entendre discuter sur le péché mortel. Fleury,
l'ex- archevêque de Fréjus, sera de l'avis de tout
le monde en notre présence; mais il chantera la
palinodie aux oreilles de Sa Majesté. Massillon ne
songera qu'à faire de l'éloquence. Oh ! qu'un en-
faut roi est difficile à humaniser ! J'y suis dé-
cidé , j'approuverai tout.
4 décembre, — Ce pauvre bonhomme Parle-
ment ^ qui consent à enregistrer la Déclaratioa
du 4 août en faveur de la Constitution ! Il s'en-
nuie à Pontoise, et nous veut revenir; mais il sou-
tient unguibus et rostro les libertés de l'Eglise
gallicane ! C'est bien vieux.
22 décembre. — Incendie de Rennes. « Lou*
vois a bien incendié le Palatinat^.» dit Madame.
On m'écrit : m Je n'ose vous mander^ Monsieur^ à
quoi l'on attribue cet incendie ,. qu'on dit s^ètre
■ W.'
38i» MÉMOIRES
faille flambeau à la main. C'est une pensée q\A
jhit horreur. » La conspiration Cellamare aura
des conséquences plus graves encore ! Il fallait ^^
comme dans l'affaire de Bretagne^ sacriGer trois
ou quatre têtes : on regrettera de u'avoir pas suivi
mes conseils. Le volcan n'est pas éteinf .
1721, 7.6 mars, — Au diable mon chapeau î
Clémeot XI est mort, partant, sa bulle avec lui.
Je perds, avec le cardinalat, plus de cent mille
francs en père Lafiteau,en tableaux, en livres
et en estampes ; le cardinal neveu Albani m'a
dupé, m'a volé, et j'ai la tête nue comme devant.
8 ai^ril. •*— Je disais bien à d'Argenson que sa
supérieure le tuerait. Le couvent de !a Madeleine
duTraisnel est sans protecteur. Que vont devenir
ces pauvres filles ? ce serait acte de charité de les
employer à quelque chose. Le repos leur paraîtra
insupportable. D'Argenson avait fait leur édu-
cation à toutes ; il les aidait à faire leur salut.
. Qui m'aurait dit que ce corps de fer mourrait
d'une jaunisse !
g oi^riL — Et penser que même chose peut
DU CàBDINAL DUBOIS. 383
arriver^ non pas à moi^ mais à mon corps 1 cela
jette de terribles reflexions dans ma cervelle hu«
maine. D'Argenson allait se faire enterrer à Sainte
Nicolas du Chardonnet dans lé toiïibeaa de ses
ancêtres les Yoyer; et le peuple se souvint du
diable ^ comme on l'appelait; il a voulu lapider
un cadavre 1 S'il avait achevé son épouvantable
dessein^ l'histoire du maréchal d'Ancre aurait
été renouvelée; on aurait mangé de la chair
d'homme <]ans les rues de Paris! En quel siècle
vivons-nous! D'Argenson cependant n'a pas fait
autant dé mal que la Maintenons qui a du moins
été enterrée tranquillement. On ne s'est pas at-'
taqué qu'aux morts; les deux d'Argenson fils ont
failli être mis en pièces avec feu leur père! Non,
je ne crois pas qu'on me traite si mal après moi.
On rira peut-être; il est fâcheux que je ne puisse
pas rire plus fort que tout le monde.
i6 juillet. — Il n'y aurait pas eu d'Inno-
cent XIII^ si Dubois n'avait pas été cardinal. Je
le tiens ! Maintenant ^ arrière Richelieu ! arrière
Mazarin ! l'ornière est tracée^ je marche ! Les uns
naissent bergers et meurent bergers ! j'aurai bien
384 MÉMOIRES
éloigne ma mort de ma. naissance! mais après le
chapeau rouge, il n'jr a plus. que la- lîouronne
royale ou papale ! Nèa plus idira.l ecricairje ^ur
mon chapeau. Cepegadant j'ai de la politique
plus jeune que moi, et j'Irais loin sans ma vessie !
3i jiUllet. "^ Le Roi est malade; il a la fièvre^
un mal de gôir^e ^ ce h^est pas une maladie grave^
mais les vilains bruits recommencent oontre le
duc d'Or]éani; le maudit tabac empoisonné est
encore sur le tapis; on regardé le duc d'Orléans
comme un sorcier : s'il l'était^ il ferait du bien à
lui-même ayant dé faire du mal aux autres; il
ne vivra pas long- temps ^ à en auguî«r par ses
fréquens étourdissemens. Chirac Fa dil^ le sang
le fera tpourir. Qùa^it à Sa Majesté^ toutes les
prières et neuya^nes qu'on fait ne le sauveront
pas^ s'il est vraii qtie la médecine y perde son la-
tin. Il faut voir ici la consternation; il semble que
le Roi mort, la monarchie ne puisse revivre. On
répand le bruit que l'Angleterre veut se défaire
d'un enfant! Les faiseurs de nouvelles croient le
public bien sot ou bien crédule^ c'est tout un.
Mais voilà que les visages se rasserennent ; deux
DU CARDINAL DUBOIS. 385
saignées ont sauvé le Boi. Je suis, comme Mo-
lière, à douter de la médecine et non djes méde-
cins, par malheur.
%Q septembre. — Le mariage du Rai m^avait
paru le lien d'une quintuple alliance ^ l'Infante '
est fort jolie, mais cette condition de beauté, de
grâce ou d'esprit ne signifie rien en affaires d'E-
tat. Il faudrait faire épouser Andromède par le
monstre plutôt que par Persée, si les avantages
étaient tous du côté du gouvernement. Le jeune
Roi m'a setnblé fort avancé pour aimer les femmes,
■i
M"' de Ventadonr ne l'a pas eu assez long-temps
à sa disposition, et il ne s'est pas présenté quel-
que Beauvais pour lui apprendre ce qui s'ap-
prend d'instinct. Sa Majesté a vu. le portrait de
sa future épouse et l'a baisé, cela est de bon
présage.
3q septembre. - — Les Adamites et les Fla^elr-
lansoni tenu leurs séances à ^aint-Ciojud. On. veut
que M""' de Tençin ait inventé ces infamies;, mais
où diantre lesai^rait-elle prises? Le Régent^ après
avoir usé son corps, s'abrutira à force de, vo-
lupté. Que deyi^ndra Ha régence?
IV. aS
386 MÉMOIRES
19 novembre. — On a roué Cartouche. J'avais
désiré le voir auparavant. C'est un petit homme,
trapu, blondasse, riant, doucereux. Sa scéléra-
tesse ressemble à de la bonhomie; néanmoins,
Cartouche dans une autre sphère aurait fait un
autre homme. Qui sait s'il ne serait pas devenu
cardinal?
1 722 , 9 février. — J'ai pris place dans le con-
seil immédiatement après le cardinal de Rohan,
qui est introduit après les princes du sang. Le
maréchal de Villeroi et le duc de Noailles ont
fait la grimace et la révérence. Le chancelier et
les ducs, et pairs nous ont quitté la place. Qu'ar-
rivera- t-il? Je suis au conseil, parc^ que j'ai dé-
siré y être. Je ne me retirerai pas. D'Aguesseau
rendra les sceaux; Villeroi, l'éducation du Roi,
les ducs et pairs seront soumis en temps et lieu.
En vérité^ cette superbe est bien mal séante; je
ne suis pas noble, il est vrai, mais un archevêque-
cardinal vaut certes bien un cousin de l'écuyer
de M"** de Schomberg ! Nous verrons qui cédera
le premier: je suis fils d'apothicaire, et ne m'en
cache pas; mais tous ces ânes bâtés à généalo-
DU CARDINAL DUBOIS. 387
gies sauroût ce que c'est que le fils de mon pcre.
Q mars. — L'infante d'Espagne est arrivée;
elle n'est pas aussi bien que son portrait la fai-
sait. C'est une triste condition que celle des rois!
ne pouvoir choisir une épouse de visu. Il est
vrai qu'une épouse légitime est pour un roi l'af-
faire politique; voila tout.
20 avril. — Le père Liniére est confesseur du
Roi, à la place de l'abbé de Fleury, qui était une
édition vivante de son Histoire ecclésiastique,
citant à tout propos et bavant l'érudition. Le
père Liniére est un fin jésuite ; ce qui veut dire
deux fois fin. 11 est bon d'avoir au bout du bras
celui du confesseur du Roi. Je me suis demandé
pourquoi les jésuites tiraient toujours les confes-
seurs de leur compagnie, et surtout pourquoi on
les prenait de la main à la main. Il me semble
qu'il y a plus d'orgueil que d'ambition chez les
jésuites. M"* Ventadour aurait fait un bon con-
fesseur pour un roi qui aime par-dessus tout ses
volontés et ses caprices.
10 août. Villeroi est un impudent faquin; il
a5.
308 MÉMOIRE^
voulait accaparer le Roi; il est la troippette de
tous ces bruits de poison et d'assassinat. Le duc
d'Orléans a eu besoin de parler à Sa Majesté ,
mais sans témoins, puisqu^il s'agissait de secrets
d'État. Villeroi n'a pas consenti à s'éloigner,
même dans une pièce voisine. Le Roi est un dépôt
sacré, a-t-il dit, il doit en répondre devant Dieu
et devant les bommes. L'bypocrite ! il est exilé:
le Régent l'aurait dû faire bâtonner par des la-
I
quais. Soupçonner Son Altesse rpyale! le lui dire
en face I II faut être Villeroi pour cette petitesse
insigne. L'évêque de Fréjus peut suivre son Vil-
leroi, si bon lui semble j nous lui tiendrons
l'étrier.
92 aoi2^-r>rayai^ b^en dit qq'il n'élit que d'ê-
tre pi:^n4çr ministre, ftl"*' dp Tpnçin m'apure que
j'ai beaucoup de T^fiemh\s^^ç^a\ÇlcilsîgnorMa-
zarino. Richqliçi} me par^U un plus grand per*
sonii^ge. Au re^le , je vais dope \9l\\\^v le^ impôts
à ma guise 1 Les pauvres n'pqt rien à çraindfje ;
mais les riches sont à pressurer*^ I^ vepgean^ce et
la vendange se donneront la maiii. Jp suis encore
à m'interroger pour savoir s'il y a une justice.
Faquins, l'idole se relève, adorea^-Ia!
DU CARDINAL DUBOIS. 889
îa3 octobre. — Uni sa^re est nnè belle cerémo*
nie^ mais non pas pour le roi qui s'y soumet, et
doit être assotumé de tant de simagrées^ saluts^
V
embrassades^ prostrations^ prières. Ce sont des
V
> 4
allégories fort belles du temps de k féodalité^
mais qui ne signifient plus rien. Le roi est sàcrl
avec la Sainte-Ampoulé, mais il ne peut régner
encore ; le duc d'Orléans sera long-temps régent ^
» je serai donc long-temps premier ministre. Moii
projet est invariable; ma rétention d'urine de^
viendra pour iboi te €A d'Atropbs* je fais régime
et j'enduis mon pauvre squelette de drogues d'à-*
pothicaire : c'est une eicistence factice. Douze
heures de travail chaque jour t c'est trop, beau-»
coup trop ; mais si je ralentis mon zèle^ on dira
que je me fais vieux. J'aime mieu^c périr à la
peine , en premiet niiaistre.
8 décembre. ~ Madame est morte hydropr-
que. «Dieu seul est grand! » s'écriera encore
Massillon en son oraison funèbre. En un mot, Ma-
dame est morte comme elle a vécu^ palatine dans
l'âme, et se consolant d'avoir été précédée par
M"""* de Maintenon. a Je pardonne à tous me»
t90 MÉMOIRES
ennemis, disait-elle à son lit de mort^ excepté à
rame de la Scarron ! » Elle a renoncé â*ayance
au paradis, si elle doit y rencontrer la vieille.
i5 décembre. — On a fait cette épitaphe à
Madame :
Ci-gà rOisiVETié !
parce qu'un ancien proverbe dit qu'elle est mère
de tous les vices. A ce prix-là, le duc d'Orléans
îustifierait Fépitaplie I mais Madame a plus écrit
dans sa vie qu'un Bénédictin, u A notre tour,
Dubois! » m'a dit Son Altesse royale en reve-
nant du convoi de Saint-Denis.
J*avais Tintention de terminer la publication de ces
Mémoires par une conclusion rapide jusqu'à la mort du
cardinalDubois; j'avais même annoncé cçtte fin dans l'a-
vant-propos ; mais les Mémoires du duc de Richelieu, qui
font partie de la même collection, contiennent en détail ce
que je n'aurais fait que résumer le plus succinctement pos-
sible; c'eût donc été un double emploi ; je n'aurais pas osé
d'ailleurs essayer une concurrence aussi défavorable pour
moi, et je renvoie les lecteurs aux cbarmans Mémoires du
DU CARDINAL DUBOIS. Ziji
duc de Richelieu. Cest là qu'ils trouveront les derniers luo*
mens de cette régence, honte étemelle de notre histoire ;
et la narration vive^ spirituelle et dramatique d'un contem-
porain remplacera d'autant mieux quelques pages froides,
sèches et analytiques. Il sufHra de rappeler ici que iamort
du duc d'Orléans sui?it à trois mois d'intervalle celle de
Dubois, que sadiurie emporta le lo août 1723. L'épi-
taphe qu'on lui fit est un abrégé fidèle de toute sa vi«.
Rome rougit d^avoir rougi
Le m.., qui glt ici.
ÇJ^oie de l'Editeur,)
\
I
riir DV TOME QUATBIkMK.
TABLE DES MATIÈRES
CONTENUES
DANS LES MÉMOIRES DU CARDINAL DUBOIS.
SOMMAIRES DU PREMIER VOLUME.
Avant-propos de l^Éditeur. Page i
Chap. I. — Origine de ces Mémoires. — Naissance de
Dubois. — Son père et sa mère. — A-t-il été bap-
tisé ? — Les premières armes d'un apothicaire. —
M. Lefebure. — Entrée au collège des jésuites. . i
Chap. II. — Dubois chez les jésuites. — Il ne commu*
nie pas. — Le carnaval. — Dubois Scaramouche. —
Dubois tonsuré. — Départ de Brives-la-Gaillarde.
— Portrait de Dubois. — M. de Gourgues, prési-
dent du parlement de Bordeaux. — Dubois précep-
teur. -— Mademoiselle Pierrette. — Dubois marié.
— Accouchement de Pierrette. — Le second père.
— Départ pour Paris lo
Chap. III. — Les épines de Paris. — L'abbé Bodeâu.
— Dubois et sa femme se séparent. — Dubois pré-
cepteur chez M. Trotier de Riancé^ chez M. de
Gourgues f frère du président de Bordeaux. — Le
pollége de Saint-Michel. — M. Faure. — Les bour-
^94 TABLE
siers, dame Françoise et Henri Boivin. — Les pro-
menades du soir. — Dubois précepteur du jeune
Marov. — M. PUiyant, maître de la garde- robe de
Monsieur. — M. le duc de Vendôme. — La chaise
percée; Tévéque de Parme et Albéroni. — Dubois
en faveur iS
CuAP. IV^ — ProDçs^ic. — Les audiences de M. de
Vendôme — M. Nas!in,son aumônier. — Monsieur,
duc d'Orléans. — Dubois dans l'autichambre. —
Madame de Grancey , maîtresse de Monsieur. — La
visite matinale et la prise de tabac. — Le rendez-
vous et la protection. — Adieux à M. de Vendôme.
— IjSl prosenlation. — M. de Saint -Laurent. —
Dubois entre en fonctions au Palais-Royal. ^- Sin-
gulière recommandation de Monsieur. • — L'élève.
— La première flatterie 45
Cha'p. V. -^ L^ duc de Chartres. — Le congé. —
M°^ de Choiseul. — M"* la duchesse d'Orléans.
— Les correspondances. — La Grancey et le che-
valier de Lorraine. — Le marquis de Villequiei* et
M. de Harlay, archevêque de Paris. — Les portraits
de famille. — Le souper. — L'abbé de Chaulieu.
— Le marquis de La Fare. — Le chirurgien Félix.
— M"* d'Espagny, M"* Chouin et le Grand Dauphin. 68
Chap. VI. — Jje précepteur et le sous-gouverneur. —
La lecture. — Disgrâce. — Mort du maréchal d'Es-
trade, gouverneur du Prince. — Le duc de La Vieu-
ville, son successeur. — Faure. — Prophétie. —
Maucroix. — M"* de Joyeuse. — La Fontaine. —
Son portrait. — La Clochette et Baruth. — Sainte
Champmeslé, — Le pendu. — La Chajielle et
D£S SOMMAIRES. 3^5
M^ï« Pelart. — Les Amours de Catidle. — Lully. -^
Furelière. — L^abbé Renaudot. — L'abbé Leblanc. .
-—Dubois dans rantichambre. ............ 90
CtfAP. VIL -^ M. de Saint - Laurent malade. — Le
prieur de Chabrières. ^- Les Capucins du Lou-
vre. — Fagon , médecin du Roi. — Marie-Thé-
rèse d'Autriche. — Education sensuelle du duc de
Chartres. — La Fontaine visite Dubois. — M"* dç
la Meilleràye et Saint-Ruth son page. — M"*^ de
La Vieuville et le duc de Chartres. — Le volume
de contes, — Dubois en danger de disgrâce. * — Le
duc de Guiche. — M"« de Montchevreuil et M^**de
Montmorency. — M. Le Tellier , archevêque de
Reims, et sa nièce. — La choucroute. — L'indi-
gestion. — Le chevalier de Lorraine. — M. Théve-
not. — Dubois change de plan de conduite. — : La
leçon et le portrait du cardinal de Richelieu. —
Mort de M. de Saint-Laurent. — L'apoplexie et
la colique. — Racine. — Madaillan. — L'abbaye de
Livry. — Panégyrique de Dubois ^.iia
Ch AP. VIII. -r- Les compétiteurs. — M. de La Vieuville et
le grec. — Le marquis d'EflQat. — L'abbé d'Eflfiat,
dit Rusé \ son portrait. — Benserade; son portrait.
— Son bon mot sur les gouverneurs du duc de Char-
tres. — Ovide en rondeaux et fe sonnet de Job. —
La dévotion de Monsieur et ses médailles. — M'^'de
Monaco. — Saillies de M*' de Fiennes. — Dubois
nommé sous - gouverneur. — M. Blouin le mathé-
maticien. — La querelle de. M"* de Grancey et de
M"'«de Bouillon. — Nouvelle éducation. — Le petit
Saint' Si mon> — Les confidences. — M"'" de Cas-
396 TABLE
teinau et de Vitry. -^ Dubois se dévoile au jeune
prÎDce. — Les promesses. — Purel, Laurent et Du-
bois, valets de chapdbre i34
CuAP. IX. — Les indécisions et les cas de consciénée.
— La petite porte de la rue de Richelieu. — <- Les
cinquante mille écus — La première capture. —
L'ingénue et le rouleau de cent louis. — La débau-
che de M. le duc Louis de Bourbon. — Saintraiiles.
— Monseigneur Total, — L'incendie et Tenlèvè-
ment. — Les grisettes et l'escalier dérobé. — Le
dîner de M. de Louvois* — M. de Coulauges et
M"^' de Serre. — Connaissitnoes du duc de Chartres.
— La pierre philosophale. i56
Chap. X, — Dubois à la cour. -— Les portraits du
Grand Roi, — Bon mol de Bénserade. — Beauté de
Louis XrV. — Erreur de nature. — Sa voix em-
•miellée. — Education du Roi — Ses méchans vers.
— Le madrigal et le maréchal de Grammont. —
Louis XIV, les savans et les poètes. — Les arts d'a-
grémenté — •' Le maître de danse et le maître d'armes
du Bourgeois gentilhomme, — Les chiennes cou-
chantes. — La chasse. — Le Roi à la guerre. — Le
petit couvert. '- — L'étiquette. — Les coups de can-
nes. — Roquelaure et le duc d'Épernon. — Tyran-
nies mesquines. — Égoïsme de Louis XIV. — Ses
voyages. — Embarras de la duchesse de Chevreuse,
et honnête procédé du duc de Bea'uvilliers. — La
lièvre et la fenêtre ouverte. — Les femmes. — Les
maîtresses : la Beauvais , M»»** de La Vallière , de
Montespan, de Soubise, de Maintenon, de Lude,
Henriette d'Angleterre, de Monaco, etc. — La du-»
chesse de La Ferté. — La duchesse de Roquelaure.
\
DES SOMMAIRES. 397
— M. de M ontausier et Fabbaye. — M. le maréchal
de Bellefouds et ses dettes 177
CAap. XI. — Villarceaux, Montchevreuil et M"* de
Maintenon. — M"* de Moûtchevreuil ; son portrait.
— M"* la princesse de Monaco. — Son mot sur la
seconde femme de Monsieur. — JaloiiisiedeLauzun.
— Lés philtres amoureux. — Le rendez-vous et la
clef. — La main écfàsée. — Vive altercation entre
le Roi et Lauzun. — E^ii du chevalier de Lorraine.
— BJme Henriette d'Angleterre, première femme
de Monsieur. — Le Éouton. — Empoisonnement de
Madame. -^ Pumon , premier maître- d*hôtel de
Monsieur. -^ Ses révélations. — Conduite du Roi
envers la Reine. — Lauzun sous le lit de madame de
Montespah. — L'épée et la canne. — Les deux ri-
vales. — L'horoscope. — Les amis de la veuve de
Scarron. — Mariage de Louis XIV avec M"»* de
Maintenon 199
Chaf. XII. — Fondation dç Saint-Cyrpar M™« de Main-
tenon. — - Bî"*de Brinon supérieure. -^ La CQfné4ie
au coui2;4^^. — Représentation d^. CinnçieX ^^Andro-
maque, — Esther, — Sing^Iarité de La FQptaine.
— Jean Racine. — Le poète courtisan. — Les actrices
de M"** dç Maintenon. Hl^^^ de Villianne , d'Aban-
court, de ^ali«> de Qlapion. — La tête de M™* de
Caylus. — Q raison funèbre de l'abbé de Saint-
•'- , •<«'''• .■•*ij..ii'
Laurent. — Départ duRpi pQur Saint- C^r. — La
Bruyère. — Richelet, sa servante, son libraire , sa
sœur et le bourn au. — Boileau Despréaux. — La
conversation à la portière. — La salle iç spectactç.
— M"« Deshoulières. — M^** Deshouliècp. —
M. de Chambors. — L'tntr'acte.—. La représenta-
39» TABLE
tion. — Le s allusions. — La WaslHy- Montespair,
— Amaa-Louvois. — Le dénoûment. — Le pour
et le contre a3t3
Chap. XIII. — Mort du duc de La Vieu ville. — M.. La
Bertière. — M. Fontenay. — Le marquis d'Arcy, gou-
verneur. — Mademoiselle, duchesse de Montpen-
sier. — Les Carmélites de la rue du Bouloy. — Mala-
die de Mademoiselle. — Colère du Roi. — Projet ex-
travagant du duc de Chartres. — Le déguisement.
— L'abbé Chaulieu au parloir. — Le Prince et Du-
bois au couvent. — M"* de La Vallière, — M"« de
Montespan. — Le père rie Latour. — Les péniten-
ces. — Louise , Sœur de la Miséricorde. — Le Roi
au^ Carmélites. — Le duc de Chartres se découvre
à M"* de La Vallière. — Sortie du couvent. — Re-
gret du Prince 253
Chap. XIV. — La famille royale en i688. — Le Grand
Dauphin. — Son portrait et son caractère. — Son
éducation. — Le sacre en estampes. — Sa timidité.
— Son économie. — Sa sensualité. — Ses amours.
— Francine, gendre deLulIy. — La belle et la laide.
— La comédienne Ransin. — Les jeûnes .—M^** Fleu-
ry. — M^** Chouin , mariée à. Monseigneur. — La
cour de Meudon. — Étrange manie. — Ses fils. —
La Grande Dauphine. — Son portrait. -^ Les gants
parfumés. — La Bessola , femme de chambre de la
Dauphine. — Le proverbe. — La princesse de
Conti. — Les deux frères rivaux. — M. de Cler-
mont-Chatte, amant de la Princesse. — Les lettres
supposées 'f infâme méchanceté de M"** de Mainte-
non. — Le comte de Vermandois. — Les débauches.
— Les Templiers modernes. — La chaise à por-
teurs. — Le soufflet. . ' 278
DES SOMMAIRES. 399
Chap. XV. ' — Enfans du Roi et de M"»* de Montespaii.
— Le comte deVexin. — M**« de Tours. — Modèle de
légitimation duduc du Maine. — Sa jambe boiteuse.
Son esprit. — Sa méchanceté. — Sa poltronnerie. —
Sa tendresse pour M"" de Maintenon. — Le jubilé
de M"* de Montespan. — Le comte de Toulouse.
— M"* de Plantes. — Son père. — Son portrait.
— Son mariage à l'âge de douze ans avec M. le
Duc. — Son caractère. — M. Rose. — Les renards-
renouvelés de Thistoire de Samson. — Amour con-
jugal. — Maîtresse de M. le Prince. — M™« de
Marei. — La maréchal de Richelieu. — M. de Rou-
cy. — Douceur féminine. — La duchesse de Lude»
— Le nouvel Abélard. — M"" de Nevers. — Le ,
voyage à Rome, et la fpte de Chantilly. — La
Grande Mademoiselle. — Son mariage avec M. de
Lauzun. — Son désespoir après l'arrestation de
son mari. — A quel prix elle obtint sa liberté. —
Un propos de joueur Soi
Chap. XVI. — Dubois présenté au Roi; à M"* de
Maintenon. — Soirée pieuse. — Xes parfums. —
Première cause de la fortune de Dubois. — Por-
trait de M"* de Maintenon. — Son caractère. — Son
esprit. — La grenouille de la fable. — Son origine.
— La résurrection. — Flatterie de Tévêque de
Metz. — M"«d'Aubigné chez M"« de Neuillant. —
M"* Scarron. — Être et paraître. — D'Assoucy.
— La veuve de Scarron. — La maréchale et le
maréchal d'Albret. — M"© Scarron gouvernante
des bâtards. — La petite maison du Marais. —
Une aventure galante de Matha. — Haine du Roi
pour M^^^ d'Aubigné. — - La terre de Maintenon.
— Comment M™« dé Maintenon prit la place de
4cK> TABLE
M"*^ de Montespan. — Gentillesses du duc du Maine.
— Le diable et le péché. — Le frère de W'* de
Maintenon. — Son aiiôme. — Son originalité. —
Le bâton d'or de maréchal de France. — Les con-
naissances des Tuileries. — Les oreilles du père
4
La Chaise. 3a8
Chap. XVIL — Arrivée en France du roi et de la
reine d'Angleterre. — Audace chevaleresque de
Lauzun. — Les nouvelles. — La messe interrom-
pue. — La cour va au-devant de la reine Marie.
— La Fontaine et l'abbé Grécourt. — Station à
Chatou. — Les frères ennemis. — Le prince de
Galles. —L'entrevue. — La reine d'Angleterre. —
Le chapeau et les gants de Lauzun. — Son por-
' trait et son caractère. — Jacques II. — Lauzun
rentre en faveur. — Esprit de la Reine. — Gran-
deur de Louis XIV. — Petitesse de Jacques IL
— Madame et les fausses princesses palatines. —
Massillon. — Louvois, premier ministre. — Sa bru-
talité. — Ses amours. — M™« Dufresnoy. — M™*Lou-
vois. •:- La fenêtre de Trianon 355
Chap. XVIII. — Mort de la reine d'Espagne. — Lau-
nois et le comte de Guiche. — Mort de la Dauphine.
— Son oraison funèbre. — Le cierge et les pièces
d'or. — Départ de la Bessola. — Ruse de Dubois pour
faire aller le duc de Chartres à l'armée des Pavs-
Bas. — Le cousin-germain de Dubois. — Le siège
de Mous. — L'historiographe. — M. de Luxem-
bourg. — Son accusation. — Puységur. — Dubois
raconte au Roi un beau trait qu'il n'a pas vu. —
Beauregard et FpfTicier espagnol. — La religion du
duc de Chartres. — Le sermon de Dubois. — Plai-
DES SOMMAIRES. 401
santerie du duc de Chartres. — Mort du prince de
Courtenai. — Gavois; ]Vl*^*de Coetlogon.^— Retour
du roi à Versailles. — La juesse elle valet de car-
reau. — Combat de. Leuze. — Fin de la campagne. 38o
Chap. XIX. — Particul$irilé sur la disgrâce et la mort
de Louvoîs. — M™' deMaintenon veut faire décla-
rer son mariage. — Le maréchal*ferrant de Salon.
— la Mauresse de Moret. *— Louvois s'oppose à
la déclaration du mariage. — Audace de Louvois.
— Le voyage de Mons. — ^ Insolence de Louvois. —
Chamlay. — Louvois aux genoux du Roi* — Le
médecin Séron. — Mort de Louvois. — Effet de
cette mort sur Louis XIV et M"*' de Maintenon. —
Ouverture du corps. — Le chirurgien La Ligerie.
Procès d'empoisonnement. — Mort de Séron. —
M. de Valincourt. — Chronologie galante de M"*
d'OIonne. — L'esprit de feue M"»* Henriette d'An-'
gleterre. — Les remords de reropoisonneur.r—L'a-
niant revenant. — La vieille Pbilippinette 410
SOMMAIRES DU SECOND VOLUME.
Chap. L — Amours du duc de Chartres et de M"* la
Duchesse. — Jalousie de M. le Duc. -—Le baron de
Breteuil. — Projet de mariage avec la princesse de
ContL — La porte secrète. — Le père La Chaise.
— Rendez-vous nocturne. — Complot entre Du-
bois et M** de Maintenon. — Dubois prépare le
mariage du duc de Chartres. — M"* de Blois. —
Dubois chez Madame. — M'^ de Miramion. — Pro-
IV. 26
i(d2 TABLE
positions de nmriage. — Golère de Madame. — L*Ap-
partement et le souper du Roi: •=— Menace d'un
soufQel?. -^ Dubois absent pendant la noce. — Le
duc du Maine épouse M"* de Charolais. — Madame
i*t les bâtards i
Chap. II. — Retour de Dubois au Palais-Royal. —
Le ducxle Chartres marié. — Reconnaissance des
i^rands. — Etat de ta fortune de Dubois en 169Q1. —
Lo duc de Chartres à TAcadémie. — Fontenelle. —
L'abbé de Saint-Pierre. -^ Siège de Namur. — Le
coup de mousquet. — Vauban. — Le Grand-Prieur
de France. — La chauve-souris. — La lunette de
Racine. — Bon mot d*un Suisse. — Prise du Fort-
Neuf, — Cohorn et Vauban. — M. de Rosen. —
Bataille de Steinkerque. — Prouesse de Dubois. —
Les Steinfierques, — Retour de Versailles. — Mé-
contentement du Roi. — Bataille à Nerwinde. —
Le prince d*Ôrange et Dubois. — Le tapissier de
Notre-Dame, — Les princes aux arrêts. . . ^ . . . 5 a
CiiAP. III. — Dubois auteur. — La Relation des ha-
tailles de Steinkerque et de Nerwinde, — Beau trait
de Dubois. — Le grenadier et M. de Beauregard. —
Eloge du maréchal de Luxembourg. — Mort de
Pellisson. — Les inconvéniens d'une phrase. — Le
duc du Maine joue le blessé. — Coups de bâton.
— Mort de Mademoiselle. — L'urne brisée. — Le
grand deuil de M. de Lauzun. — Montbrun, mar-
chand de draps. — Jacques Boileau. — Les Fla-
gellans. — Le cheval anglais. — Le baron de Beau-
vaiô. — Le comte de La Vauguyon. — M"* Leboin-
<\ve du Gros-Chenet et ses trois amans. — Mort de
La Vauguyon. — La disette de 169'i et 1694. — Le
DES SOMMAIRES. <o3
huitain. — Le marquis de Dangeau. — Sic vos non
vobis. — Le peuple de Paris. — Le carrosse de
M"* de Maintenon. — Le Sauveur. 6a
Chap. IV. — Mortalité. — Mort de La Fontaine ; des
maréchaux d'Humières, de Luxembourg et de Bel-
lefonds ; de la princessed'Orange ; de M."* de Barbe-
sieux ; de M. de Harlay, archevêque de Paris. -^
M"* de Lesdiguières, — Couplet. -^ Maladie de
Dubois. — Le docteur Carrette et son éiixin —
Le mémoire d'apothicaire. — La brouille. — Le
. Mercure galant. -^ Thomas Corneille. — Dubois
parle littérature. — ^ Charles Perrault. — Les an-
ciens et les modernes. — Opinion de Dubois sur la
poésie. — Le portrait de M"* de Maintenon, peint
par Mignard. -^^ Sainte Françoise. — Le manteau
d'hermine et la couronne. — M"* de Sévigné.
M"* de Coulanges. — L'abbé Têtu.— Son épitaphe.
— Méprise. — Le gentilhomme , maître-d'hôteh
— Les mains. •— Le portrait du maréchal de
Noailles, peint par Rigaud. — Flatterie de Mignard.
' — Dubois voit diminuer son crédit 94
Chap. V. — Commencement de Massillon. — Son
portrait et son caractère. — ~ Le quiétisme. —
M"* Guyon* — Le père Lacombe son confesseur*
— L'amour pur, — Fénelon. — Bossuet. -— As-
semblée spirituelle. — Principaux quiélbtes. — ^
Extase de M"** Guyon. — Dubois élu. — Godet,
évêque de Chartres. — M"* Guyon épouse de Jé-
sus-Christ. — Son arrestation. — Fin du quiétisme.
— Ninon de TÉnclos. — Son portrait à quatre-
vingts ans. — Ses soirées philosophiques. — L'abbé
Gédoyn. — L'anniversaire. — Les pluriels. — So-
4o î TABLK
ciété de Ninon. — Aventure tragique de la mère et
du fi!s. , 124
Chap. VI. — Le duc de Bourgogne. — Son éducation.
—Son portrait; son caractère. — Le duc de Beau-
villiers. — Mariage, du duc de Bourgogne avec
Adélaïde de Savoie. — Commencement de Fleury.
— Arrivée de la Duchesse. — Demi - confidence
du duc de Chartres à Dubois. — M'^^ Adélaïde
de Savoie. — So» portrait^ son caractère, — Le
cha[#eau de Monseigneur. — D*Antin, fils de M. de
Montespan. — La conscience et la bourse* —
M'i« Ëiisabeth-Charlotle d'Orléans. — Son enfance*
— Son père. — Le frère .et la sœur. — Maladie de
M''^ d'Orléans. — Les lettres brûlées. — Son mariage
avecLcopold Charles, duc de Lorraine i48
Chap. VII. — Mort du marquis d'Arcy. — La fille
d'honneur. — L'abbé Brigaut. — M"'^ de Venta-
donr. — M^'« de Sery. — L'interrogatoire. • — Les
filles de rOpéra. — Dubois dans les coulisses. —
L'opéra de Cadmus. — La chute. — La Florence.
- — M^'® Maupin. — Dumesnil. — Le couvent. —
La canne et Tcpée, la montre et la tabatière. — Le
bal de Monsieur. — Le duel. — Descoteaux. — Re-
traite de Baron du théâtre. — ^ Son portrait ; son
âge. — La Desmares. — La proposition acceptée.
— La grossesse. — Les cheveux. 171
Chap. VIII. — La colère. — Pradon ; ses succès. —
M"*' de Nevers et de Bouillon. — La place Royale.
— Gaçon. — Les nouveaux Trissotin et Vadius. —
Mort et épitaphe de Pradon. — Dubois diplomate.
— M. de Barbezicux. — La Duclos. — Le cheva^
lier Dubois, — M. de Tallard , ambassadeur <ie
DES SOxMMAIRES. 4o5
France en Angleterre. — Saint-Evremont ; son por-
trait. — La duchesse de Mazarin. — Le duc de
Mazarin. — Citation d'une lettre de son aumônier.
— La petite cour de M"*" de IVlazarin. — Lord Stan-
hope. — Dubois pensionnaire de TAngleterre.— -Les
soupers. — Le duc d'Ormond. — Les Romains et les
Stuarts. — Dénonciations de M. de Tallard. — Du-
bois et l'ambassadeur. — La lettre de cachet. —
Dubois à Marly. — Le Nostre. — Le charme rompu.
— Les Anglaises 19G
Chap. IX. — Testament de Charles II, roi d'Espagne.
— Le duc d'Uarcourt. — L'ambassade. — L'Escu-
rial. — Le duc d'Anjou roi d'Espagne. — Désaj)-
pointement de Monsieur et du duc de Chartres. —
Métamorphose. — L*abbé Feuillet. — La folle
Hébert. — Un mot de Dubois. — Monsieur et
Louis XIV. — Le jeûne. — Le biscuit et le veau.
— Attaque d'apoplexie. — L'agonie. -^ Mort de
Monsieur. — Indifférence de la cour. — L'air
d'opéra. — Le duc de Chartres devient duc d'Or-
léans. — Ra vannes et Robiilard. — La cour épicu-
rienne du Palais-Royal. — Le comte de Grammont.
— Dubois pensionné 226
Chap. X. — Bizarrerie des femmes. — La mercière
du Charnier des Innocens. — M"* Gothon. — M. Lu-
cas, M. Prudhomme et le chevalier. — Des empiètes.
— Les commenceinens de l'amour. — La seconde
visite. — M"* Babct. — La réputation de Dubois.
— L'invitation. — Levasseur. — Le bal de la rue
de la Veri^rie. — Un tour de page. — Le cocher
de M. Yertliamout. — La chanson de monsieur
Vahhv, — Les deux carrosses. — Le second bal. —
4o6 TABLE
La petite chambre et la ronde. — Le bal de FOpé--
ra. — Etrange façon de déguiser quelqu'un. — Les
grîsettes au Palais-Royal. — Métstmorphoses. —
Désespoir de Gothon. — Le refrain favori du duc
d'Orléans. — Fin tragique ^4^
Chap. XI. — Conseil de Dubois au duc d'Orléans. —
Le faux voyage en Espagne. — Moreau , la veuve
Coulon et sa fille. — M. Maréchal. — Mort du
chevalier de Lorraine, -r- Dubois passe à Brives-
la-Gaillarde. — Sa mère , son frère et ses neveux.
— Le cardinal d'Eslrées. — Retour de Dubois à
Paris. — M. et M"* Chamillart. — -Le billard. — Les
devises. — Les abbés Châteauneuf et Bignon. —
Dubois protège sa famille. • — Fin des amours du
duc d'Orléans avec la Desmares. — Baron apothi-
caire. — Le bonnet de nuit. — Nouveaux honneurs
et nouveaux biens de Dubois. — L'abbé de Pompa-
dour. — Le chapelain du Roi. ........... a8a
Chap. XII. — Dubois exclu de la cour. — La maftresse
de soixante-quinze ans, — M. Ledru, quincaillier. —
Sa femme. — L'abbé Dutrot et encore M. Lucas. —
L'hospitalité. — La jalousie et l'avarice. — L'au-
berge de la Croix-de-Fer. — Le m^ri prisonnier, -n—
La vertu en tablier. — Le flagrant délit. — Le
mari cocu et content. — Adieux aux grisettes. —
M. d'Argenson , lieutenant de police ; son por-
trait. — Son entrevue avec Dubois. — L'escouade
du guet. — Les trois officiers battus et confus. . . 3o%
Chap. XIII. — Dubois a le spleen. — La princesse
deis Ursins; ses commencemens ; son portrait; son
caractère. — Dubois lui est présente. — Lettres à
DES SOMMAIRES. k<^
W^ de Maintenon. — Nouvelle disgrâce. — Projet
de suicide. — Le duc d'Orléans nommé au comman^
dement de Farmée d'Italie. — Le maréchal- de
Marzin. — Le siège de Turin. — Les peaux. —
Le duc de La Feuillade. •^— La missive en chiffres.
— Le conseil. — Bataille de Turin. — Mort de
l'abbé de Grancev. — Retraite. — Retour du duc
d'Orléans à Versailles. — L'abbaye de Saint-Be-
noît-sur-Loire. — Philbèrt ; îaa
Chap. XIV. — Le duc d'Orléans va commander l'ar-
mée d'Espagne. — Intrigues de cour. — Frénésies
de Dubois. — Accident du bois de Boulogne. — Le
duc d'Orléans de retour de sa première campagne.
— Lettre de la princesse des Ursins. — Singulière
demande deD«ibois. — L'embrassade. •^— Le teintu-
rier etVahbé peint en verti — Sobriété de Dubois.
— Son séjour à son abbaye de Saint-Xiist. — Marie.
— La lumière éteinte. — r L'évêquede Strasbourg*
-^ Les denx pères. — Seconde campagne du duc
d'Orléans. — La reine d'Espagne, la comtesse délia
Maria , M"* des Ursins. — La FieiUe capitaine et la
Vieille lieutenant, — Deslandes de Regnault. — Le
général Stanliope. — Accusation contre le duc d'Or-
léans. — Calomnies. — Coliques de M™* d'Orléans.
— L'accouchement et le poison. 346
Ghap. XV. — Fontenelle. — Son portrait. — Son ab-
stinence. — Son logement au Palais-Royal. — Le
café Laurent. — Rousseau et Saurin. — L'oreilie
coupée. — Jolyot de Crébillon. — Lamothe-Hou->
dard. — L'abbé Pellegrin. — Danchet. — Saurin.
— Leriget de La Faye. — Boindin. — Malafaire,
Debrie^ Oghières^ Villiers. — Les gens dé loitves*
4o8 TABLE
— Maranzac, bouffon du Grand Dauphin^ — Les.
couplets. — Rousseau. — Les représailles. — La
quête. — Affaire des couplets satiriques 371
SOMMAIRES DU TROISIÈME VOLUME,
Chap. I. — Axiome de Louis XIV. — Les préten^
danles à l'alliance du duc de Berri. — Le père de
La Rue ; son portrait ; son jésuitisme. — Le comé-
dien et le prédicateur. — Complot. — Les calomnies.
— M"* d'Orléans; son portrait ; ses vices; son édu-
cation. — Le duc de Berri ; son portrait physique et
moral. — M*"« de Saint-Simon, dame d'honneur de
la duchesse de Berri. — Manœuvres de Dubois. —
La femme de chambre de M. de Berri. — Confi-
dence au duc d'Orléans. — Le mariage. — Ses suites
— Dubois retrouve sa femme. — La pension de
douze cents livres.
Chat. II. — Mort de M. le Prince ; de M. le Duc
du prince de Conti. — Prophétie de Nostradamus
— Les probabilités. — Le père Le Tellier, confes-
seur du Roi ; son portrait; son caractère. — La pe
tite vérole. — Mort de Monseigneur. — Folies de
la duchesse de Bourgogne. — Courses nocturnes
— M™*» de La Vallière et Nangis. — Pressentiment
— Maladie et mort de la Dauphine. — La taba-
tière. — Ouverture du corps. — Maladie du Dau-
phin; .a mort. — Calomnies atroces. — Délation
du pèie Arnoux. — Autopsie du corps du Dau-
phin. — Le moine* de 1709. — Le peuple insulte
le duc d'Orléans. < — Imprudence do llavaiiues. —
; " DES SOMMAIRES. 409
BlôcUs du Palais-Koyal. — Le duc d'Orléans veut
se justifier auprès du Roi. — Le contrepoison. •= —
M"** de Verrue. — Conseil de Dubois. — Le duc
d'Orléans à Sceaux. — Métamorphose du père Le
Tellier. — Homberg. — Renvoi de la comtesse
d'Argenton. — Élévation de Dubois a 6
Chap. III. — Dubois amoureux. — La veuve Annette.
— Dubois et le duc d'Orléans rivaux. — La vilre
cassée. — Portrait d' Annette. — Samuel Bernard;
sa laideur. — Les deux chalands. — Proposition de
mariage. — Les demoiselles Loysons. — Le ifaux
mariage. ■ — Bigamie. — Le souper des noces. —
Les droits du mari. — Le remplaçant. — Le len-
demain matin. — Femmes enragées. — Le mari et
Tamant. — Annette à Surénes. — Tentative de
Samuel Bernard. ' — Mort de la veuve. — Lettre de
M"»« Dubois. — Vanité d'un banquier 66
CuAP. IV. — Les valets. — Le guel-à-pens. — San-
lecque. — Chef, cuisinier. — Manet et ForceviUe,
valets de chambre de Dubois. — Le coup de pied.
— La bulle Unigenitus. — Les Chartreux. — D»i-
fresny. — La jardinière d'Anet. — Daucourt, sa iille
et sa femme. — La prison. — La blanchisseuse et
les deux cents ducats. — François Pieron et
M"« Haran. — L esprit de M"'' Testard. — M"»« de
Cursé et M**"Mangis. — Les laquais. — Le juge-
ment de Paris. — Les trois déesses. — Cupidon.
— Le satyre. — La pomme d'or 100
U HAp V. — La charge de secrétaire des commande-
mcns du duc de Berri. — Dubois solliciteur, —
Loiîgepicric. — Bruits infâmes et couplets sur la
4 10 TABLE
duchesse de Bcrri. — La Haye, son amaut. — Griefs
d'un mari. — Le coup de pied au cul. — Projet
d'enlèvement. — La chasse. — Mort du duc de
Berri. — La cassette de la duchesse de Bourgogne.
— Intrigues du duc du Maine. — Le duc de Saint-
Simon. — La généalogie. — Un Saint-Simon ,
écuyer; Le Bossu et Dubois. — Portrait du duc
de Saint-Simon. — Sa femme et sa fille. — Ses
ambitions. — La confidence. — Le testament de
Louis XIV. — Projets du duc d'Orléans. — Le tes-
tament et l'anti-testament. — Voyages de Dubois
en Angleterre. — Le lit du cardinal. — Retour en
France ia4
Chap. VI. — Etat désespérant du Roi. — Ses pressen-
timens. — Le comte de Stairs. — Le verre d'eau. —
Pari de douze cents guinées. — Les caries. — L'am-
bassadeur de Perse Mehemed Riga Beyg. — Au-
dience du Roi. — M"* d'Espinay. — La caisse. — Les
prières de Dubois. — Situation de la cour pendant
la maladie du Roi. — Fagon et le duc du Maine. —
La gangrène. — Encore la centurie. — Entrevue
du Roi et du duc d*Orléans. — Le scapulaîrc. —
Le Masque de fer. — L'élixir. — Le De Profundis,
— Derniers momens de Louis XIV. — Sa mort, . 1 57
Chap. VII. — Physionomie de la cour à la mort de
Louis XIV. — Le duc du Maine et le duc d'Orléans.
— Billet d'enterrement. — Les poètes. — L'an-
tichambre. — Discours original du Régent. —
Dubois-Démosthène. — Séance du parlement. —
La Ligue et la Fronde. — Discours prononcé par
le duc d'Orléans. — Interruption. — Ouverture
du testament. ^ — A-propos du fou Maranzac. —
DES SOMMA.IRES. An
Testament abrogé. — Continuation de la séance.
— Réception du duc du Maine à Sceaux. — Le
jeune prince de Conti. — La Morival. — Funérailles
du Roi. — Premiers effets de la Régence 188
Chap» Vin. — Lettre de Madame. — L'archi-Dubois.
— jVlme Je Hautefort. — Origine de son nom. -^
Explication entre Dubois et le Régent. — Les fri-
pons. — Dubois nommé conseiller d'Etat. — Félici-
tations de l'abbé Bignon; de l'avocat Godefroy; de
Madame. — Madame à Saint-Cyr. — Les- traitans. —
Bourvalais. — Le maître de poste de Verdun. —
Confiscations. — Origine du système de Law. —
Law; ses commencemens ; sa femme; son portrait.
— Etablissement de la banque de France. — Pro-
jets de Law. — Dubois se brouille avec le maré-
chal de Villars. — r Portrait de ce maréchal. — Bau-
delot, antiquaire de Madame. — Cornifîcius et
M. de Vittars , 117
Chap. IX. — Le chevalier de Saint-Georges. — Ses
malheurs. — Son portrait. — IN'égociation avec
TAngletcrre. — Lettres de Dubois à lord Stanhope.
— Le maréchal d'Huxelies ; son portrait. — Les
deux lettres. — Voyages de Dubois à la Haye. —
Les livres et les tableaux. — Conférences. — Re-
tour à Paris. — Second voyage de Dubois. — Le
courrier Marois. — Le banquier de Bruxelles. —
L'interprète allemand. — Arrivée de Dubois à
Hanovre. — Le marquis de Louville. — Calomnies
sur milord Stairs. — Georges P', roi d'Angle-
terre. — La reine de Prusse. — Dîner du Roi. —
Robert "Walpole. — M. de Nesmond, évéque de
Bayeux. — Georges boit à la santé du Prétendant.
— Dubois à la Haye 247
4ia TABLE
CuAP. X. — ^ Le marquis de Chaleauneuf ; ses ridtcir-
les» — La ceinture de diamans. — Le dîner des ta-
batières. — M** de ChateauneuC — M"* de Mo-
langis, sa ûlle. — Le père de Castagoère, son Deveu.
— Sourdeval, secrétaire de Dubois. — Lavergne,
autre secrétaire. — Scène du Bourgeois gemiU^
homme, — La liste du Suisse. — Lettre de Dubois
au marquis de Noce. — Heinsius, grand pension-
naire de Hollande. — Insolence de Louvois. —
Lord Cadhogan. — Robert Walpole. — MM. Las-
sasas et Basnage. — Guerre ouverte du père Cas-
fagnère contre Dubois — M"* Dcnoyer et ses deux
filles. — LVmbuscade. — Le secrétaire du diable.
— Convention entre la France et TAngleterre. —
Complimens de nouvelle année. — Signature de
la triple alliance. — Lettre du Régent à Dubois.
— Dîner diplomatique. — Dubois sacrifié. —
Lettre au Régent. — Le poisson. — Lettre du roi
d'Angleterre à Dubois. — Générosité peu coûteuse.
— Départ de la Haye. — Avis mystérieux. — Les
béguines d'Anvers. — Retour au Palais-Royal. —
Les boîtes de tbé et le vin deTokay. — Dubois, se-
crétaire du cabinet du Roi 27^
Chap. XI. — Le président Desmaisons. — Le cban-
celier Voisins. — M. d'Aguesseau ;son portrait. —
Le jeune roi confié aux hommes. — Sa tristesse. —
Portrait de Louis XV à sept ans. — Le maréchal
de Villeroi, son gouverneur. — M. de Fleurv,
son précepteur. — L'abbé Flcury, son confesseur.
— Les Mœurs des Israélites, — Massilloa chez
Madame. — Les distractions de M«"« de Gordon. —
L habit déboutonné. — 31*^*^ Gordon et Beuvron.
' . DES SOMMAIRES, /,î3
— La princesse Elisabeth. — Petit Carême de Mas-
sillon. — Sa nomination k Tévéché de Ciermont.
— Voyage du czar Pierre I"j son portrait. — En-
trevue du Régent et du Czar. — Le Czar au
Luxembourg. — r Louis XV et le Czar. — Le Czar
•il l'Opéra; chez le duc d'Antin; chez le duc du
Maine; aux Invalides; à rAcadémie;aux Gobelins.
il la Monnaie ; au Parlement. — Sa visite à M"« de
Maintenon. — Pierre I" et le cardinal de Riche-
lieu. — Mémoire de la Sorbonnc. — Départ du
Czar 3i7
•Chap. XII. — Les secrétaires. — Le faux seing. —
Le pari du prince de Rohan. — Les créanciers. —
Dubois, père malgré lui. — Les vins de la cour,
— Le chat. — Procès contre les princes légitimés.
— Le duc de Bourbon; son portrait. — Maman
la carogne. -^ Amours de M. le Duc avec M™« de
Nesle. — Les maris. — M"™® de Polignac. — La
marqaise de Prie. — ^M"'* la Duchesse; son portrait ;
son mariage; sa mort; ses galanteries. — Lassey,
Duchallar 36o
Chap. XIII. — Bruits de guerre. — Albéroni jugé
par Dubois. — Ses commencemens. — Son minis-
tère. — Dubois nommé ambassadeur extraordinaire
en Angleterre. — Son petit-fils. — Fin prématurée
de ce jeune homme. — Néricauk-Destouches. —
Son portrait. — Départ de Dubois. — La sérénade.
— Dubois à Londres. — Henri. — La goutte scia-
tique. — Dubois malade. — Le cheval et la jument.
— Dépêches. — Voyage de Dubois à Paris. — Re-
tour en Angleterre. — Les andriennes, — Politesse
4 1 4 TâBUI
«inglaise. — Mémoire. — Lord Stanliope envoyé eti
France. — Signature de la quadruple alliance. —
Sara Bisding. — Intrigues d'Albéroni. — Réconci-
liation de Dubois avec Destouches. — Retour de
Dubois en France * . . é é é , , 396
SOMMAIRES DU QUATRIÈME VOLITME.
Chap. I. — La bienvenue du négociateur. — Les ri-»
deaux fermés. — Dubois et le Régent vont seuls à
Saint-Cloud. — Démêlés du Parlement avec le duc
d*Orléans. — Complots du duc du Maine. — Lettre
de M, FitZ'Moritz et la réponse. — Prédestination.
— La soubrette de la duchesse de Berri. — Lit de
justice du 26 août. — Confidences de M™* d'Orléans.
— Les homars. — Travaux du lit de justice. —
Le président de Blamont et deux conseillers arrêtés.
— Le parlement dompté. — Fureurs de M™«dtt
Maine et de M"® de Maintenon. — Le duc et la du-
chesse de Lorraine à Paris. — Le marquis et la
marquise de Craon. — Incendie de Luné ville. —
Progrès de la banque. — Compagnie d*Occident. —
Le Mississipi. — Lettre de M. de Cro2at. — Fon-
tenelle et Lamothe , faiseurs de parades. — Sup-
pression des conseils de régence. — Secrétaires
d*£tat et chefs des finances. — Dubois secrétaire
d'Etat des affaires étrangères. — Lettre de milord
Craggs. — Soupçon ridicule i
Chap. IL — Sinistres avis. — Dubois chez.la Fillon.
— lia cloison. — Visite à M. d*Argenson. — Tran-
DES SOMMAIRES. 4i5
cfuilUté du Régent. — Premières mesures. — Jean
Buvat. — Éclaîrcisseméns. — La mine éventée. —
I
Buvat récompensé. — Le duc d'Orléans au milieu
des chats* — Retour de Marois. — Récit de son '
expédition. — Lettres de M. de Cellamare au car-
dinal Albéronî. — Aveuglement du Régent. —
Nouvelles preuves de la conspiration. — L'abbé
Brigaut arrêté. — La Maintenon chef des ouvriers,
— Indignation du Régent. — Le prince de Cella-
mare. — Son arrestation. — Enquête en son hô-
tel. — Déclaration de guerre à l'Espagne 4 <
Chap. III. — Entêtement du duc d'Orléans. — Des-
potisme de l'abbé Brigaut. — Petites causes d'un
grand coup d*État.^- Arrestation du duc du Maine,
de la duchesse du Maine. — Ancenis. — Les pierre-
ries.-^ Arrestation de Schlieben, de Sandrasky, du
chevalier de Mesnil , de M*'* .de Launay, etc. —
Correspondances galantes de M™* du Maine. —
Lettre du cardinal de Polignac — Réponse. —
Billet du président de Mesmes Pompadour. —
M. de Laval. — Le Régent dans son oratoire. — Le
duc de Richelieu arrêté. — Son portrait, ses galan-
teries. — Le geôlier du Masque de fer. — Le Ré-
gent à la Bastille. — L'inscription. — Le duc du
Maine à Dourlens ; la duchesse à Dijon. — Leur
mise en liberté. — Fin du procès de la conspîr
ration. — Placard injurieux. — Renyoi d' Albé-
ronî. — Le passe-portl 85
CnAP. IV. — Mauvaise santé du Régent. — Son in-
teunpérance. — Portrait du comte de Noce. — Por-
trait du comte de Broglie. — Le Luxembourg.—
^iillt
4 1 6 TABLE
riian<îons saliricinos. — La Grangc-CIianceî; son
portrait; ses Philippiqu€S\ sa puoition. — Aroiiet
de Voltaire; son porlrait; son esprit et son carac>
fcTo. — Cliaosons. — La trag<*dle ^OEdipe.^^
Arouet se moque en face du Régent. — R**présen-
lation à'OEiUpe. — La fille dtî Jocaste. — M"« d'Or-
léans; son portrait. — Ah I mon cher Caucheredu!
— f e couvent. — L'abbesse et la religieuse. —
L'abbaye de Chelles. — Couplet. — Extravagance
de ia duchesse de Berri. — Mystère. — Son ma-
riage secret avec Riom. — La tête de crapaud. —
Grossesse. — Pèlerinages aux Carmélites. — Ma-
ladie de M™^ de Berri; ses derniers momcns; sa
mort; son enterrement 14^
Chap. V. — Epilapbes de la duchesse de Berri. —
M"* de Valois; son porlrait; ses amours; bonne à
marier. — Chagrin à la cour. — La Grande Du-
chesse de Florence. — Les fiançailles. — La rou-
geole. — Départ et voyages. — Les Imitations.
— Résignation de la princesse de Modène. —
Salvatico. — Les Jhl Ah! — Maîtresses du Ré-
gent. — Bergeries de la comtesse d*Argenton. —
M"* de Parabère. — Son mari. — L'ivrogne. —
Le diamant. — M"* de Parabère et l'archevêque
de Cambray. — Portrait de cette dame. — Le
Régent, David et Salomon. — M™« de Sabran ; son
portrait. — Le mari chambellan. — Lettre au chien
de race. — Philippe à l'Opéra. — La Souris en-
levée par Richelieu. — Emilie ; son portrait. —
L'affaire importante. — La robe et les billets de
banque. — I^ Régent loup -garou. — La mère et
la fille. — M"'« du i)tffant. — M'"* d'Avcrne; son